Coup de boule dans la punchline

Punchline est , depuis quelque temps, utilisé systématiquement dans les réseaux sociaux et les médias. C’est pourtant un terme dont on peut se passer mais dont l’emploi est significatif de l’enfermement contemporain du débat public en mode « binaire sommaire ».

Punchline est donc devenu LE mot caractérisant ce que souhaitent voire émerger les fans, les adversaires ou les commentateurs d’une personnalité, politique en particulier : la phrase choc ; l’argument massue ; la réplique foudroyante, définitive, impitoyable, absolue... et même, littéralement, « coup de poing ».

Cet usage systématique au point d’être irréfléchi (m’)irrite. C’est devenu un tic de langage, notamment quand il s’agit de politique. On reviendra d’abord sur ce vocable, mais aussi sur ce que son usage traduit dans l’usage social de la langue : le fait qu’il ait « pris » ne s’explique pas seulement par une contraction qui en facilite l’emploi ; il est significatif aussi d’une certaine conception du débat.

De la comédie au rap...

Le terme, d’origine américaine, semble avoir signifié « chute d’une blague » (ce qui déclenche l’effet hilarant) puis, par extension, « chute d’un dialogue comique », d’où la construction double : punch (effet « coup de poing ») et line (comme ligne de texte, autrement dit « réplique » au sens qu’à ce mot pour l’acteur).

C’est encore le premier terme qui apparaît dans les dictionnaires en ligne. Dans un dialogue comique, la chute est paradoxalement le sommet (l’acmé) d’un dialogue ou d’une saynète (joli mot que sketch a supplanté). C’est la réplique finale d’une séquence qui provoque les rires et les applaudissements des spectateurs, celle après laquelle personne ne peut plus rien dire. C’est ce qui a fait le succès de sitcoms comme Friends. Dans les évolutions des personnages, au sens propre comme au sens figuré, les punchlines sont à la comédie ce que la ponctuation est au texte : l’indispensable adjuvant pour une mise en sens.

Punchline, me dit-on, a glissé vers le rap. La phrase-choc comique est devenue une phrase-choc tout court. Ce n’est pas toujours une phrase conclusive, mais c’est toujours une phrase-choc (notez que le trait d’union est facultatif). Le terme a passé en français comme le montre cette copie d’écran de recherche sous le seul intitulé punchline :

La phrase choc était une marque du gangsta rap comme des rivalités, réelles ou commercialement construites, entre rappeurs rivaux. La punchline vise d’abord à susciter un élan chez les fans... en attendant la prochaine réplique de l’adversaire. Et tout ça fait le buzz, autrement dit un bourdonnement constant qui ne change pas le monde mais cimente l’adhésion et entretient les ventes.

Le terme a fini par s’étendre — au pays d’Hugo, Jaurès, Mitterrand et de Gaulle (pour citer quelques belles plumes politiques) — au débat public.

La punchline ou le noble art en politique

La boxe est dite le noble art, peut-être parce que ses règles modernes ont été popularisées à partir de 1867 par le marquis de Quensbury. Il n’en demeure pas moins que c’est d’abord et avant tout un échange de coups. Si avoir du punch, c’est faire preuve de dynamisme (et réciproquement en cas de manque), « un bon punch », c’est « une bonne droite » qu’on a envoyée du bras le plus puissant. Quand le boxer est gaucher, punch s’applique évidemment au bras dominant. Idéalement, c’est le punch, que ce soit un direct, un crochet ou un uppercut, qui amène au KO. Symboliquement, c’est l’argument ultime sans réplique possible : l’adversaire, symboliquement ou pas, est à terre, out, littéralement « hors du coup ».

Je me suis demandé si le terme avait connu le succès du fait des campagnes de Donald J. Trump (primaires républicaines puis élection présidentielle proprement dite) et de ses propos agressifs et populaciers en tribune et sur Twitter (on ne saurait, s’agissant du personnage, utiliser le bucolique gazouillis). Peut-être, peut-être pas. En tout état de cause, la systématisation de l’emploi de puchline correspond bien à un mode de débat fondé sur les oppositions binaires et les formulations sommaires. Rassurons-nous (ou pas), c’est une mécanique enclenchée et pratiquée depuis des années.

Pour revenir au mot qui nous intéresse, une recherche sommaire montre que punchline a servi de titre à une émission politique sur la chaîne C8 de septembre 2016 à juin 2017. Un communiqué de la chaîne cité par le site Pure Médias expliquait ainsi le principe de l’émission présentée par Laurence Ferrari :

L’enjeu : décrypter les phrases fortes, les “punchlines” qui font l’actualité. Ces formules choc sont ciselées, distillées par les candidats et leurs états-majors.  [1] Elles vont marquer la campagne présidentielle de 2017, à commencer par les primaires des différents partis. Comment se construit une punchline ? Qu’est ce qui en fait le succès ? Quelles sont celles qui impactent durablement l’opinion ?

Autrement dit, la punchline relègue la « petite phrase » (Ah ! « le microcosme » cher à Raymond Barre !) au rang des facéties aussi légères que dépassées.

La punchline est donc une phrase coup de poing qui est censée assommer l’adversaire tout en délivrant un message « fort » (tout message se doit d’être « fort » comme, naturellement, toute mesure gouvernementale au point qu’on n’en a jamais vu présentée qui fût qualifiée de « faible » voire « modérée » : un courant politique revendiquait l’intitulé la droite forte quand aucun rival ne prétendait constituer la droite faible).

La force étant érigée en principe cardinal, la punchline est le tout en un de l’argumentation (style, fond, forme). Du moins, c’est ainsi qu’on nous vend le mot car, pour être un peu curieux d’histoire, chacun sait ou peut savoir que les interpellations parlementaires assassines de Georges Clemenceau (sans accent, comme Grevisse), ont fait chuté plus d’un gouvernement.

Les néophytes en politique ne sont pas en reste. L’exercice n’est pas réservé aux vieux briscards. C’est ainsi que le jeune député d’opposition (France insoumise), Adrien Quatennens s’est fait remarquer par le caractère percutant de ses interventions à l’Assemblée nationale française élue en juin 2017 comme en témoigne cet article du Huffington Post (édition française) [2] :

Mais ces formules mêmes sont-elles autre chose que des propos rhétoriques, des tacles au pouvoir en place, qu’on pourrait rapprocher de formules anciennes ? De Charles de Gaulle (« Il ne suffit pas de crier l’Europe ! l’Europe ! et de sauter sur sa chaise comme un cabri ») à François Mitterrand (« vous dites que je suis l’homme du passé. Eh bien vous, vous êtes l’homme du passif »), les formules choc ne manquent pas.

Elles appartiennent même à la tradition parlementaire. C’est Churchill en 1940 avec son « je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la sueur et des larmes ». C’est Jaurès en 1893 avec sa formule « Vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine, et la misère humaine s’est réveillée avec ses cris ». À droite, à gauche, au centre ou aux extrêmes, on en trouve trace. Le Delenda Carthago de Caton l’Ancien figure encore dans les livres d’histoire comme le Quousque tandem Catilina de Cicéron.

Hélas ! les souvenirs anciens se perdent, semble-t-il. De Berryer, le plus grand orateur sans doute de la Restauration, on ne connaît plus guère que les conférences : au mieux sait-on qu’il s’agit de célébrer l’art oratoire.

Hormis, donc, le facile snobisme de l’anglicisme non maîtrisé, qu’est-ce qui explique le succès actuel de punchline quand il ne s’agit plus de formule conclusive et que nombre d’équivalents éprouvés restent à notre disposition ? Peut-être le fait que le terme est approprié à la manière dont s’envisage aujourd’hui le débat public.

La punchline ou l’idéal binaire

Loin de retrouver le sens de la délibération, la punchline est l’idéal pour les approches binaires qu’affectionnent les médias. Elle combine les effets du Oui/Non, Blanc/Noir, Pour/contre avec l’agressivité verbale qui privilégie l’émotion (positives ou négatives) sur la raison, le ressenti sur l’analyse.

C’est souvent un propos de condamnation plutôt qu’un examen du propos, un jugement de valeur qui prévaut sur un jugement de fond. Mais la complexité, Coco, c’est bon pour France Culture. On doit passer des infos de trente secondes. Il faut la phrase qui tue, l’opposition frontale : c’est ça qui fait le buzz, Coco, ça qui garde le temps de cerveau de l’auditeur disponible pour la publicité ! Contrairement au slogan de l’hebdomadaire Paris-Match, c’est le choc des mots, le poids de photos !

Nolens volens, l’usage de punchline correspond à merveille au manichéisme simpliste qui est réputé « fonctionne ». C’est vrai pour les médias, c’est vrai pour les militants. Même dans un configuration politique multipolaire, cela ne pose pas de problème particulier : à chaque fois c’est l’auteur de la phrase choc (ses amis, ses soutiens, ses groupies) contre l’adversaire du jour voire tous ses adversaires potentiels à la fois dans un mode agression/victimisation (de l’auteur ou de ceux au nom desquels il parle). Bien entendu, pour faire de l’audience dans tous les cas, il faut que le punch ne soit pas perçu comme de la petite bière.

Le choix de privilégier les formules choc dans le débat public peut relever d’une stratégie élaborée et pas seulement du tempérament « spontané » de tel ou tel interlocuteur. Les conseillers en communication et mercatique politiques (autrement dit les spin doctors s’en font une spécialité. Dans un milieu où l’on doit parfois combattre ses « amis » avant ses « ennemis » pour se qualifier, tout peut être bon pour s’imposer dans les médias, comme l’indiquait le communiqué d’annonce de l’émission de Laurence Ferrari évoqué plus haut. La punchline est le moyen de briller... y compris et surtout quand on s’affiche comme « antisystème » (mais qui ne l’est pas, de nos jours tant être antisystème en est devenu un ?).

L’emploi du terme, à force de se généraliser, finit pas s’affadir. On sait que le footballeur du Real Madrid, Cristiano Ronaldo, a été mis en cause en Espagne dans une affaire de fraude fiscale de quelque quinze milliards d’euros pour laquelle il encourt sept ans de prison.

Comparaissant devant le juge espagnol, il prononce cette phrase définitive :

Si je ne m’appelais pas Cristiano Ronaldo, je ne serais pas là.

Le site d’information 24matins.fr analyse ainsi ce propos :

L’emploi pavlovien de punchline finira peut-être par nous débarrasser de cet inutile vocable. En témoignant d’un optimisme non moins résolu, peut-être argumentation raisonnée reviendra-t-il à la mode ! La sérénité et l’approfondissement des débats y gagneront... sans parler de la langue française.

Lien : « Phrase choc » (punchline) sur fr.wikipedia

Notes

[1C’est moi qui souligne.

[2On voudra bien glisser sur le fait que la vidéo affichée dans l’article arbore un fâcheux chapeau sur tacle, puisque tel n’est pas notre propos du jour.

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