Accueil du site   >   Index alphabétique   >   Q   >  cette page PLAN    
 

Parlers du Québec
et de la Louisiane


L'essentielQuestions & débatsCompléments


L'essentiel

À partir d'une réflexion de Charval, une très instructive contribution de Carmen Moral-Suarez (de Montréal) nous a valu un non moins intéressant développement sur les parlers patoisants et le français international dont nous -- Hexagonaux -- nous sentons trop souvent uniques propriétaires. La section « compléments » de cette page vous propose des liens supplémentaires.

[HAUT DE PAGE]


Questions & débats
(f.l.l.f. en octobre 1999)

 Charval (01.10.1999)  -- Un seul espoir pour qui a envie en France comme en pays francophones (dont le Canada si imaginatif poste un courriel et non point un e-mail), c'est la cannibalisation de l'anglais par le français. Une condition : ne plus jamais caqueter à l'anglaise, la bouche en précieux cul de poule (cot... cot... cot.. codaaaac !), l'annexion de nos bons vieux mots français, tels ce bacon de pure souche dont se pourlèchent depuis des siècles nos terriens du haut Vivarais sans entraver un mot d'anglais. Mais Paris a de ses snobismes d'Outre-Manche qui la mettent à l'heure de Londres et de New York avant les battement du coeur de la France profonde. Qui parle vrai et durablement ?

 Carmen Moral-Suarez (02.10.1999)  -- Au Canada, malheureusement, je ne sais pas. Mais au Québec, on dit en effet de bien jolies choses : La fin de semaine, on va magasiner en auto. Pour cela il faut ranger la voiture dans le stationnement du centre d'achat. Il ne viendrait à l'idée de personne de faire du shopping le week-end ni de se garer au parking.

Par ailleurs, certains mots parfois ressemblent à des anglicismes et n'en sont pas. Ainsi, on poste la malle. Il faut le voir écrit pour comprendre qu'il s'agit bien de l'ancienne malle de poste et non pas d'une déformation du mail. Quant aux bécosses qui ont une sonorité bien française et décrivent les « chiottes » (même niveau de langage), elles sont en réalité un avatar de back house (la maison de derrière).

Mais ne vous sentez pas mal, chers cousins, les anglicismes sont ailleurs, ce que les Québécois qui raillent les français ne réalisent pas toujours. Un exemple : l'hiver dernier, mon fils faisait de la glisse sur le Mont-Royal et il a entendu une mère dire à son enfant Attention 'ec ta strap dans a slide, parce qu'ê va jammer pis t'vas breaker (si vous avez besoin de traduction, faites savoir ou ouvrez les paris).

Pour ceux que l'état de la langue française au Québec intéresse, je vous conseille la lecture de Christian Dor, chansonnier, paru chez Lanctot éditeur : Anna braillé ène shot (elle a beaucoup pleuré), suivi de Ta mé tu là (Ta mère est-elle là). Attention cependant pour qui ne connait pas la Belle Province. Beaucoup de Québécois parlent un français très châtié et sont même excessivement puristes.

Les immigrants Français ont souvent tendance à regarder de très haut cette parlure différente et à conclure que les Québécois parlent mal. Ceci n'aide pas, on s'en doute, les rapports d'ex-colons à ex-colonisés. Ce que Dor dénonce, c'est que l'unilinguisme patoisant des classes défavorisées est encouragé, sous pretexte d'identité québécoise, par ceux-là mêmes qui sont bilingues et peuvent dire et comprendre, à la brasserie, Anna braillé une shot et au salon elle a beaucoup pleuré.

 Jean-Marie Munier (02.10.1999)  -- Carmen, bravo pour votre texte. Je ne peux qu'être d'accord avec vous lorsque vous mentionnez l'influence de l'unilinguisme patoisant comme preuve d'identité -- une formule magistrale ! C'est très vrai, cet unilinguisme patoisant est un fait de langue indéniable au Québec. Ceux qui manient cette langue « patoisante » en sont fiers : qu'ils la disent (Yvon Deschamps), la chantent (Charlebois, Richard Desjardins), l'utilisent à profusion dans leurs émissions (Julie Snyder, L'Écuyer) ou l'écrivent (Michel Tremblay).

Combien de fois ai-je entendu dire Au Québec, il n'y a pas d'Académie française, alors, on parle comme on parle, nous on se comprend. Une telle attitude justifie-t-elle tous les laxismes de langage ? Aux dires de beaucoup, oui ! Est-ce malheureux ? Ben ouè ! Et qu'en pensent ceux qui se permettent ces laxismes ? Ils y voient souvent, comme vous l'avez dit, une preuve d'identité ! Phénomène très particulier au sein de la francophonie. On pourrait, à la limite, se poser la question de savoir si ceux qui « patoisent » au Québec savent qu'ils patoisent.

Vous avez omis de signaler dans votre texte, comme traits de langue québécois, les multiples expressions traduites mot à mot de l'anglais, les fameux calques et faux amis. Une liste constamment étoffée en est donnée sur le site de Radio Canada (http://radio-canada.ca/radio/francaismicro/). Dans le site, cliquez sur « Archives » et butinez... Beaucoup de ces anglicismes étonneront les lecteurs européens. Le Ce n'est pas ma tasse de thé britanno-hexagonal en pâlira en comparaison...

Amicalement de Vancouver, où l'on se bat aussi.

 Michael Bebow (02.10.1999)  -- Je suis tout à fait d'accord avec vous, Carmen. Mais là, on peut tenir trop à son patois,un phénomène que je vois icitte en Louisiane. À force de leur isolement du reste de la francophonie, la langue cadjeine est devenue fort différente. Depuis les années 60, il y a eu une renaissance parmi les cadjins. Ils sont devenus à nouveau fiers de leur langue, mais dans la plupart des cas, un peu trop fiers.

Ils ne veulent pas envoyer leurs enfants aux écoles de langue française car eusses apprennent pas not'e langue, c'est à dire qu'ils apprennent une forme plus standardisée du français et non pas le patois cadjin. Ils refusent d'accepter qu'il faut apprendre à leurs petits le français international afin que leur langue, leur culture puisse survivre dans le plus grand monde francophone...

 Carmen Moral-Suarez (02.10.1999)  -- Bonjour Mike, je ne peux résister à vous citer un extrait de l'ouvrage de Georges Dor dont je parlais ; il illustre bien les enjeux derrière la défense, sous prétexte d'identité, d'une langue qui se rétrécit.

Il commence par citer une phrase que l'on entend tous dans les cours d'école Ah! Moé toé là ! et explique que, enfant du peuple, c'est cette langue qui a bercé son enfance et qui, par conséquent, parle à ses sens : [...] construire verbalement une phrase correcte reste pour moi un travail, et non une chose naturelle. Puis il continue ainsi :

[Citation de Christian Dor, Anna braillé ène shot, Lanctot éditeur]
 
« Le Petit Robert donne la définition suivante du mot interjection : mot invariable pouvant être employé isolément pour traduire une attitude affective du sujet parlant. Cela ne définit-il pas Les Québécois que nous sommes devenus ? N'avons-nous pas été historiquement assez « invariables » et assez « isolés », limités dans notre existence et dans notre langage au labeur quotidien, à la chose quotidienne, au nécessaire et aux nécessités ? -- Passe moé l'pain, ousque tu vas ? [...] N'avons-nous pas été assez emprisonnés dans nos « attitudes affectives » de sujets parlants, utilisant des verbes boiteux, des adjectifs aveugles et compléments muets, et n'est-ce pas cela que révèle en fin de compte notre langue coutumière, aussi bien dans ses structures bâtardes que dans son vocabulaire rachitique et son élocution flasque ? [...]
 
« L'enfant « invariable » des années trente qui s'exclamait, dans la cour de l'école du village Ah! moé toé là ! exprimait on ne peut plus « isolément » une « attitude affective ». Tout son être n'était que locution interjective, exclamation, cri du coeur semblable au han ! han ! qui accompagnent les coups de hache du bûcheron.
 
« On lui enseignerait à lire, à écrire et à compter, mais on ne lui apprendrait pas à parler, à s'exprimer, à prononcer correctement les mots les plus ordinaires, ceux qu'on utilise dans la vie courante. Pourtant, on vient de le lire, le langage objective la pensée ! Est-ce parce qu'on craignait de nous voir accéder à la pensée qu'on ne nous a pas enseigné à parler ? »

Voilà Mike. Je crois qu'au Québec, comme en Louisiane, nous pouvons méditer sur cette dernière phrase. Et comme le souligne Christian Dor, les grands défenseurs de cette langue inarticulée ne sont pas les gens du peuple qui se voient fermer les portes de bons nombres d'emplois à peine leur demande formulée (ou mâchonnée), mais bien les « bilingues » qui, lorsque nécessaire, ont à leur portée l'articulation et le vocabulaire.

Que l'on ne veuille pas singer les Français, soit. Le mot peinturer peut être un ajout intéressant au vocabulaire, en ce qu'il permet de faire une différence entre peinturer sa maison et peindre un tableau, qui sont deux actions assez éloignées. Et en effet, nous n'avons pas besoin d'Académie pour entériner les évolutions du langage. Mais encore faut-il que nous disposions d'une langue qui nous permette d'exprimer une panoplie de sentiments, d'idées et qui ne se résume pas à tsé veux dire. Parce que les chances sont grandes que l'interlocuteur justement ne sache pas ce que l'on veut dire (si encore on le sait soit même!).

Bon courage aux Cadjins

 

N.B. Michael Bebow a apporté à l'éditeur la précision suivante : « la forme féminine acceptée icitte ;-) du mot cadjin est cadjine. Quand un français voit ce mot, il veut le prononcer cadj-i-ne mais en Louisiane on le prononce cadj-ei-nne », et donc je l'écris ainsi. » [REVENIR AU TEXTE]

[HAUT DE PAGE]


Compléments

Les références aux ouvrages de Georges Dor nous ont été signalées par Carmen Moral-Suarez (de Montréal, Québec), celles sur Radio-Canada par Jean-Marie Munier (elles sont également dans son message).

 

Haut de page   |   Accueil du site   |   Page précédente   |   Écrire

Index alphabétique ou recherche libre :
Dernières mises en ligne (moteur de recherche sur site fourni par FreeFind)

LETTRE D'INFORMATIONS MENTIONS LÉGALES, COPYRIGHT