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L'essentiel — Questions & débats — Compléments
L'essentiel
Azur, gueule, sinople : telles sont les dénomination de couleurs de l'héraldique (bleu, rouge, vert). Si vous n'êtes pas expert dans la science du blason, voilà de quoi vous y initier... en assistant à un débat étymologique qui ne s'est pas conclu (heureusement) par un duel à la hache d'armes ou à l'épée.
Questions & débats
(f.l.l.f. en janvier 2001)Dominique Didier (20-1-2001) — Le vocabulaire de l'héraldique ne comprend que fort peu de couleurs et pourtant elles prêtent à beaucoup de confusions car leurs noms sont établis de manière fixe et contredisent d'autres usages. Les trois émaux — ou couleurs en français courant — les plus utilisés pour les blasons sont le bleu ou azur, le rouge ou gueules, le vert ou sinople. Ces mots ont été adoptés en Occident à la suite des Croisades où le blasonnage a trouvé des modèles.
Le bleu ou azur vient d'une mauvaise compréhension du judéo-français lazur, on a pris le début du mot pour l'article et on a donc opéré une déglutination. Plus lointainement, ce mot provient du persan par l'intermédiaire de l'arabe. À l'origine, le persan lazward désignait la pierre que l'on nomme à juste raison lapis-lazuli, laquelle a conservé son initiale. Mais le lapis-lazuli est d'un bleu profond et en français courant l'azur désigne un bleu clair tandis que le bleu des blasons est un bleu franc. En anglais, il ne faudra pas utiliser azure pour les blasons, mais azures, terme emprunté au français et qui a conservé la marque du cas sujet singulier.
Le mot gueules ou rouge ne semble guère poser de problèmes, mais il provient aussi d'une analogie avec le persan gul, rose. Il ne s'agit donc pas seulement de l'image du gosier, sens médiéval de ce terme à partir du latin gula, mais peut-être bien d'un croisement entre deux termes voisins dans les royaumes chrétiens d'Orient. En anglais, le nom correspondant est gules qui conserve aussi la marque de la déclinaison.
Enfin le terme le plus déroutant est sinople » ou vert. Il provient du nom de la ville de Sinope en Asie mineure et il reprend le grec sinopis ou la terre rouge. Or, il a servi à désigner aussi en moyen français un pigment rouge, puis au XVIIe siècle, une craie rouge en provenance d'Asie mineure. Le Robert historique évoque une interversion entre deux blasons pour expliquer ce changement complet de sens. Il faut supposer que le mot était peu fixé, encore trop récent, ou encore qu'il avait reçu en Orient un sens différent de la part des chevaliers francs : la terre rouge ne les avait peut-être pas retenus. Le fait le plus étrange se trouve en anglais, on n'y parle pas de sinople ou de green, mais bel et bien de vert.
Le vocabulaire des blasons anglais — coat of arms, par simple reprise du français cotte d'armes — ne comporte pratiquement que les termes héraldiques français ou bien des noms communs d'origine française. Ce lexique témoigne encore de la conquête normande, tout comme le système des devises.
Bernard Lombart (21 janvier 2001) — Tut tut. Gueules, comme sable, vient de la couleur de la fourrure de charmants petits animaux. De la peau du gosier de la martre, pour gueules, de la zibeline, pour sable. L'anglais a d'ailleurs gardé le mot (sable en anglais ; fur = zibeline ou martre.) Il semblerait que sable soit emprunté au polonais. Quant à gueules, gola « gueule », suffira, sans appeler les Assyriens à la rescousse...
Dominique Didier (21-1-2001) s'appliqua à répondre point par point :
- Tut tut. Gueules, comme sable, vient de la couleur de la fourrure de charmants petits animaux. De la peau du gosier de la martre, pour gueules, de la zibeline, pour sable.
Je crains que vous ne confondiez les émaux avec les fourrures ou pannes. À l'origine, le sable est une fourrure — comme l'hermine, le vair — et il est devenu ensuite un émail ou couleur. Les boucliers pouvaient être recouverts, dans les premiers temps, de peaux de bêtes, et on a gardé des dispositions de motifs — qui ont d'ailleurs changé avec le temps et qui ne correspondent pas forcément aux descriptions actuelles. Je m'imagine mal que l'on ait pu découper le gosier de la martre pour le placer sur un écu comme l'affirme le Dauzat-Dubois-Mitterand. Ce n'est pas une peau de bête séchée, mais de la chair en décomposition ! Ou alors on a apprêté cette muqueuse d'une manière particulière. Je pense plutôt à une analogie qu'à un véritable emploi de quartiers de viande.
- L'anglais a d'ailleurs gardé le mot (sable en anglais ; fur = zibeline ou martre.) Il semblerait que sable soit emprunté au polonais.
Le mot incite à la confusion lui aussi. Précisons que sable veut dire noir, et non blanc (argent, classé dans les métaux) ou jaune (or, lui aussi métal). Cet adjectif désigne toujours en anglais la couleur noire contrairement au français courant qui évoquera un beige clair. Le Robert historique évoque le russe sobol ou le polonais sobal qui désignent une martre à fourrure noire. Mais la zibeline se caractérise, elle, par sa fourrure brun foncé — on n'est pas plus avancés... Les noms d'espèces en français et en anglais ne se recouvrent pas exactement et ils ont varié selon les époques ; sable est encore la martre ou la zibeline en anglais. Les mots sable et zibeline sont de même origine, par l'intermédiaire du latin sabellum ou de l'italien zibellino et avec changement de genre. Bref, c'est encore plus compliqué que cela...
Bernard Lombart (21-1-2001) répliqua :
- Je crains que vous ne confondiez les émaux avec les fourrures ou pannes.
C'est une question d'étymologie, pas de nomenclature,
- À l'origine, le sable est une fourrure — comme l'hermine, le vair — et il est devenu ensuite un émail ou couleur.
Exactement. Vous apportez de l'eau à mon moulin.
- Les boucliers pouvaient être recouverts, dans les premiers temps, de peaux de bêtes, et on a gardé des dispositions de motifs -- qui ont d'ailleurs changé avec le temps et qui ne correspondent pas forcément aux descriptions actuelles. Je >m'imagine mal que l'on ait pu découper le gosier de la martre pour le placer sur un écu comme l'affirme le Dauzat-Dubois-Mitterand. Ce n'est pas une peau de bête séchée, mais de la chair en décomposition ! Ou alors on a apprêté cette muqueuse d'une manière particulière. Je pense plutôt à une analogie qu'à un véritable emploi de quartiers de viande.
Oui, c'est idiot. On ne colle pas des marrons pour donner à un mur la couleur marron, pas plus qu'on ne découpe des quartiers de viande pour rendre la couleur chair. Ces gens, fussent-ils appointés par Larousse, devraient apprendre la synecdoque.
Mais pour la couleur de gueules, je maintiens. Avouez qu'il est plus facile, quand il s'agit d'héraldique, de passer du bouclier au blason, de la fourrure à l'émail, que du latin gola au persan gul... Il s'agit de la couleur de la fourrure que nous appellerions fauve (vers le roux, quoi). Mais vous savez que les couleurs de l'héraldique sont discrètes, et sans nuances.
- Bref, c'est encore plus compliqué que cela...
Et davantage, tant qu'on voudra !
Dominique Didier (21-1-2001 (>Mais pour la couleur de gueules, je maintiens. Avouez qu'il est plus facile, quand il s'agit d'héraldique, de passer du bouclier au blason, de la fourrure à l'émail, que du latin gola au persan gul...) — La fourrure servait de protection au départ lorsque les boucliers étaient encore en bois, rien ne dit qu'il s'agissait d'une couleur naturelle. Je m'aperçois que Wartburg infirme l'hypothèse iranienne. Il ne fournit qu'une entrée pour gueule et gueules.
« Gueules, terme de blason, XIIIe siècle, est le même mot employé dans un sens figuré et non, comme on l'a cru longtemps, un mot emprunté du persan gul, rose. Au Moyen Âge les gueules désignaient des petits morceaux de fourrure découpés dans la peau du gosier d'un animal, particulièrement de la martre, qui servaient à orner des manteaux, surtout en forme de collet ; le sens de rouge vient soit de la fourrure de l'animal, soit d'un rouge dû à la teinture. »
Il semble que Dauzat ait voulu ménager une hypothèse ancienne en invoquant une analogie avec le persan — elle n'est pas reprise ailleurs. Mais il est aussi difficile de confondre la fourrure et l'intérieur du gosier comme Dauzat. Ce pouvait être une couleur comme la gueule, plutôt que la gueule proprement dite.
Bernard Lombart (22-1-2001) — (À propos de la référence à Von Wartburg :) Bravo von Wartburg. Vivent les Suisses. Voilà un mec sérieux. (Il semble que Dauzat ait voulu ménager une hypothèse ancienne en invoquant une analogie avec le persan — elle n'est pas reprise ailleurs.) Ce n'est pas la première fois que Dauzat se trouve en flagrant délit de fantaisie surréaliste.
- Mais il est aussi difficile de confondre la fourrure et l'intérieur du gosier comme Dauzat. Ce pouvait être une couleur comme la gueule, plutôt que la gueule proprement dite.
Mon bon sens grossier (dont je me méfie, mais quand même), me suggère simplement la couleur fauve. Couleur de la fourrure, non de la gueule ouverte (ce qui me paraît complètement idiot). Fauve, ou roux, ou rouge. Vous savez qu'en héraldique, les nuances des couleurs n'ont pas d'importance.
Dominique Didier (22-1-2001) — Les couleurs sont fort limitées en effet et même rangées dans des catégories génériques où on n'usera pas des distinctions de la peinture. Ces noms de couleurs étaient d'ailleurs assez interchangeables au Moyen Âge, elles n'étaient pas aussi bien fixées qu'aujourd'hui — il suffit de penser au sort de l'écarlate qui fut d'abord d'un bleu intense. Le rouge exprimait toutes les nuances que l'on observe aujourd'hui, mais l'un des noms du goupil est le rouquin et un autre Fauvel. Il pouvait donc exister un flottement de sens à nos yeux modernes, mais l'écu n'était pas une forme à contempler comme un tableau, c'était un ensemble signifiant par sa construction et ses rapports. Qu'il y ait eu des blasons plus fauves ou plus rouges ne devait pas jouer : même le pourpre et la carnation ou orangé ne se sont dégagés que tardivement sans doute à partir du gueules. On est dans une autre vision du monde, un autre langage, et je vous suis sur cette idée d'un spectre plus large que dans la représentation traditionnelle des couleurs.
- D'ailleurs, voyez cette photo, et dites-moi si ce n'est pas tout à fait plausible, sans chercher midi à quatorze heures
Cela me semble assez parlant : les martres, fouines et zibelines sont souvent confondues et leurs désignations ont été flottantes, mais il faut admettre que si le sable ou la zibeline était assez bien identifié par sa fourrure, il n'en allait pas de même pour les autres animaux de la même espèce. On a bien pu prendre la fourrure du cou de l'animal et assimiler assez facilement la couleur du pelage à celle de la gorge, voire du corps entier, sans même chercher une métonymie avec le gosier.
Je crois que nous sommes d'accord : je butais sur cette muqueuse découpée qui me paraissait absurde. On peut très bien imaginer une fourrure de la couleur de la gueule — dans une large bande de rougeâtre — sans trop divaguer. Cela me semble moins légendaire, mais plus vraisemblable.
Bernard Lombart (22-1-2001)
- Le rouge exprimait toutes les nuances que l'on observe aujourd'hui, mais [...] On est dans une autre vision du monde, un autre langage, et je vous suis sur cette idée d'un spectre plus large que dans la représentation traditionnelle des couleurs.
Ce qui est remarquable, dans l'emploi des couleurs en héraldique, c'est bien plus que cette distribution dans la vision du monde coloré, à laquelle vous faites allusion. Non, ce qui est remarquable, c'est que la distribution est discrète (par opposition à analogique). L'azur s'oppose aux autres émaux et les émaux aux métaux, et il n'importe pas que l'on ait du bleu ciel, bleu roi, bleuet, bleuâtre ou bleu jeans. C'est un système, au sens que les structuralistes donnent à ce terme.
Un ordinateur pourrait dessiner un blason dont on lui donnerait la description héraldique. De même, il pourrait donner la description héraldique sans ambiguïté, s'il est doté d'un minimum d'intelligence artificielle. (Il faudrait juste lui donner un dictionnaire des meubles.) Ce serait d'ailleurs un domaine de choix pour ce type d'expérimentation. Mais « l'intelligence artificielle » va maintenant bien au delà de cela... Ce serait du B.A.-BA.
Cet usage de la couleur n'est pas spécifique au Moyen Âge, elle est spécifique au blason, ancien ou moderne. Cela est plutôt comparable au Code de la route : peu importe la nuance de rouge du signal d'interdiction.
Tiens, sait-on qu'à de rares exceptions près, le Code de la route suit le code héraldique ? Penons l'exemple du signal de sens interdit : de gueule, à la fasce d'argent... pas de métal sur métal, pas d'émaux sur émaux... Les contre-exemples sont rares. J'ai trouvé le signal de route prioritaire d'or à la bordure d'argent (métal sur métal, ce qui est en principe interdit...). [Voir les signaux à droite.]
- On peut très bien imaginer une fourrure de la couleur de la gueule — dans une large bande de rougeâtre — sans trop divaguer. Cela me semble moins légendaire, mais plus vraisemblable.
Je crois que, tout simplement, l'on prenait la partie la plus tendre de la fourrure de la martre, et qu'elle était rousse, comme chez le renard. N'oubliez pas que je suis un spécialiste de la synecdoque ! ;-)
Compléments
(Pas de compléments)
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