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Grammaire officielle (Existe-t-il une... ?)

mercredi 24 décembre 2008

Non. Il n’existe pas de grammaire officielle. L’Académie s’est essayée à l’exercice dans les années trente... avec un succès qu’on peut qualifier de « très relatif ». Le débat à ce propos permit de revenir sur la personnalité d’Abel Hermant et la contestation approndie des erreurs académiques par Ferdinand Brunot.

Débats en janvier 1999

Pierre Rougier (12 janvier 1999). — Existe-t-il une grammaire officielle, à l’image du Dictionnaire de l’Académie française ?

Luc Bentz (13 janvier 1999. —) Non. Ça nous priverait des débats entre grammairiens. Au demeurant, la grammaire évolue, puisque c’est une description ex post et non ex antede l’organisation de la langue.

Cela ne l’empêche pas d’être normative (c’est la notion de « bon usage »), mais même les grammairiens les plus conservateurs sont obligés de prendre en compte les évolutions attestées par les « bons écrivains ».

Il y a un siècle, on eût sans doute considéré comme une abomination le non-respect de la concordance des temps. Depuis, le subjonctif imparfait est quasiment tombé en désuétude.

Si l’on veut quelque chose qui soit très proche de la norme et très documenté — et s’il fallait surtout ne conseiller qu’un seul ouvrage, je ne saurais que conseiller le Bon Usage de Grevisse (qui est également l’auteur d’une grammaire [scolaire], mais qui n’est ni meilleure ni pire qu’une autre).

Grammaire de l'Académie française (1932)DB (13 janvier 1999). — Oui, l’Académie française, dont les statuts fondateurs avaient prévu la rédaction d’une grammaire, en a finalement « pondu » une, avec difficulté, dans les années trente [Note de l’éditeur : 1932, 1933], dont l’auteur, innomé, était semble-t-il Abel Hermant. La première édition de cette grammaire, qui contenait des simplifications et des approximations abusives, fut très vivement contestée et moquée par d’éminents linguistes de l’époque.

Une seconde édition, corrigée, fut publiée, qui se vendit à de très nombreux exemplaires (qu’on trouve facilement d’occasion). Depuis, je crois... plus rien n’est venu de l’honorable institution, dans ce domaine du moins. Il est vrai que la grammaire se renouvelle moins vite que le vocabulaire. [Voir le commentaire de l’Académie française sur ses essais grammaticaux et ce complément de DB, en juin 2002]

  • Jean-Pierre Lacroux (13 janvier 1999). — ( DB écrivait : « dont l’auteur, innommé, était semble-t-il Abel Hermant »)Surtout innommable... Exclu de l’Académie française à la Libération, condamné à perpète, libéré en 1948, mort deux ans plus tard...
    • Benoit Leraillez (13 janvier 1999) - C’est donc pour ça ! J’ai eu un rendez-vous avec quelqu’un de l’Académie française parce que je voulais mettre leur grammaire sur le net. La réaction fut : « Oui, bon, bin on peut pas trop vous en empêcher parce que c’est plus ou moins dans le domaine public mais on préfèrerait oublier cet épisode de notre histoire. »
    • Jean-Pierre Lacroux (13 janvier 1999). — (Benoit Leraillez écrivait : « C’est donc pour ça ! ») Pour ça... c’est bien possible, mais surtout pour le reste. Cette grammaire est nulle. Je conçois que l’Académie ne voie guère d’un bon oeil sa mise au net sur le machin virtuel...
  • DB (13 janvier 1999). — (Jean-Pierre Lacroux a écrit à propos d’Abel Hermant : « Surtout innommable... Exclu de l’Académie française à la Libération, condamné à perpète, libéré en 1948, mort deux ans plus tard... » C’est exact, mais je trouve qu’on ne doit pas tout mélanger. Il aurait pu être compromis avec les Allemands et excellent grammairien ; ce ne fut pas le cas.
    Cela dit, on se régale à lire les nombreux livres rassemblant ses chroniques langagières parues dans le journal le Temps (bien avant la guerre) et signées du pseudonyme Lancelot [1] ; il était bon écrivain mais pas linguiste pour deux sous, archi-conservateur, ronchon en diable, de mauvaise foi souvent, méchant à l’égard des contradicteurs et surtout des femmes (qu’il n’aimait pas, mais vraiment pas du tout) ; en dépit ou à cause de tout cela, ses chroniques sont généralement très drôles, caustiques, mordantes, et naturellement écrites dans un excellent français classique.
    Bien sûr, bon nombre de ses positions sont aujourd’hui complètement dépassées, d’autant qu’elles l’étaient déjà bien des fois à l’époque même où il écrivait, comme par exemple son refus total de l’expression « ne pas ...que ».
  • Jean-Pierre Lacroux (13 janvier 1999). — (DB écrivait : « Cela dit, on se régale à lire les nombreux livres rassemblant ses chroniques langagières [...] signées du pseudonyme Lancelot ».) Mouais... j’ai connu ces plaisirs pervers... je me suis imposé de lire tous les Xavier. Pour quelques moments de grâce, que d’épreuves à endurer...
    (« il était bon écrivain ») Hum... J’ai également tenté de lire sa prose romanesque... Là, j’ai vite renoncé...
    (« mais pas linguiste pour deux sous ») Ça, c’est son seul trait positif... Plus sérieusement, je n’aime pas du tout ce bonhomme, évidemment pour les raisons déjà évoquées, mais pas seulement. Après tout, il ne fut pas le seul à se fourvoyer (et je suis un groupie du bon docteur Destouches). Je le trouve « détestable » dès le début de sa carrière. Pour une raison assez simple : avec d’autres (avant et après lui...), il est parvenu à convaincre une part non négligeable de la population que conservatisme social (pour rester poli) et attachement aux beautés de la langue écrite étaient intimement liés. Vous me direz que sur ce forum nous ne manquons pas d’illustrations neuves (dans les deux sens...). Certes... et ça m’énerve aussi...
Abel Hermant : «  Xavier ou les entretiens sur la grammaire française  » (1923) vis-à -vis
  • DB (14 janvier 1999). — (Jean-Pierre Lacroux a écrit : « Mouais... j’ai connu ces plaisirs pervers... je me suis imposé de lire tous les « Xavier ». Pour quelques moments de grâce, que d’épreuves à endurer... Hum... J’ai également tenté de lire sa prose romanesque... Là, j’ai vite renoncé... »)
    Je suis tout à fait d’accord avec vous pour n’aimer pas le bonhomme, comme vous dites, quoiqu’il soit bien représentatif d’une époque et intéressant à ce titre. Quand je parlais de bon écrivain, c’était uniquement dans le cadre de ses chroniques langagières de Lancelot, et non dans les Xavier (d’ailleurs, je ne crois pas qu’il y en ait tant que ça, des Xavier). La prose romanesque, je vous en fait l’aveu, je ne l’ai qu’effleurée chez les bouquinistes ; c’est dire que je n’en peux rien penser, si ce n’est qu’elle ne m’a pas même inspiré l’envie d’acheter les romans ; mais en cela, la production d’Abel Hermant n’est pas bien différente de celle de beaucoup d’autres auteurs du temps, qui, pour être bons écrivains, n’en étaient pas pour autant grands écrivains ni bons auteurs.
    Sur le point plus sérieux que vous abordez, à savoir la raison profonde de votre détestation : « avec d’autres (avant et après lui...), il est parvenu à convaincre une part non négligeable de la population que conservatisme social (pour rester poli) et attachement aux beautés de la langue écrite étaient intimement liés », je vous suis également. Mais il ne faudrait pas tomber dans le même travers, et dénigrer systématiquement l’œuvre de certains écrivains uniquement parce qu’ils seraient conservateurs ou réactionnaires. _ Mais j’ai bien compris que ce n’était nullement votre cas, puisque vous appréciez le docteur Destouches en dépit de quelques ... Bagatelles de sinistre mémoire (et d’ailleurs consultables sur la toile).
  • Jean-Pierre Lacroux (14 janvier 1999). — (DB écrivait : « d’ailleurs, je ne crois pas qu’il n’y en ait tant que ça, des Xavier. »). Au moins deux... je les ai sous la main : Xavier ou les entretiens sur la grammaire française (1928) ; Lettres à Xavier sur l’art d’écrire (1928).
    (« Mais il ne faudrait pas tomber dans le même travers, et dénigrer systématiquement l’oeuvre de certains écrivains uniquement parce qu’ils seraient conservateurs ou réactionnaires. ») Bien entendu... sinon il faudrait se priver au bas mot des trois quarts de la littérature française... Ce ne serait pas bien malin...
  • DB (15 janvier 1999). — (Jean-Pierre Lacroux a écrit à propos du nombre de tous les Xavier d’Abel Hermant : « Au moins deux... je les ai sous la main.) Oui, et c’est tout. Je parlais, pour ma part et après vérification dans ma bibliothèque de : Remarques de Monsieur Lancelot pour la Défense de la Langue française (Flammarion, 1929), Nouvelles Remarques de Monsieur Lancelot pour la Défense de la Langue française (Flammarion, 1929), Ainsi parla Monsieur Lancelot (Albin Michel, 1932), Chroniques de Lancelot du « Temps » (Larousse, t. I, 1936 ; t. II, 1938).
    Il y en a deux ou trois autres que je n’ai pas. Les chroniques du « Temps » sont les plus amusantes, beaucoup plus que les entretiens faussement naïfs avec Xavier.

Contribution de DB au forum f.l.l.f. (29 juin 2002)

En réponse à un article évoquant la faiblesse de la Grammaire « académique » de 1932 et l’attribuant (ce qu’on fait assez souvent) à Abel Hermant et indiquant qu’elle n’avait pas été rééditée, DB répondit ce qui suit.

La Grammaire de l’Académie française, éditée sans nom d’auteur en 1932, chez Firmin-Didot a été abondamment, et à juste titre, critiquée. Par exemple, dès 1932, la librairie Droz a fait paraître, sous une couverture ressemblant à celle de la grammaire, les Observations sur la grammaire de l’Académie française du très sérieux Ferdinand Brunot [2].

Malicieusement, Brunot note en épigraphe sur la page de titre : Tous les bons Français doivent souhaiter une plein réussite à cette grammaire qui ajoutera à la haut considération dont jouit l’Académie (nouvelle règle d’accord des adjectifs suivant la Grammaire, p. 92). Il est vrai que le rédacteur de la grammaire avait imprudemment édicté cette règle : Certains adjectifs, comme nu, mi, demi, haut, plein, franc restent invariables quand ils précèdent le nom et s’accordent avec le nom quand ils le suivent. La même année 1932, Baudry de Saunier publiait, chez Flammarion, Gaîtés et tristesse de la gramaire de l’Académie française. Bref, ce fut une franche rigolade.

Mais, contrairement à votre affirmation, il y eut donc une seconde édition de la Grammaire, expurgée de ses fautes les plus visibles et remaniée, et celle-ci, la nouvelle édition revue de 1933, fut nettement moins critiquée ; du reste elle s’est fort bien vendue et on la trouve fréquemment encore, d’occasion.

Maintenant, pour revenir au premier point, la Grammaire est-elle d’Abel Hermant, ou au moins eut-elle Abel Hermant comme principal collaborateur ? C’est ce qu’on affirme généralement. Cependant, certains prétendent que la première édition n’est pas vraiment de lui, ou que son rôle n’a pas été prépondérant, et qu’il n’est au contraire l’auteur principal que de la seule seconde édition, plus méritoire.

Compléments

La Grammaire de l’Académie vue par l’Académie

Voici ce que l’on trouve sur le site de l’Académie française (choisir la rubrique Dictionnaire, puis l’avant-propos de la IXe édition).

« On a souvent rappelé que, d’après les statuts d’établissement de 1635, l’Académie devait, en même temps que le Dictionnaire, composer une grammaire. Elle s’y essaya par deux fois, sans trop de réussite. Sa première grammaire, due à la plume de Régnier-Desmarais, et publiée au début du XVIIIe siècle, fut jugée comme une production bien imparfaite. L’Académie attendit deux cents ans pour récidiver ; elle aurait pu attendre plus longtemps encore, car la grammaire qu’elle édita dans les années trente du XXe siècle n’eut guère de succès, fût-ce d’estime. »
(Accès direct)

On trouvera ci-dessous un extrait de la Grammaire de l’Académie française sur un thème évoqué dans le débat ainsi que la critique qui en fut dressée par Ferdinand Brunot.

La page 92 de la «  Grammaire de l'Académie  »...

P.-S.

Plus sur Abel Hermant



Notes

[1NDÉ. — Choisi parce que c’était l’auteur de la Grammaire de Port-Royal, au XVIIe siècle.

[2Les Observations de Brunot se présentent comme un commentaire page à page, point par point, de la Grammaire de l’Académie.

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