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L'essentiel — Questions & débats — Compléments
L'essentiel
Grand, dans grand-mère garde la trace d'une forme ancienne du féminin. Elle est restée figée dans des expressions comme grand-mère, grand-tante. Ces mots s'écrivaient jadis avec une apostrophe que rien ne justifiait (ce n'est pas une élision du e) : l'Académie, en 1932, l'a remplacée par un trait d'union (qu'on trouve déjà dans grand-père et ses composés).
L'Académie (1935, 1992) donne grand comme invariable au pluriel pour grand-mères (mais écrit grands-pères. Les dictionnaires courants donnent soit la seule graphie grands-mères (Petit Robert, D. Hachette, soit les deux (Petit Larousse illustré : grand-mères, grands-mères). Eu égard à la multiplicité des avis, les deux formes grand-mères et grands-mères doivent être regardées comme correctes.
Un des développement a permis d'aborder l'invariabilité de fort dans se faire fort de.
Questions & débats
(f.l.l.f. en février 2001)Emmy Arts (21-2-2001 — Pourquoi est-ce la petite-fille mais la grand-mère, la grand-tante ? (Dans un manuel de français j'ai aussi trouvé la grande-tante.)
Paul Rivaud (21-2-2001) — Autrefois grand'mère et grand'tante. La suppresion de l'apostrophe et l'utilisation du trait d'union ont été admis, par l'Académie française, en 1932.
- Le Noble AmphigouriX (21-2-2001) — La question d'Emmy porte plutôt sur la différence petitE/grand...
- Ermite (21-2-2001) — Je crois que vous avez parfaitement raison. Personnellement, je regrette cette nouvelle orthographie. J'ai encore appris au début des années cinquante, lorsque j'apprenais à écrire, les orthographies grand'mère, grand'place. Ce tiret me choque.
- Dominique Didier (24-2-2001) — Un tiret ? Où donc ? L'avez-vous bien lu ? Le trait d'union, par contre, ne me choque pas. C'est la logique même de la construction de tous les mots composés. Il n'y avait aucune élision dans grand-mère et l'apostrophe introduisait un doute absolument nuisible pour la bonne compréhension du mot. En outre, cet usage était d'une rare incohérence si l'on considère toute la famille et si l'on demande l'arrière-grand'mère face à l'arrière-grand-père.
Dictionnaire de l'Académie française :L'alignement de presque tous les composés de grand dans l'édition de 1935 a été une bonne chose. Cela évite des complications inutiles pour ceux qui écrivent ces mots dans des lettres familiales. Reste que l'on peut toujours trouver un charme désuet à une graphie archaïque et qu'elle étonne aujourd'hui autant que la mère-grand disant : « Tire la chevillette et la bobinette cherra. »
- 1694 : grand'mere, grand'tante, mais grandpere et grandoncle (soudés donc) ;
- 1718 : grand'mere, grand'tante, mais grand pere et grand oncle (disjoints) ;
- 1798 : grand'mère, grand'tante, mais grand-père et grand-oncle.
Steen Hansen (22-2-2001) — L'élision du -e du féminin (apocope, me semble-t-il, sans garantie [NDÉ.— Ce n'est effectivement pas une apocope]) n'est pas effective dans tous les mots de ce type de composision. En des temps plus anciens et certainement plus prospères pour la langue, elle était automatique dans tous les composés de ce type. Il faut avouer que Grande-mère est absolument faux, mais grande-tante s'entend et se lit. Tout dépend de votre respect pour les traditions. Je vais me faire incendier, mais j'ose le dire : à Lyon, on dit grandE-tante [grãdtãt] avec un [d] bien sonore en plus du [t]. Le reste de la France en fera à son gré. Il me semble cependant que la bonne littérature préfèrera l'élision.
- Dominique Didier (24-2-2001) répondait successivement :
a) sur l'élision : Il ne s'agit pas d'élision, ni d'apocope ! C'est le féminin régulier et ancien comme je l'explique ailleurs. L'apostrophe ne montre aucune élision contrairement aux pronoms ou liens logiques.
b) « En des temps plus anciens et certainement plus prospères pour la langue, elle était automatique dans tous les composés de ce type. » Cette proposition est complètement absurde si l'on songe que l'e dit caduc a cessé d'être prononcé en français dès le XVIe iècles en finale ou devant une syllabe accentuée. L'apocope ou l'amuissement de ce e a servi auparavant à former nos mots français, mais cela ne témoigne pas d'un heureux temps. Le latin a été d'abord déformé, altéré, mais de manière très diverse et sans que l'on puisse dire que la langue était devenue plus riche.
c) sur « grande tante » : Des références ! Grevisse cite une « tante-grand » (§ 320, 13e éd. du B. U.). Cela serait aussi conforme à d'autres traditions...
d) sur la prononciation « lyonnaise » évoquée par le préopinant : Incompréhension de la forme et abus du e propre aux méridionaux. Mais il ne faut surtout pas exclure l'attraction de la consonne initiale de tante.
e) « Il me semble cependant que la bonne littérature préfèrera l'élision. » : Il n'y a pas d'élision ! En outre, l'élision se produit devant une voyelle : si il devient s'il, que il devient qu'il. Vous confondez avec l'apocope qui elle se produit toujours en finale. Si l'on écrit dans une chanson dans un' grand' maison ce sera une apocope, ou troncation de la finale, comme pour le ciné ou le métro. Le procédé est populaire. Ne mélangez pas tout.
- Le Noble AmphigouriX (24-2-2002) — PR1 [Le Petit Robert 1] v1.1 donne : Grand-mère [grâ|mèr] / [grâmèr] n. f. Grande-mère 1529 ; de grand « âgé » et mère, mais est muet sur cette année 1529 :
1503 éd. définitive de La Grande Chirurgie - Guy de Chauliac
1510 Coutumes d'Auvergne
1530 Éclaircissements de la langue française - Palsgrave
1532 Pantagruel - Rabelais
1537-1539 Thérapeutique : Tables anatomiques - J. Canappe
1538 Dictionnaire de Robert Estienne
57 mots sont datés de 1529.AB.fr (23-2-2002) — Grevisse [NDÉ : Le Bon Usage] 11e édition, § 735 :
La vieille langue, d'après la déclinaison latine, distinguait deux groupes d'adjectifs : le premier présentait deux formes distinctes selon le genre : pur, purE ; le second avait une forme unique pour les deux genres : uns hom FORS, une femme FORS. Mais comme la plupart des adjectifs avaient un e au féminin, cet e caractéristique s'est, par analogie, étendu aux adjectifs du second groupe. [...]
Les féminins fort (*), grand, dans les emplois indiqués plus haut, sont donc des survivances de l'ancien usage relatif aux adjectifs à forme unique. Les grammairiens ont longtemps protesté contre l'apostrophe que l'on mettait à grand devant certains mots féminins : chambre, mère, chose, etc. Cette apostrophe semblait marquer la chute d'un e final. La 8e édition du dictionnaire de l'Académie écrit : grand-mère, etc.(*) Grevisse § 733 : « Fort garde sa forme unique dans certains noms propres (comme Rochefort) et dans les expressions se faire fort de, se porter fort pour (littéralement : se donner pour assez fort, se dire assez fort pour). Ex : Elle se fait fort d'obtenir la signature de son mari. Ces locutions forment des touts sémantiques, des locutions verbales dans lesquelles fort n'a plus de fonction distincte. »
Remarque : Certains auteurs accordent : « Catherine se faisait FORTE de convaincre peu à peu l'enfant ». Grevisse et Littré approuvent.Dominique Didier (24-2-2001) — L'adjectif grand avait en ancien français comme féminin au cas régime (accusatif) singulier la forme grant, au pluriel granz. Or la plupart des noms et adjectifs qui sont passés par l'ancien français sont construits à partir du cas régime. Le fait est parfaitement régulier puisque grandis, féminin latin de la deuxième classe d'adjectifs, ne pouvait pas donner grande. Il existe toutefois une mention unique d'une telle forme au XIe siècle qui laisse supposer un étymon *granda.
Ce féminin sera régularisé à partir du XIVe siècle et suivra le modèle général de bon/bonne car on ne le comprenait plus comme féminin -- ajoutons que la consonne finale se faisait entendre encore au XVIIe siècle. Il faut dire que beaucoup d'adjectifs de la première classe ont été refaits même au masculin sur le modèle du féminin du fait de la présence d'un substantif : ferm donne ferme à partir de fermeté. Le modèle est attractif et il entraînera les adjectifs épicènes comme chauve ou large.
Le passage s'est effectué d'abord pour l'adjectif postposé, en position autonome, ce qui explique que certaines formes à adjectif antéposé soient restées figées : grand-rue, grand-route, grand-place, grand-bande, grand-chambre, grand-chère, grand-chose, grand-faim, grand-soif, grand-garde, à grand-hâte, grand'honte, grand-messe, à grand-peine, grand-peur, grand-salle, grand-vergue, grand-voile, grande-pitié, grand-honte, grand-croix.
De même, l'on disait Madame la Grand pour l'épouse d'un Grand du royaume. Et l'on a utilisé la grand'soeur : « Ayant sans cesse et le père et la mère,/ Et la grand'soeur avec le petit frère,/ De ses deniers mariant la grand'soeur, /Et du petit payant le précepteur. » (La Fontaine, Belphégor.)
On a encore à l'époque classique des formes comme gentilfemme ou lettres royaux (Racine).
Pour petite (petite-fille) et belle (belle-mère), il faut encore remonter au latin populaire *pittittam et bellam, où le a se transforme normalement en e dit caduc. Le modèle de cette première classe d'adjectifs deviendra la norme. Le féminin a été différent du cas régime masculin dès l'ancien français.
Le fait est expliqué plus ou moins dans les dictionnaires de difficultés, mais j'ai essayé d'apporter quelques développements historiques sans dériver sur les noms de lieux car cela nous mènerait trop loin.
Compléments
1. VARIATIONS GRAPHIQUES
Les échanges dans le forum ont permis d'expliquer la forme grand-mère (jadis grand'mère), et Dominique Didier a retracé les variations orthographiques qui furent celles des différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française. Précisions d'emblée que l'accent grave n'est pas antérieur à l'édition de 1762 du Dictionnaire de l'Académie
Le Dictionnaire historique de l'orthographe française (Larousse, dir. Nina Catach) évoque naturellement les composés avec grand. La 2e édition du Dictionnaire francoislatin de Robert Estienne (1549) écrivait meregrand. L'édition posthume de 1564 revue par Thierry mentionnait mere grand ou, déjà, mere-grand. Furetière retenait déjà (1690) grand-mere.
Le Larousse historique de l'orthographe note — comme on le voit plus haut — la dissymétrie observée dans l'édition de 1694 du Dictionnaire de l'Académie entre les mots féminins pourvus de l'apostrophe (grand'mère, grand'tante) et les mots masculins de la même série dotés du trait d'union (grand-père, grand-oncle). L'Académie, précise-t-il, s'est efforcée en suite de régulariser la série. Entre 1718 et 1762, elle a supprimé le trait d'union. C'est à partir de l'édition de 1798 que le trait d'union a été réintroduit pour les mots masculins, et en 1935 qu'ont été normalisées les formes actuelles grand-mère, grand-tante (mais aussi grand-rue, etc.).
La 9e édition du dictionnaire de l'Académie (1992) ajoute à la fin des articles (ce que ne faisait pas la 8e (1935) et entre parenthèses : « (On peut écrire aussi Grand'mère|Grand'tante.) ». Dans la 8e édition, il n'y avait pas d'article spécifique pour grand-mère, mais un développement dans l'article « mère » (idem pour les autres dérivés de la série). Je ne recommande pas la forme archaïque grand'mère, avec sa contestable apostrophe (il ne s'agissait pas d'une élision, mais d'une graphie commune au masculin et au féminin comme on l'a vu), à laquelle d'ailleurs les dictionnaires courants ont renoncé.
2. PLURIEL
Selon le Larousse historique de l'orthographe, seules les éditions de 1835 et de 1878 « font une remarque concernant le pluriel : « les deux grand'mères », mais « les deux grands-pères ». Certains dictionnaires du français moderne enregistrent les deux variantes (PLI [Petit Larousse Illustré], GLLF [Grand Larousse de la langue française] : grand-mères ou grands-mères), d'autres alignent grands-mères sur grands-pères (Pt Robert.) ».
Consultée sur le site de l'ATILF (branche issue de l'INALF), la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie française (1992-...) ne donne que le pluriel grand-mères, grand-tantes.
Les dictionnaires de difficultés sont partagés. S'ils optent, c'est sans condamner la forme non retenue (grands-mères ou grand-mères). Girodet estime grand-mères préférable. Le sévère Thomas en reste à la graphie de l'Académie et indique que c'est l'orthographe retenue par les dictionnaires Larousse (mais on a vu que, depuis cet ouvrage trentenaire, le PLI donne les deux variantes). Hanse préconise grands-mères (et relève, comme Grevisse l'a fait, que c'était la graphie qu'on trouvait, non pas dans le Dictionnaire, mais dans la Grammaire de l'Académie française). Grevisse, dans Le Français correct se borne à mentionner les deux graphies, tout comme Jouette. Colin ne mentionne que la graphie invariable.
On peut considérer que si grand, placé avant le nom, conserve sa caractéristique épicène (même graphie pour le masculin et le féminin), l'utilisation du trait d'union conduirait logiquement à l'accord au pluriel : une grand-mère, des grands-mères comme on a un grand-père, des grands-pères. Sur ce point donc, je suivrai l'avis de Hanse et du Petit Robert (entre autres), tout en reconnaissant que les positions des auteurs normatifs, la graphie unique du pluriel que retient encore l'Académie, la présence des deux variantes (grand-mères, grands-mères) dans le Petit Larousse illustré conduisent à reconnaître les deux formes comme correctes.
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