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L'essentiel — Questions & débats — Compléments
L'essentiel
À la mode depuis quelques années, l'emploi d'initier, sous l'influence de l'anglais, dans le sens de commencer quelque chose (et non d'initier quelqu'un à quelque chose ou de commencer un apprentissage) est contesté. Des échanges remontant à 1998 témoignent du souci manifesté à ce sujet par des participants au forum fr.lettres.langue.francaise. Cette réflexion est complétée par un propos de l'éditeur, et nous y avons ajouté quelques éléments lexicographiques.
Questions & débats
(f.l.l.f. en décembre 1998)« cweil » (27.12.1998).- Je remercie tous mes proches qui sont dans la salle et me supportent dit certain candidat à un jeu télévisé. Se disant ainsi supporté, il se fait passer pour insupportable — et il l'est en effet dans la mesure où il donne à un mot français un sens anglais. Que n'emploie-t-il soutiennent au lieu de supportent ! Un phénomène similaire s'observe avec initier dans le sens anglais mais nouveau en français de prendre l'initiative de. Comment faudra-t-il désormais comprendre j'ai initié mon enfant ? que j'ai rendu ma femme enceinte ?
Jacques Thiernesse (27.12.1998).- A la lecture de ce beau message, je ne puis que complimenter l'heureux futur papa...
Michel Conan (27.12.1998).- Les informaticiens ont invente depuis belle lurette le verbe initialiser dans le sens mettre aux conditions initiales. Ce n'est pas du franglais. Je n'ai encore jamais vu ni entendu initier dans le sens de prendre l'initiative. Il y a aussi technologie qui désormais a pris en français le sens de technique.
« sainct.f.et.h » (27.12.1998). — Il y a aussi l'adjectif versatile qui en anglais a la saveur positive de ce qui s'adapte facilement... Très fréquent côté logiciels. Bref d'ici peu on dira : C'est la troisième fois que nous déménageons en 6 mois, heureusement ma femme est versatile !
Luc Bentz (28.12.1998). — Et c'est le même qui pensera... avoir initié son enfant !
Propos de l'éditeur (26 janvier 2005)
Initier dans le sens d'être à l'initiative s'est développé par imitation de l'anglais dans les années quatre-vingt-dix. Le Robert des difficultés du français de Jean-Paul Colin, paru au début de cette décennie-là, l'ignore, de même que Girodet. La troisième édition du Hanse-Blampain (1994) conteste ce sens. Péchoin et Dauphin (Larousse des difficultés du français) notent que cet emploi est critiqué.
Le terme est toujours employé. En matière de langue, il convient d'être prudent : l'horrifique au niveau de a mis près de trente ans à disparaître, alors qu'il fleurissait partout. Mais initier dans le sens qu'il avait pris dans les sciences (amorcer un processus), comme l'indique le Dictionnaire de l'Académie française qui est cité plus bas, peut être utile pour rendre compte de la mise en oeuvre commencée mais inachevée encore d'un dispositif. (Comme disait Joseph Prudhomme : « C'est mon opinion, et je la partage. » Il n'y a pas en effet d'équivalent en français pour cette acception très particulière.
On notera cependant que les puristes sont hérissés par l'emploi du mot dans ce sens non traditionnel. D'autres — qui savent la langue française en constante évolution sans toutefois se sentir obligés de sacrifier à n'importe quel panurgisme — relèvent qu'il s'agit d'un faux-ami. À l'appui de cette thèse, on notera qu'il est bien des cas où un simple « commencer, débuter » suffirait : mais les écorcheurs de langage peuvent aussi la blesser en usant de termes normalement sans équivoque.
Résumons-nous sur cet emploi d'initier : tolérance pour autrui, prudence pour soi-même. Tolérance pour autrui, car l'Académie française a dénoncé un premier coupable illustre : Chateaubriand ! Alors qu'elle sait se montrer vindicative, la condamnation est ici tempérée, quand bien même on sait que l'emploi n'a pas sa préférence, tant s'en faut.
Il n'est pas possible de savoir à présent si le terme va s'imposer durablement — avec un sens précis (celui d'une action, d'un projet en cours de mise en oeuvre, qui a déjà été, si je puis dire, « amorcé ») ou non. Au reste, il faut avoir aussi le souci du contexte. Un candidat à une agrégation littéraire se verrait sans nul doute reprocher l'anglicisme s'il emploie le verbe sans qu'il soit lié à l'initiation de quelqu'un à quelque chose, alors qu'un économiste sera tenté de l'employer naturellement (La politique économique initiée par le gouvernement Dugenou avait pour objectif de gnagnagni... Les premiers résultats, même si l'on tient compte de la conjoncture internationale, montrent que gnagnagna...).
Donnons-nous donc rendez-vous dans un demi-siècle pour voir comment les choses auront évolué. Et si, entretemps, la Camarde nous fait signe de la suivre, nous pourrons toujours lui répondre que nous ne pouvons la suivre parce que nous avons initié une importante réflexion !
L. B.
Compléments
Le Petit Robert (éd. 1993)
Voici les définitions données par le P.R. (des articles ne sont gardés que les définitions et les exemples) :
Initier [...] • 1355; lat. initiare :
1. Admettre à la connaissance et à la participation de certains cultes ou de certains rites secrets. Prêtre chargé d'initier un fidèle. — Par ext.
Admettre à la pratique d'une religion, admettre au sein d'une société secrète, faire entrer dans un groupe fermé par l'initiation. Initier qqn à la franc-maçonnerie.
2. Admettre (qqn) à la connaissance d'un savoir peu répandu. Initier qqn aux secrets d'une affaire, aux arcanes de la politique. « Je vous prends huit jours avec moi, et vous initie à mes procédés » (Romains). Son père l'a initié aux secrets de la Bourse.
3. (1611) Être le premier à instruire, à faire accéder (qqn) à des connaissances. Initier qqn à la philosophie.
S'INITIER À : acquérir les premiers éléments (d'un art, d'une science), faire l'apprentissage (d'une technique). S'initier à un métier, à une profession. Un effort « en vue de s'initier à la technique de nos peintres » (Duhamel).
4. (de l'angl. to initiate « commencer »)
Anglic[isme]. Prendre l'initiative de. Initier une enquête.
Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition (1994-...)
INITIER (ti se prononce ci) v. tr. (se conjugue comme Crier). XIVe siècle. Emprunté du latin initiare, « initier, instruire ; commencer ».
1. ANTIQ. Admettre à la connaissance de mystères religieux et à la célébration du culte sacré. Ceux qui n'étaient pas initiés aux mystères ne pouvaient assister à certains sacrifices. Par ext. Initier aux mystères de la Foi, de la religion. Initier quelqu'un à une société secrète ou, ellipt., l'initier.
2. Mettre au fait d'usages, de pratiques qu'on ignore ; instruire de ce qui reste ignoré du plus grand nombre. Être initié aux usages d'un pays, d'une catégorie sociale, d'une profession. Initier quelqu'un dans une affaire (vieilli), à une affaire. Spécialt. Initier quelqu'un à l'amour.
3. Inculquer les rudiments d'une discipline, donner les premiers éléments d'un art, d'une science, d'une technique. Initier un enfant au latin et au grec. Il fut initié très tôt aux mathématiques. Pron. S'initier à la finance. S'initier à la pratique d'un sport.
4. SC[iences]. Amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d'un processus. Initier une réaction chimique. Les dictionnaires d'ancien français attestent l'existence du mot inition, inicion, du latin initium, au sens de « commencement », employé par Jean de Meung, Froissart, etc. Le verbe initier, du latin initiare, est de même attesté au XVIe siècle, notamment chez Rabelais : « Quartiers [de lune]... croissans, initians... » On en retrouve un exemple isolé chez Chateaubriand : « Pierre, évêque de Rome, initia la papauté ». Cet emploi se retrouve dans toutes les langues latines, et n'est pas en soi condamnable. Toutefois il se répand abusivement dans les textes politiques, administratifs, journalistiques, alors que le français dispose de verbes ou de locutions tels que commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l'origine de, mieux adaptés à traduire les diverses nuances de la même idée.
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