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Dé... bilités


Cette page regroupe une contribution de cweil dénonçant l'abus de dérivés en ité, ation (« Aux fatigués de la mandibule ») et l'extrait d'une discussion partant du terme « réparabilité » et aboutissant aux mêmes interrogations. Si le néologisme n'est pas à proscrire, l'abus des dérivations à tout propos (et hors de propos) peut relever moins de l'enrichissement de la langue que de la mise en évidence de tics linguistiques. En tout cas, ça permet des échanges sans tristabilité ni pleurnichardisation.

Au-delà de la dénonciation logique des abus de langage, Françoise Weijters-Bage, traductrice aux Pays-Bas, a cependant réagi en posant le problème — tout à fait légitime — de la néologie. C'est naturellement avec son accord que la contribution qu'elle m'avait adressée par courriel est ici rendue publique.


Aux fatigués de la mandibule (cweil)

Le 3 juin 1999, « cweil » nous a offert une de ses chroniques délicieusement acides dont il a le secret. Faudra-t-il, pour ce qui le concerne, parler de poilàgrattalité ?  ;-)

La loi du moindre effort incite à trouver sans cesse le moyen d'utiliser le moins de mots possible. Ainsi, l'utilisation du mot pénibilité (d'un travail, par exemple) évite d'avoir à dire caractère pénible. Bien que le substantif soit dans le Petit Robert, j'avoue que je l'ai en horreur — tout bonnement parce son emploi est signe de paresse verbale.

Je me permets de signaler aux fatigués de la mandibule qu'il leur reste encore bien du chemin à faire, car voici un florilège de mots qu'ils pourraient songer à créer: niabilité, arabilité, tuabilité, sciabilité, skiabilité, pliabilité, fumabilité, gérabilité, jetabilité, jouabilité, louabilité, buvabilité, indicibilité, gagnabilité, damnabilité, adorabilité, livrabilité, dansabilité, portabilité, avouabilité, amovibilité, loisibilité, passibilité, amovibilité, plaidabilité, décidabilité, abordabilité, mangeabilité, navigabilité, gonflabilité, décelabilité, estimabilité, etc. (Je demande l'indulgence du lecteur au cas où l'un de ces mots existerait déjà.

Cela dit, on pourrait faire un pas de plus et, sur le modèle d'imperméabilisation, parler de pénibilisation, de portabilisation, de buvabilisation, d'abordabilisation et ainsi de suite pour désigner le fait de rendre pénible, portable, buvable, abordable etc.Certes, d'autres dérivés sont possibles, tels dépénibilisation et antipénibilisation. Peut-être tout cela se fera-t-il bien plus vite qu'on ne pense, au grand dam des antipolysyllabificateurs.


Réparabilité

À partir d'une remarque de Paul Rivaud sur le néologisme publicitaire réparabilité, un échange sur l'utilité ou la nécessité des néologismes en français. En espérant que, depuis, la voiture d'Isabelle Charline n'est plus en panne.

 Paul Rivaud (21.11.1999)  -- Publicité pour la Peugeot 206 : ... « faibles charges d'entretien et d'assurance, grâce à une réparabilité optimale. » La langue française s'enrichit... :-)

 Isabelle Charline (22.11.1999)  -- Et pour les 106, La réparabilité se mesure-t'elle à la facturabilité ? [La langue française s'enrichit... ;-)] C'est le phénomène bien connu de l'enrichibilité... J'ai eu l'occasion (du lion ?) de croiser la maintenabilité.

Isabelle Charline (en panne)

 Bernard Foncez (22.11.1999)  -- Je ne comprends pas votre étonnement. En effet, nous disposons d'adjectifs qui témoignent de capacités diverses : maintenable, réparable, opérable (la majorité d'entre eux se terminent par able). Si je veux parler de cette capacité en employant un substantif, il suffit d'ajouter le suffixe « ité » ou « eté » comme pour habile/habileté ou valide/validité.
 
Que le mot soit nouveau, certes, mais pourquoi le rejeter ? Pour une fois que la langue française possède une règle à peu près simple pour former un mot nouveau, utilisons-la. De plus ces mots sont compréhensibles et sont sans ambiguïté au niveau de l'orthographe. Mon avis est que les anglicismes et autres viennent souvent polluer notre langue à cause (en partie) d'une certaine incapacité à former des mots et des verbes nouveaux.

 Isabelle Charline (22.11.1999)  -- Je ne conteste pas la simplicité de la règle. La tenabilité d'une situation, l'enfichabilité d'une prise électrique, la raccordabililté des canalisations... (à propos de « Mon avis est que les anglicismes et autres viennent souvent polluer notre >langue à cause (en partie) d'une certaine incapacité à former des mots et des verbes nouveaux » Je suis d'accord, mais j'ai l'impression que ces termes sont calqués directement sur des concepts usités dans d'autres langues. Nous courons tout droit vers l'uniformisation avec ce théorème 1 mot = 1 mot et pas 1 de plus.
 
Wartungsfreundlichkeit = convivialité de maintenance = maintenabilité. Ce terme ne me semble pas cependant suffisamment précis. S'agit-il d'une conception qui permet d'accéder facilement aux pièces d'usure d'une machine, ou de voyants qui signalent un défaut et permettent donc aux agents de maintenance ainsi alertés d'agir rapidement ? J'admets que la réparabilité est un argument de vente de choix dans le domaine automobile ; pouvoir changer le radiateur de chauffage sans avoir à faire tomber entièrement le bloc moteur et à démonter les sièges diminue le temps d'intervention, et par là-même la facture (exemple totalement hypothétique, je ne suis pas mécano, vous l'avez sans doute deviné ;-)). Pour ma part, je souhaiterais plutôt qu'on travaille à la fiabilité !
 
Isabelle Charline
Toujours en panne ; les garages sont fermés le lundi.
 
 Daniel-François Carrodano (22.11.1999)  -- Il faut en effet souligner l'accessibilité à l'usage des néologismes.
 
 Luc Bentz (23.11.1999)  -- Je suis de cet avis (NDÉ -- celui de Bernard Foncez). C'est en tardant à forger des néologismes que ceux de l'anglo-américain se répandent chez nous... Réparabilité peut surprendre de prime abord, mais -- au fond -- correspond à un concept nouveau : celui de la facilité de l'opération (dont le consommateur déduira, peut-être à tort d'ailleurs, qu'elle sera moins coûteuse).
 
 Pierre Hallet (23.11.1999)  -- À tort, oui, car n'oubliez pas que les garagistes sont experts en facturabilité...
 
 « Dzin » (23.11.1999)  -- Alors, il est temps de militer pour l'enrichissabilité de la langue française ? J'en suis !
 


Perplex-ité d'une traductrice

(À propos de la condamnation des dérivation en « ~ilité » ou « ~isation »... et de la nécessité de tenir compte des évolutions techniques, Françoise Weijters-Bage, traductrice aux Pays-Bas, m'a fait parvenir en septembre 2002 une réaction publiée ici avec son accord.

Ne faut-il pas avoir pitié des traducteurs en mal de vocabulaire approprié devant les langues anglo-saxonnes qui, elles, n’hésitent à innover pour suivre le progrès dans tous les domaines ? Les francophones seront-ils contraints indéfiniment à se limiter aux termes qui « existent » dans le dictionnaire et à renoncer à en inventer de nouveaux ? Je m’efforce d’utiliser les termes français quand ils existent, par exemple : le feu est maîtrisé (et non contrôlé), mais dans certains cas il faut bien innover.

Le terme assertivité par exemple n’existe pas dans le Petit Robert… (et mon correcteur orthographique le souligne… en rouge) et pourtant il est largement employé dans le jargon des psychologues, comme je l’ai constaté sur Internet. Bien sûr Internet n’est pas la référence, mais une langue étant vivante, ne peut-on encourager ceux qui créent de nouveaux termes appropriés à leur discipline...

Ma règle à moi… est d’être comprise. Si, pour éviter un néologisme douteux, on opte pour une définition laborieuse et que l’on risque de rendre le texte moins compréhensif et « rétrograde »... je ne suis pas partie prenante ! Je ne vois pas pourquoi, à des fins de clarté, on ne pourrait franciser un terme anglais si le contexte s'y prête.

Parmi les termes en –ilités ou -alités que vous nous lancez en pleine figure comme une pluie d’injures à la langue française, je voudrais savoir quels sont ceux qui sont valables et auraient droit à une vie durable dans notre vocabulaire. Il faudrait citer leur source, leur auteur, le contexte qui les légitimeraient. Je vous pose donc une question toute simple : où les avez-vous trouvés ? il convient de distinguer les auteurs qui cèdent à la facilité et ceux qui créent pour les besoins de la compréhension...

Autrement dit, ne pourrait-on commencer « sérieusement » à dresser une liste valable de néologismes ? À cette liste, il faut ajouter employabilité qui n’est pas non plus dans le Petit Robert mais qui est très sérieusement employé dans le monde de... l'emploi. Une référence parmi d'autres :
www.sante-securite.travail.gouv.fr/dossiers/employabilite.asp

Merci !

Françoise Weijters-Bage,
traductrice aux Pays-Bas

 

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