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[DOSSIER : LE FRANÇAIS, L'ANGLAIS ET LES AUTRES LANGUES]

Propos de l'éditeur
Une langue en partage


Dans une contribution adressée au forum fr.lettres.langue.francaise le 1er mai 2000, Clotilde Chaland écrivait : Cela me rappelle une phrase écrite par Dominique Didier et que j'avais à l'époque suggéré (je réitère) d'adopter comme maxime de ce forum : « La langue est si bien partagée que nous en avons chacun une part différente. »

Le Robert historique de la langue française nous apprend qu'il s'agit là d'un mot ancien, attesté en 1283, dérivé de partir (séparer, diviser), verbe lui-même éliminé au profit de son homonyme partir (s'en aller). Du coup, partage a lui-même donné naissance à partager, celui-ci à départager (XVIIe siècle).

Pourtant, il est souvent difficile de départager ceux qui (se) disputent à propos de cette langue qu'ils ont en partage. Ils en sont co-partageants, mot plus vieux d'un siècle que « départager », mais qui n'est pas d'usage courant et désigne, surtout, ceux qui participent à un partage, opération nécessairement limitée dans le temps.

Si la langue est partagée - ce qui signifie à la fois que nous l'avons en commun et que notre pratique, notre approche, notre regard sur la langue sont différents -, nous n'en sommes pas propriétaires, seulement usufruitiers. Et l'on voit déjà les différences entre ceux qui veulent conserver tel quel le bien-fonds et ceux qui pensent que, sauf à le voir se pétrifier, il faut, hardiment ou avec prudence selon les tempéraments, faciliter le travail de la sève montante, quitte à ne pas négliger des apports extérieurs (méfions-nous à la fois de l'abus d'engrais et de l'excès de pesticides ! ;-)).

La richesse d'un forum sur la langue procède, justement, de ces différences. La langue française est si bien partagée que les Français eux-mêmes ne peuvent plus s'en prétendre propriétaires, quand bien même on les observe avec attention ; le symbole en est bien l'Académie, à la fois révérée et brocardée, les deux à la fois par ceux qui considèrent que c'est un monument historique, imposant certes, mais appartenant davantage au passé qu'à l'avenir.

On voit bien, d'ailleurs, nos amis Québécois nous rappeler à l'ordre, récemment encore à propos de la décision d'Air France d'imposer l'anglais à Roissy et, pour souligner l'immensité du crime, dans ce qui est l'aéroport Charles-de-Gaulle, tout un symbole. Air France a renoncé, à la fois parce que le gouvernement québécois s'en est ému auprès du gouvernement français, mais aussi en raison de la résistance des personnels concernés.

Il y a là un enjeu majeur. Plus que les néologismes anglo-saxons, c'est la pratique linguistique dans les relations de travail qui est importante. Même si nous militons pour l'emploi du si joli courriel, le fait qu'E-mail passe dans l'usage est sans doute peu souhaitable (que ce soit ou non un retour de malle... poste), mais non dramatique. C'est le monolinguisme dans les entreprises de taille internationale et les institutions publiques européennes ou mondiales qui doit nous inquiéter. Produisons et consommons en français pour ne pas laisser le français se consumer.

Il n'est point question ici d'esprit cocardier (d'ailleurs, quelles couleurs cette cocarde pourrait-elle arborer ?), mais de permettre que le français, né d'une volonté politique traduite par l'écrit dans les Serments de Strasbourg le 14 février 842, continue à être parlé et, parce qu'il offre une grammaire, un vocabulaire, une organisation de la langue non pas supérieurs mais différents de ceux des autres langages, favorise l'épanouissement par la diversité de la pensée et la transmission d'une culture humaniste qu'il a contribué à façonner.

En attendant, sachons débattre entre nous sans nous montrer mauvaises langues !

Luc Bentz (25 mai 2000)

 

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