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Abracadabrantesque

Forgé par le poète Arthur Rimbaud en 1871, abracadabrantesque a connu un certain renouveau à partir de septembre 2000. Le président de la République française, Jacques Chirac, venait de le réutiliser, avec un retentissement certain, dans un entretien télévisé... dans lequel une erreur d’accord du participe passé avait été relevée.

Questions et débats (septembre 2000)

DB (21-9-2000). — Bonne nouvelle. On se lamentait dans certains milieux sur la disparition progressive de l’accord du participe passé après avoir, notamment à l’oral. Le Président, toujours plein d’initiative, a décidé d’infliger un camouflet péremptoire aux défaitistes, en assénant à la journaliste (pardon, au journaliste, il paraît que ça choque certains de féminiser les fonctions) qui l’interrogeait ce soir, sur FR 3, un vigoureux : « une grave maladie qui m’avait atteinte », en parlant de la fameuse rumeur. [1]

Bon, le problème, c’est que maintenant il va y avoir une nouvelle rumeur : il avait des petits chaussons roses, le président, quand il était petit ?

    • Dominique DIDIER (21 et 22-9-2000). — Taratata ! C’est une des nombreuses consonnes finales normalement muettes qui deviennent soudain sonores par la grâce présidentielle ... Les roys touchaient les écrouelles, le Maire du Palais touche les oreillettes. Vous n’imaginez pas le Président responsable d’une faute, quand même ! Au pire quelques cuirs... Il faut dire que sa connaissance du japonais, du chinois ou du malais et de quelques langues amérindiennes aussi répandues que le taki-taki lui laisse peu de temps pour se consacrer au français et à ses étranges idéogrammes.
      La transcription dans Libération ne montre pas la faute. Mais tout le monde s’est plutôt interrogé sur le rimbaldien abracadabrantesque. Celui-là ne peut avoir été dicté par un conseiller [2]. Ah ! Que revienne l’époque des chienlits, tracassins et volapük ! [3]
      • DB (23-9-2000). — (À propos de La transcription dans Libération ne montre pas la faute.) Je m’en doute. Ce genre de faute orale est presque toujours corrigé dans la transcription. Mais les cassettes de l’entretien que j’ai enregistré, cassettes que je ne laisserai diffuser qu’après ma mort, sont accablantes ! [4]
    • Alain D - 22-9-2000. — Enfin quelqu’un qui l’a relevé... Quand donc célébrera-t-on, avec toute la pompe nécessaire, la contribution inestimable apportée par notre cher président à la langue française ? Il y avait déjà sa réforme de la prononciation qui faisait l’émerveillement des foules. À présent, des néologismes bien sentis, car il y a, dans cet abracadabrantesque, quelque chose de dantesque qui me laisse pantois...

Luc BENTZ (22-9-2000) — Le président est un rectificateur affirmé* (on notera que, sur cette question, le Conseil supérieur de la langue française avait été beaucoup plus prudent en 1990). Encore peut-il, contre Malherbe, s’appuyer sur Grevisse (que je cite seul, en utilisant donc la 10e édition, 1975, du Bon Usage et non la 13e de 1993). Qu’écrit en effet le Maître ?

« Les règles actuelles [accord du p.p. avec « avoir »] ne se sont vraiment imposées qu’au XIXe siècle. [...] Observons en terminant que la règle d’accord du participe passé conjugué avec avoir est artificielle. Comme le fait remarquer Brunot ("La P[ensée] et la L[angue], p. 326), la vraie règle eût dû être de laisser le participe invariable ou de l’accorder avec le sujet du verbe. » (§ 783, p. 788 - On retrouvera la même formulation, mot pour mot, dans la 13e éd. du B.U.).

L’article « participe passé » du Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne de Hanse et Blampain (3e éd., 1994) mentionne (§ C, p. 639) :

« On s’est ému en 1974 quand le Président de la République française a dit publiquement : Les décisions que j’ai pris et Toutes les réformes que je vous avais promis. »

Chirac pourrait encore se consoler de faire évoluer la syntaxe autant que le lexique (Ah ! cet extraordinaire abracadrabantesque !)... mais se contenter de marcher sur les brisées de Giscard, se le pardonnera-t-il ?

* On sait d’ailleurs comment, en 1996, il a « rectifié » sa propre majorité parlementaire par une dissolution portant bien son nom...

AB.fr (23-9-2000). — Vous avez un président qui cite du Rimbaud et vous le critiquez ! Mauvais français ! (AB.fr citait le Coeur volé de Rimbaud que nous reproduisons plus bas.)

    • Luc BENTZ (23-9-2000). — Il est vrai que Chirac, c’est tout un poëme. (Écrit ainsi pour faire plaisir à ceux qui pourfendent encore les rectifications de 1878.) Petit tour pour voir les occurrences dans le TLFI. Présence chez le seul Rimbaud. Comment justifier que Chirac, homme d’ordre, puisse tolérer la licence, même poétique ?

Citation du TLFI (Trésor de la langue française informatisé) :

ABRACADABRANTESQUE, adj. Néol. d’aut[eur]. Qui ressemble à ce qui est abracadabrant :

Ô flots abracadabrantesques Prenez mon cœur, qu’il soit lavé ! Ithyphalliques et pioupiesques Leurs quolibets l’ont dépravé ! A. Rimbaud, Poésies, « Le Cœur volé », 1871, p. 100.

Rem[arque]. Le suff. -esqueesco (ital.) Šiscus (lat.)) indique le plus souvent la manière, la ressemblance, l’orig[ine]. Il prend parfois une valeur péj[orative] ou com[ique]. Cette dernière nuance apparaît dans le déchaînement de la fantaisie verbale du texte de Rimbaud. Étymol. _ Dér.[ivé] de abracadabrant* ; suff[ixe] -esque*. STAT. _ Fréq. abs. litt. : 1.

Compléments

a) L’accord du participe passé : voir le dossier !

b) Abracadabrantesque

Le Dictionnaire historique de la langue française (sous la dir. d’Alain Rey, éd. Le Robert) contient un article abracadabrant. L’adjectif, nous apprend-on, est une création attestée chez Théophile Gautier en 1834 à partir d’abracadabra, « mot cabalistique célébré au XVIe siècle par Ambroise Paré ». Cette formule magique est attesté en bas-latin (IIIe siècle) et semble, selon la même source, remonter au grec abraxas, qui désignait une divinité.


- Le dérivé plaisant abracadabrant signifie étrangement compliqué, très bizarre. [5]
- La variante abracadabresque adj. (Gautier) n’a pas vécu, alors que abracabrantesque adj[ectif] dérivé de abracadabrant a été immortalisé par Rimbaud (même source).

On trouve une défense de l’emploi présidentiel d’abracadabrantesque dans l’une des chroniques écrites par Pierre Bénard pour Le Figaro, reprise dans le Petit Manuel du français maltraité (p. 123). Il y écrit :

« On a fait des gorges chaudes d’abracadabrantesque. Ces gorges chaudes le sont, abracadabrantesques. Cette jolie invention verbale est chez Rimbaud. Cela ne suffit pas à rendre le mot classique. Mais cela lui donne un beau titre, l’illustre et, tout de même, tout de même, l’autorise. »

Il n’empêche : abracadabrant aurait largement suffi à nos yeux (ou plutôt à nos oreilles). Voici, en tout cas, le poème de Rimbaud (seule attestation de l’emploi d’abracadabrantesque pendant plus d’un siècle) :

Le coeur volé

Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste coeur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste coeur bave à la poupe,
Mon coeur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon coeur, qu’il soit lavé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l’ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô coeur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J’aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon coeur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô coeur volé ?

Arthur Rimbaud

 

[1] Forme correcte : qui m’avait atteint. C’est le président qui était atteint par la prétendue maladie, et non la prétendue maladie qui aurait été atteinte. Cette question est évoquée dans cet autre article.

[2] NDÉ. — On a beaucoup parlé, par la suite, du secrétaire général de l’Élysée et futur Premier ministre Dominique de Villepin. Mais c’est encore une rumeur.

[3] Termes utilisés dans de célèbres conférences de presse du général de Gaulle.

[4] NDÉ.— J’ai eu l’occasion, lors d’une rétrospective de la campagne présidentielle de 2002, d’entendre une rediffusion du passage : l’erreur a bel et bien été commise. Mais il y a d’autres exemples célèbres.

[5] S’il est formé en utilisant la dérivation des adjectifs verbaux  ant, il n’y a pas de verbe °abracadabrer !

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