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Après que (indicatif ou subjonctif ?)

dimanche 28 décembre 2008

La syntaxe traditionnelle impose d’employer l’indicatif avec la locution conjonctive après que. Pourtant, dans l’usage courant, le subjonctif est de plus en plus employé, malgré la régression générale dont ce mode semble victime.

Ajoutons que, même pour les puristes, l’emploi du conditionnel est licite dans certains cas (valeur de futur dans le passé) : Il avait dit qu’il repartirait après qu’il aurait dormi un peu.

Débats en décembre 1998

Philippe Deschamp (15.12.1998) . — Eh oui, comme « lorsque », « après que » se construit avec l’indicatif ou le conditionnel, pas le subjonctif : Je monterai dans ma chambre après qu’il sera parti. L’explication selon laquelle la subordonnée exprime un passé certain par rapport à l’action principale me parait correcte. Je ne vois aucune raison de compliquer cela avec un subjonctif, qui est censé introduire une incertitude, comme c’est le cas avec « avant que », par exemple.

Rodrigo Reyes (16.12.1998) . — Oui, bien sûr, tu ne vois aucune raison. Moi, de mon côté, je peux te sortir une liste assez conséquente de phénomènes de la langue pour lesquels « je ne vois aucune raison ». Mais ce n’est pas de cela qu’on parle : on parle de la langue et de son utilisation.

Peut-être que tu vis dans une grotte, ou dans un sous-sol de [ton institut], sans télé, sans voir personne de la journée, je ne sais pas. Mais dehors, dans le monde où je vis, qui se trouve en France, avec des gens qui croient parler français, qui sont persuadés de parler français, on dit après que + subjonctif. Bien sûr il y a des gens qui se ramènent, dissertent longuement sur la non-grammaticalité de telle ou telle tournure du français, que tout se perd ma brave dame, qu’on parloit plus comme dans le bon temps, etc. Toi, par exemple. Mais ces gens-là ne parlent pas du français, ils parlent d’une langue qu’ils s’imaginent, et qui n’est pas la langue de « tout le monde », car c’est la définition même d’une langue : un ensemble codifié de signes qui est partagé par une communauté.

Parmi ces signes, il y a toujours des combinaisons qui sont familières à des sous-ensembles de la communauté, et pas aux autres, c’est ce qu’on appelle les niveaux de langue, les particularités régionales, voire les idiotismes, mais à partir du moment où c’est compris par l’ensemble des locuteurs, c’est du français.

Commentaire de l’éditeur

Un débat s’est engagé sur le mode régi par la locution conjonctive après que. Indicatif, subjonctif ? La réponse grammaticalement et logiquement correcte a été apportée par Philippe Deschamp. À la différence d’avant que, qui n’exprime qu’une possibilité, qu’une hypothèse, après que suppose que l’action s’est produite, donc impose l’emploi du mode indicatif. Même si l’on formule une hypothèse, celle-ci n’est (au mieux ?) marquée que par le futur antérieur (Après qu’il aura eu ceci, il voudra cela !).

Hanse, dans son Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, signale que après que réclame l’indicatif dans tous les cas. Et de préciser :


« C’est à notre époque seulement que l’emploi du subjonctif est devenu en assez peu de temps une habitude dans la presse, à la radio, dans l’usage courant et même chez les écrivains. [...] C’est à partir des formes du passé que s’est faite la substitution du subjonctif à tous les temps, à cause de l’analogie avec avant que et sans doute de la possibilité de construire après comme avant de avec un infinitif passé. Mais cela s’est fait au mépris de l’opposition fondamentale entre les deux conjonctions et entre les deux modes ».

Il est d’ailleurs un bon moyen de se le rappeler. Dans l’Âme des poètes, Charles Trénet a bien écrit : Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues.... La plupart des auteurs d’ouvrages normatifs rappellent la règle (Girodet, Thomas et même Colin — qui note cependant la tendance à l’emploi du subjonctif, exemples à l’appui).

Les attestations sont cependant nombreuses, y compris chez les meilleurs auteurs de l’emploi du subjonctif. Ainsi, en 1975, Grevisse, dans la 10e édition du Bon Usage (remarque 2, § 1018, p. 1160 et suiv.) dresse-t-il un état des nombreuses discussions entre grammairiens sur le sujet... et donne-t-il des exemples d’emploi du subjonctif chez Gide, Georges Duhamel, François Mauriac, Camus, Jules Roy, Léautaud, Thierry Maulnier, Marcel Brion, Henry Bordeaux, Aragon [1]... Grevissel écrit :


« il conviendrait, en attendant que l’usage se soit nettement déclaré, de tenir pour suspecte la construction de après que avec le subjonctif ».

Et de rappeler alors la mise en garde de l’Académie du 19 novembre 1964 (Après que se construit normalement suivi de l’indicatif).

Il est alors intéressant de comparer, à vingt ans de distance, la formulation de la 13e édition du Bon Usage (1993) :


« On observe une tendance, surtout forte à partir du deuxième tiers du XXe siècle, à faire suivre après que du subjonctif. [...] Cette tendance a fait l’objet de vives critiques [ici, le rappel de la mise en garde de l’Académie]. Elle paraît pourtant irrésistible quoique l’indicatif ne soit nullement périmé. » (§ 1082, a, p. 1037)

Marc Wilmet, dans sa Grammaire critique du français [2], revient à plusieurs reprises sur cette question. Ainsi page 311 :


« Faut-il accabler les contrevenants sous les remontrances (attitude de grammairien) ou leur chercher des motifs d’excuse (attitude de linguiste) ? »

... avant de ne pas conclure et de renvoyer à un développement particulier (§ 476, p. 376 à 380).

Il y conteste (il y revient plusieurs fois dans l’ouvrage) la thèse de la similitude de la construction avec avant que, notant, d’une part, que c’est l’unique cas et, d’autre part, parce qu’elle s’effectuerait de l’indicatif vers le subjonctif, alors que l’emploi de ce mode est en régression.

Dans les explications qu’il donne, il indique en particulier que « la conjonction après que oblige — ou peu s’en faut — à composer le verbe dépendant. » Or « le subjonctif commence à remplacer l’indicatif quand le passé 1 [nom que M. W. donne au « passé simple », dit encore antérieurement « passé défini »] quitte le français parlé et laisse la totalité du champ au présent composé [nom qu’il donne au « passé composé »], ce qui en occulte la spécificité grammaticale. » Si, par elles-mêmes, les conjonctions de la simultanéité quand et dès que confortent ce qu’il nomme l’aspect extensif du procès ; avec après que, les formes composées du subjonctif « le sauvegardent à coup sûr »

Marc Wilmet conclut — après qu’il a(it ?) cité le linguiste Charles Bally (Quand un solécisme a la vie dure, quand il fait tache d’huile, il est rare qu’il soit négligeable : il doit s’expliquer par quelque cause générale.)

Le propos de Marc Wilmet est à rapprocher de celui de la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul [3], ch. XV, I, 1, p. 507 :


Remarque. — On est contraint de constater que le subjonctif se répand dans les subordonnées introduites par après que, contre la logique et la correction des puristes : Il repassera nous voir après que nous ayons dîné. On peut invoquer pour expliquer cette anomalie, bizarrement limitée au seul après que, l’analogie avec avant que, ou lorsqu’on est dans un récit littéraire au passé, la confusion possible à la 3e personne du singulier entre le passé antérieur et le plus-que-parfait du subjonctif : Après qu’il eut dîné/après qu’il eût dîné... ou encore, quand on est dans le futur, comme dans l’exemple cité plus haut, la valeur d’éventualité du subjonctif.

Ces explications ne sont pas pleinement convaincantes. Sans doute faut-il tenir compte du fait qu’après que est la conjonction qui introduit la plus grande « distance temporelle » entre le fait et sa circonstance, et du même coup tend à rejeter celle-ci hors de la situation : c’est ce qui fait sa grande différence avec sitôt que, dès que ; la rupture qu’après que introduit est analogue et symétrique à celle que provoque l’emploi de avant que.

En somme, en nous risquant à cette interprétation, pas un parallélisme des formes « par attraction » (avant/après que), mais une même logique de « distanciation » qu’il faudrait marquer dans l’énoncé de la phrase.

Linguistes et grammairiens n’ont-ils pas fini de (se) disputer sur le sujet. La réponse de Rodrigo Reyes à Philippe Deschamp nous place sur un autre terrain : comment apprécier l’usage et l’évolution de l’usage ? Au reste, même si je m’efforce, dans l’écrit raisonné, de m’en tenir au seul usage de l’indicatif avec après que,... inconsciemment, il doit m’arriver bien des fois de commettre cette « erreur » ambiante qui consiste à employer le subjonctif !


Notes

[1Une moitié d’académiciens figure dans le lot.

[2Grammaire critique du français, Bruxelles, Duculot, et Paris, Hachette, 1997-1998, 2e éd.

[3PUF, coll. « Quadrige », Paris, 3e éd., 1994-2003.

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