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Ouvreur : Luc Bentz (15-2-2002)

Le Surconditionnel

[Antérieurement, lors d'un échange entre DB et Didier Pelleton...]
Oh mais si j'avais trente ans de moins, vous en auriez aussi trente de moins, et vous seriez sûrement un garçon très sympathique, peut-être encore plein d'espérances. Je vous offrirais une 1634 !
 
[puis]
C'est même plus compliqué que ça : c'est le quelqu'un qui écrit sous le nom de Pelleton qui n'aime pas le quelqu'un qui écrit sous le nom de Vincent Ramos, et c'est le quelqu'un qui écrit sous le nom de DB qui demandait au quelqu'un qui écrit sous le nom de Pelleton le pourquoi de tout cela. Certes, nous communiquons ici — et ailleurs — par représentation interposée. La vivacité des échanges possible ici donne parfois le sentiment de la « vraie vie » et nous fait oublier un moment nos masques, ceux que nous mettons ou ceux dont on nous affuble.

Il faudrait même un double conditionnel pour traduire l'irréalité de ce retour dans le passé de deux personnages qui n'existent même pas dans le présent. Allez, santé !

J'ai hésité sur le double conditionnel (comme il s'agit d'un temps ougrapien, j'aurais même écrit volontiers, nonobstant Girodet, double-conditionnel comme on a plus-que-parfait ; oui, je sais, il y a passé composé et les combinaisons avec antérieur : mais ce sont là des adjectifs qualificatifs postposés).

Mais, après tout, on évoqua (en fait le virtuel Vincent Ramos) jadis et naguère le surjonctif ou hyperjonctif de Queneau. J'aime bien surconditionnel en fait : il permet d'évoquer cette notion d'insistance.

Quelle forme lui donner ?

Le conditionnel présente des similitudes avec le futur, mais y ajoute les désinences de l'imparfait. La question est de savoir si nous traitons le surconditionnel comme un mode (on sait qu'aujourd'hui, maints grammairiens contestent — en tout ou partie — le statut « modal » du conditionnel).

Par commodité, admettons que conditionnel comme mode (j'imagine que la plupart des lecteurs de f.l.l.f. ont été formés à la grammaire traditionnelle) et que le surconditionnel soit... un mode spécifique ou une variation interne au mode conditionnel. [Si l'on raccroche le conditionnel à l'indicatif, on fait glisser avec lui le surconditionnel.]

Ne nous embarrassons pas de ce que l'on nommait jadis le conditionnel passé deuxième forme qui n'est qu'un subjonctif passé. [Si l'on veut un surconditionnel passé deuxième forme, alors on adoptera logiquement le surjonctif passé, ce qui reste cohérent.]

Négligeons également la question de la différence entre le présent et le futur, dans la mesure où la notion de futur est déjà contenue dans le conditionnel, soit dans sa valeur modale traditionnelle (penser à cet ancien double cartouche de la une du Canard : Si ma tante en avait... ...on l'appellerait une nageuse est-allemande.), soit dans sa valeur de futur dans le passé (Nombre de lecteurs de f.l.l.f. se demandaient où ils pourraient trouver ces si rares 1634).

L'antériorité nécessaire sera marquée par l'utilisation de l'auxiliaire avoir ou être au surconditionnel présent (comme dans le cas du conditionnel passé dit « première forme »).

Comment former le surconditionnel. Le mieux est d'en rester à l'allongement quenaldien avec un double affixe. Le mieux est le ra commun au conditionnel (sauf nous et vous) et d'ajouter la désinence du conditionnel (1).

J'aimerarais, il aimerarait, vous aimerariez, elles aimeraraient.

Et, au passé : j'aurarais aimé, ils auraraient aimé.

Donc la phrase citée initialement deviendrait (ou même deviendrarait, car s'ajoute la condition de réalisation grammaticale de ma proposition) :

Oh ! mais si j'avais trente ans de moins, vous en auriez aussi trente de moins [conditionnel classique], et vous seriez [idem] sûrement un garçon très sympathique, peut-être encore plein d'espérances. Je vous offrirarais une 1634 !

Reste la question de l'emploi.

Il ne peut s'agir d'une « simple » double condition. On écrit déjà : « Si vous aviez trente ans de moins et si vous étiez sympathique, je vous offrirais une bière ». On ne va quand même pas s'ingénier à créer un temps pour un usage courant, simple au point d'être simpliste, trivial même ! Que nenni !

Mais, dans l'idée formulée par DB, il y avait la question de virtualité sous-jacente. On peut imaginer que ce soit la question du sujet. Dans Je vous offrirarais une 1634., le préopinant aurait exprimé (premier message corrigé par les remarques du second) la virtualité du je et du vous.

De la même manière qu'il y a un accord du participe passé, on pourrait imaginer aussi un passage au surconditionnel en fonction de la virtualité de l'objet. Même si le je et le vous se connaissent, la 1634 est une virtualité (posée comme préexistante dans la phrase). Donc Je vous offrirarais une 1634 est alors cohérent.

En revanche, Si elle existait, je vous offrirarais une 1634 constituerait une faute, dans la mesure où la subordonnée de condition absorbe une virtualité de l'objet 1634 qui n'existe plus « en soi ».

L'emploi du surconditionnel requiert donc un ensemble de... conditions très spécifiques : celui d'une virtualité non évoquée implicitement (retour à un conditionnel métonymique) ou explicitement par l'organisation logique de et le sens de la phrase. Voilà pourquoi il est si rare et, à tort évidemment, négligé par les meilleures grammaires.

Dire que d'aucuns doutent de l'utilité de ce forum !

Luc Bentz


(1) — Réaction de Pierre Hallet (16-2-2002)

Contre-proposition : comme « aimerai » est étymologiquement aimer-ai, plutôt aimer-aurais : j'aimeraurais. J'avais d'abord pensé à « aimerrais », mais ça pose des problèmes pour courir : je courrrais avec trois R ? Je cour(r)aurais me semble moins problématique.

De toute façon, la rigueur oblige à inventer aussi des formes pour tous les verbes irréguliers :

 

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