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L'essentiel — Questions & débats — Compléments
L'essentiel
La propension à capitaliser à outrance est ancienne. Au Moyen Âge, on était tenté — déjà — de mettre une majuscule aux mots « nobles » ; cela a conduit l'allemand à octroyer une majuscule à tous les noms, règle qui aurait pu être la nôtre. L'emploi de la majuscule s'est restreint depuis, mais le problème se pose naturellement avec les titres d'oeuvres, noms d'organismes, etc. L'habitude qu'ont les Américains (et semble-t-il, aujourd'hui, les Anglo-Saxons) de parsemer les textes de majuscules aurait tendance à être contagieuse. C'est une maladie contre laquelle il faut se prémunir.
L'obséquiosité majusculaire est contraire au bon usage, à la subtilité même du français écrit. Si les usages ne sont pas fixés, quelques règles doivent être connues, dont le respect ne doit pas inciter le lecteur d'un courrier à répondre « nous n'avons pas gardé les cochons ensemble » au lieu de s'occuper du fond de l'affaire. Puisse cette page permettre d'éclairer quelques esprits égarés et d'éviter qu'au nom de prétendus (mauvais) usages de la correspondance on ne massacre les règles de la typographie française qui, même avec quelques majuscules de courtoisie, ne sauraient être tordues à l'envi.
Questions & débats
(propos de l'éditeur)Cette page est dédiée à Clotilde Chaland,
qui nous a amené à approfondir cette question.C'est à juste titre qu'André Jouette condamne les capitalisations abusives, dans l'article qu'il consacre aux « majuscules dans l'écriture », § D (Dictionnaire d'orthographe et d'expression écrite, éd. Le Robert, Paris 1993) :
« La correspondance des affaires [mais aussi, ajouterons-nous, la correspondance administrative] use abondamment de majuscules, pompeuses et superfétatoires. Il n'est pas rare que les dactylos issues de cours commerciaux tapent : À la dernière Assemblée Générale de la Compagnie des Tuileries Réunies, le Chef de Cabinet du Ministre prit contact avec le Baron De RANCOURT, Président-Directeur général de notre société...
Cette manière d'écrire sent la flatterie et n'ajoute rien à la dignité des personnes et des choses. Des vingt-trois majuscules de la phrase citée, il n'en fallait que trois : À, début de phrase ; C(ompagnie), raison sociale d'une firme ; R(ancourt), nom propre. »
On ne saurait cependant oublier que la majuscule est utilisée comme « marque de déférence », ainsi que l'écrivent Grevisse et Goosse ; pour notre part, nous avons employé la formulation majuscule de courtoisie. Dans la section (§ 98) du Bon usage (13e éd., 19993) intitulée « le nom et la majuscule », un passage étendu est consacré à cette notion.
« Quand on s'adresse à une personne par écrit, on met ordinairement une majuscule à Monsieur, Madame, Mademoiselle, Monseigneur, Maître, Docteur, Sire (1) et aux noms des dignités, titres, fonctions [...].
Monsieur, Madame, Mademoiselle, Monseigneur, Maître s'écrivent souvent avec une majuscule à propos de personnes dont on parle, surtout si on croit leur devoir de la déférence et quand ces mots ne sont pas suivis du nom propre. [Mais Grevisse et Goosse, dans ce cas, relèvent des exceptions.] Certains titres honorifiques ont toujours la majuscule : Sa Sainteté, Sa Majesté, Son Excellence, etc. [...] Certains auteurs emploient des majuscules quand il parlent du pape, des évêques ou des ecclésiastiques, du chef de l'État, roi ou président, des nobles, etc., mais ce n'est pas l'usage le plus fréquent. »
Dans une correspondance, on utilisera donc la majuscule de courtoisie dont l'absence pourrait étonner parfois le destinataire, surtout s'il s'agit d'un supérieur hiérarchique. On écrira ainsi à Monsieur X., Directeur du département des Sciences typographiques (2) en indiquant cette formule dans l'en-tête et en reprenant Monsieur le Directeur au début de la lettre et dans la formule de politesse.
Mais la majuscule à Monsieur s'explique surtout par sa présente en « tête de ligne (ou de phrase) » dans l'en-tête comme dans le corps de texte. S'agissant de la formule de politesse, il n'y aurait pas d'inconvénient -- de notre point de vue -- à écrire Veuillez agréer, monsieur le Directeur, l'expression...
Il n'y a pas lieu, dans le reste du texte de multiplier les majuscules, même si l'on évoque le supérieur du directeur (... À la demande de madame la présidente de l'université Gutenberg. En revanche, on traitera différemment le cas d'un courrier acheminé par voie hiérarchique en considérant que chacun des maillons de la chaîne est « co-destinataire » (avec le droit à majuscule y afférent).
Le très normatif André Jouette considère (ibid., article « suscriptions ») les formes Monsieur le... comme un ensemble doté de la majuscule au premier terme. Il écrirait donc à Monsieur le directeur du département des Sciences typographiques (mais, pour nous, il faudrait toujours écrire : Monsieur X., Directeur du département...).
Signalons au passage que l'Éducation nationale ne manque pas d'usages typographiques dérogatoires -- de facto ! On ne doit pourtant, majuscule de déférence (de courtoisie) ou pas, écrire à Monsieur le Recteur de l'Académie de Lyon, mais à Monsieur le Recteur de l'académie de Lyon ou, si l'on suit Jouette, à Monsieur le recteur de l'académie de Lyon (les académies étant des circonscriptions ne prennent pas la majuscule, contrairement à l'Académie de Trifouilly-les-Olivettes -- société culturelle locale --, à l'Académie de médecine et, surtout, à l'Académie française). On ne doit pas s'adresser à Monsieur l'Inspecteur d'Académie, mais à Monsieur l'Inspecteur d'académie (Monsieur l'inspecteur d'académie). On n'adresse pas de demande à son Inspecteur de l'Éducation Nationale, mais à son Inspecteur (ou inspecteur) de l'Éducation nationale. (3)
« L'opposition minuscule/majuscule à l'initiale d'un mot est linguistique, sémantique. [...] La caractéristique de la majuscule est qu'elle est mi-alphabétique, mi-visuelle. On voit ici comment la substance devient forme, et comment l'alphabétique devient idéographique. » (Nina Catach, Les délires de l'orthographe, Plon, Paris, 1989, p. 155-156).
À rajouter des majuscules inutiles, on leur fait perdre leur fonction spécifique ; on écrase, en touchant à la signification propre des mots (noms propres, prolongation -- sous conditions -- des noms propres par les titres) ce que l'apparence même de la langue écrite offre de repères, de nuances, de subtilités (contrairement à l'orthotypographie anglo-saxonne -- et notamment américaine -- qui capitalise à tout va) (4). Bref on se comporte, quoi qu'on en dise et malgré qu'on en ait, en gougnafier américanolâtre, irresponsable destructeur de la langue française. Ah mais !
Luc Bentz
(1) On n'utilise jamais l'abréviation « M. » ou « Mr » que pour évoquer un tiers. [REVENIR]
(2) La structure peut comporter plusieurs départements (nom commun), celui des Sciences typographiques étant identifié constitue un (quasi-)nom propre dont le premier mot prend une majuscule (on s'arrête là si c'est un nom, sauf le cas naturellement où certains mots de la suite ont intrinsèquement droit à la majuscule comme dans le cas d'un éventuel département des Sciences typographiques Yves-Perrousseaux ou si l'on écrit, par exemple à un inspecteur de l'Éducation nationale, « Éducation nationale » étant un nom propre d'administration. Voir cette page. [REVENIR]
(3) Nous en profitons pour signaler que le féminin de recteur est rectrice et qu'il serait illogique de s'adresser à Madame l'Inspecteur (inspecteur) d'académie au lieu de Madame l'Inspectrice (inspectrice) d'académie. On se reportera à Femme, j'écris ton nom, établi conformément aux recommandations publiées au Journal officiel du 11 mars 1986 et à la circulaire du Premier ministre en date du 6 mars 1998 dans laquelle il est demandé aux administrations de recourir aux appellations féminines. Et si l'on à affaire à une chef de département, c'est que le féminin est épicène (même forme que le masculin), mais l'article féminisé reste de rigueur. [REVENIR]
(4) Ce qui prouve qu'il ne faut pas faire retraite face aux risques que présente la capitalisation... ;-) [REVENIR]
Compléments
(Pas de compléments)
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