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À : la robe à ma sœur

vendredi 3 août 2007

Selon la norme, il faut dire la robe de ma sœur, même si l’usage populaire le plus fréquent est la robe à ma sœur. Mais le à de la langue familière a des racines plus anciennes qu’on ne pourrait le croire de prime abord...


 Question-Réponse

Quelle est la règle d’emploi des prépositions à et de ?
Dit-on :
la robe de ma soeur OU la robe à ma soeur ?
le chat au voisin OU le chat du voisin ?

À ma sœur, à sa mère s’observent dans la langue populaire ou familière, mais, en français « soutenu », « normatif », « correct », il faut « de ». Toutes les grammaires et tous les dictionnaires de difficultés du français le confirmeront. Le bon usage, dans ce cas précis, est socialement ou culturellement marqué, mais il reste la norme. Ce sera donc sans hésitation : le fils de sa mère, la robe de ma sœur (sauf s’il s’agit d’écrire un dialogue où l’on fait parler les gens comme à l’ordinaire).

On a pourtant quelques surprises en creusant la question. Des surprises qui relativisent la pertinence des discours binaires à la Gnagnagna il ne faut pas... il faut !. L’emploi de à pour marquer la possession dans un complément de nom est ancré profondément dans l’histoire de la langue. En témoignent du reste quelques expressions figées : la bête à bon dieu, un ami à moi. Et si je dois dire le chien de Jacques a fait des trous dans ma pelouse, je me plaindrai directement à Jacques, d’un ton indigné et avec une insistance renouvelée : ton chien à toi, il a creusé des trous dans ma pelouse (à moi) [1] !

D’ailleurs, le parler populaire est entré dans l’histoire. On évoque la célèbre bande à Bonnot, et non, comme le voudrait la logique puriste, la bande de Bonnot. Sur le même modèle, d’ailleurs, s’était formé, dans les années quatre-vingt le groupe musical la bande à Basile [2].

C’est ce qui prouve que la langue, bonne républicaine, se méfie de l’absolutisme. Quant au fils à papa, il est calqué, par dérision, sur le parler populaire, mais, si l’on y réfléchit bien, on ne peut dire le fils de papa (hormis dans un contexte familial) : il s’agit bel et bien d’un fils à (son) papa quels que soient le fils... et le papa !

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 Exemples

LANGUE FAMILIÈRE LANGUE SURVEILLÉE
la robe à ma sœur la robe de ma sœur
la bagnole à mon père l’automobile de mon père
la copine à ma mère l’amie de ma mère
la copine à mon frère la compagne de mon frère
les chats au voisin (a) les chats du voisin
le canari aux voisins le canari des voisins
un ami à moi un ami à moi
la bête à bon dieu la bête à bon dieu
la bande à Bonnot la bande à Bonnot

(a) Eh oui ! au=à le et aux=à les. La même exclusion frappe aussi les articles définis contractés [3].

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 Complément

Je suis tombé par terre.
C’est la faute à Voltaire.
Le nez dans le ruisseau.
C’est la faute à Rousseau.

Gavroche (Victor Hugo, les Misérables)

Dire la robe à ma sœur n’est pas une une déformation populaire de l’usage normé, mais le maintien, dans les parlers régionaux ou populaires, d’un usage de l’ancien français remontant lui-même au bas latin [4], Grevisse mentionne que :

« La préposition à devant le complément déterminatif [5] servait aussi, par continuation d’un usage qui remonte au bas latin, à marquer la possession : [...] Le fils AL rei Malcud [6] ([Chanson de] Rol[and], [vers] 1594 [7].

« Il nous reste quelques traces de cette construction, devenue provinciale ou très familière : la bête À bon dieu, un fils À papa, sentir la vache À Colas (le protestantisme), la vigne À mon oncle (une mauvaise excuse, une mauvaise défaite), c’est un bon ami À moi. »

Grevisse en cite plusieurs exemples de cet emploi populaire ou familier au § 914, dans des textes « faisant parler » des locuteurs chez Anatole France et René Bazin, mais également dans le Petit Ami de Paul Léautaud et dans le Journal de François Mauriac (de l’Académie française).

Sur le même sujet, Hanse et Blamplain écrivent dans le Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne [8] :

« À et de [...]

« 4. La maison de mes parents. Le fils de Jules. L’appartenance, qui s’exprime avec à après un verbe (Cette maison appartient à mes parents. L’avenir est à Dieu.), ne le fait plus entre deux noms, sauf par archaïsme ou dans l’usage très familier et dans des locutions figées [9] : une bête à bon dieu, un fils à papa. Mais à s’emploie devant un pronom : un oncle à moi. Il a un style, une manière à lui. C’est notre devoir à tous (insistance). C’est sans doute par archaïsme que Gide écrit : Quelques anciens vêtements à Sarah [10] et du linge propre remplacèrent les sordides haillons qu’Amélie venait de jeter au feu. (la Symphonie pastorale, Poche, p. 30).

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Notes

[1Le chien de toi comme ton chien de toi seraient perçus comme d’abominables solécismes.

[2Et son tube le plus célèbre dans l’Hexagone :la Chenille (« C’est la chenille qui redémarre... »).

[3Contraction de la préposition à et de l’article défini le ou les.

[4Latin des derniers siècles de l’Empire romain.], davantage père du français que le latin classique de Cicéron !

En effet, dans le Bon Usage[[Xe édition, § 214, Hist., p. 173, éd. Duculot, Gembloux (Belgique), 1975.

[5Autre dénomination du complément du nom.

[6Le fils AU roi Malcud

[7Parmi trois exemples en ancien français cités par Grevisse.

[83e édition, DeBoeck-Duculot, Louvain (Belgique), 1994, p. 22.

[9NDÉ. — C’est nous qui soulignons ici.

[10C’est encore nous qui soulignons.

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