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L'essentiel — Questions & débats — Compléments
L'essentiel
Comment analyser moi dans « Regarde-moi ce désordre ! » ou te dans « Je te lui ai fichu une de ces baffes ! » ?
Questions & débats
a) f.l.l.f. en février 1999
Le 6-2-1999, Fabderrezek demanda : Je cherche le nom grammatical que l'on donne aux pronoms me et te dans des expressions telles que Il me fait encore une bronchite ou Je te lui ai fichu une de ces baffes !
6-2-1999 - J.M. Loubère. pronom d'intérêt se disait il y a quelques dizaines d'années...
6-2-1999 - François Campan confirmait la réponse précédente : Vous avez raison, ce sont des pronoms expressifs d'intérêt atténué, mais je viens de l'apprendre. J'ai toujours appelé ça des pronoms explétifs ou plus simplement des explétifs... Je viens de vérifier, j'ai aussi raison, les deux se disent mais explétif est plus général et se dit aussi pour la négation et surprise, les prépositions. Dans la ville de Paris, de est un explétif.
6-2-1999 - Alain Burgeon. En grec ancien, la tournure totalement équivalente s'appelle le datif éthique.
- 8-2-1999 - Luc Bentz Dans la phrase (antérieurement citée) Je te lui ai fichu une de ces baffes !, où est le côté éthique ? ;-)
7-2-1999 - Eduardo. Selon certaines grammaires (sûrement dépassées, je le sais...) datif d'intérêt.
14-02-1999 - Didier Wagner. Grevisse appelle joliment ces datifs éthiques des « pronoms expressifs d'intérêt atténué ».
b) f.l.l.f. en septembre 2002
(Mes remerciements à Siva Nataraja qui a bien voulu rédiger cette synthèse d'une discussion... à laquelle il avait beaucoup contribué.)
Isocrate, le lundi 2 septembre 2002 :
Dans la phrase : « Regarde-moi ça ! », quelle est, à votre avis, la fonction grammaticale de « moi » ? Peut-être n'a-t-il qu'une fonction phatique ? »
Siva Nataraja, même jour :
On nomme, dans la grammaire latine et grecque, cette fonction un « datif¹ éthique », en grammaire moderne une « explétion ». Le mot « moi », dans cette phrase, n'a pas de sens grammatical propre mais sert à souligner, à donner de l'emphase.
Comparez « donne-moi ça » (avec un vrai « datif » : « donne ça à moi ») et « regarde-moi ça » (« datif éthique » ou « explétif » : on peut s'en passer ; la phrase garde le même sens, mais pas le même ton).
Originellement, le datif éthique possédait bien un sens grammatical ; le nom ou pronom se mettant au datif éthique représentait la personne concernée par le désir, le plaisir ou l'opinion exprimés, ce qui respecte l'utilisation des cas dans les langues classiques. Par exemple², en latin :
- mihi turbam invadite (Tite Live, XXIV, 38 ; mot à mot : « pour moi / la foule / chargez », soit « faites-moi une charge sur la foule ») ; mihi « à moi » signifie « pour mon plaisir » ;
- sit mihi tinctus litteris orator (Cic. De oratore, II, 85 ; (mot à mot : « que soit / pour moi / teinté / de lettres / l'orateur », c'est-à-dire « pour moi, il faut qu'un orateur soit imprégné de littérature ») ; mihi « pour moi » rend ici l'idée de « à mon avis ».
Dans certains cas, cependant, le pronom au datif éthique est pratiquement démotivé et ne peut pas être justifié grammaticalement dans la phrase : si « ouvrez-moi cette porte » peut se comprendre « ouvrez cette porte pour moi », « regarde-moi ça » ne peut être rendu de la sorte. Le pronom indique ici simplement que le locuteur veut rendre l'ordre plus important, plus subjectif. C'est une figure du soulignement.
Notes :
¹ Cas indiquant le plus souvent la fonction de l'attribution, de l'intérêt : « je donne une poire à Jean », « j'agis pour Jean » ; « Jean » serait au datif dans ces deux phrases.
² Exemples tirés de la Grammaire latine complète de Lucien Sauzy.
Siva n'ayant pas assez insisté sur la valeur subjective du datif éthique, Denis Liégeois ajouta que la tournure indique que le locuteur prend une part active dans ce qu'il dit, qu'il s'y implique personnellement.
Plusieurs questions restaient en suspens : le datif éthique est-il réellement une forme agrammaticale, privée de rapport fonctionnel direct avec le reste de la phrase, ou bien un avatar du COI (Complément d'objet indirect) ? Rappelons la définition que donne le Gradus, qui classe le datif éthique dans les figures du soulignement (voir à cet article) : « On peut ajouter l'explétion, emploi apparemment inutile de mots explétifs. Ex. : saisissez-moi ce petit vaurien, je vous le traiterai de la belle manière ».
Siva :
Dans la phrase « regarde-moi ça », « moi » n'est ni COI ni COD. Traduisez-le dans des langues qui ne connaissent pas le datif éthique, et cela ne veut plus rien dire : chinois ni kan zhe-ge dongxi = « regarde ça » (toi / regarde / cette / chose) est signifiant, mais ni gei-wo kan zhe-ge dongxi (toi / regarde / à-moi / cette / chose) signifiera « lis-moi ça » au sens de « lis ça pour moi » (voire « regarde ça pour moi ») et non « regarde-moi ça », sans le caractère implicite véhiculé par la formulation en français.
Le « moi » de « regarde-moi ça » et de « donne-moi ça », bien que fonctionnellement semblables, ne sont pas identiques : le second est un complément d'attribution « donne ça à moi », le premier non. De plus, le fait que les transformations ne sont pas possibles montre bien que les fonctions ne sont pas identiques : « donne ça à Marie » n'est pas parallèle à « regarde ça à Marie ». Enfin, le fait que ce datif éthique peut s'employer avec des verbes qui, normalement, n'ont pas de complément d'attribution montre bien qu'il ne s'agit pas de la même fonction : « manger à quelqu'un » n'existe pas, pourtant l'on peut dire « mange-moi ça ».
Il faut insister sur le fait que si en latin ou en grec le datif éthique est encore plus ou moins lié au divers compléments d'attribution ou d'intérêt, ce n'est plus le cas en français, bien que la valeur sémantique se soit entièrement conservée. Le tour, en français, reste cependant plus plaisant voire familier que dans les langues classiques.
Ru Chri n'étant pas convaincu :
Ne seriez-vous pas trop catégorique, là ? Je suis d'accord avec vous sur tout ce que vous avez dit de la valeur sémantique de ce « moi ». Cependant, vous m'accorderez qu'il n'en reste pas moins un pronom personnel et cela malgré ce sens explétif. Il garde sa catégorie grammaticale. Mais pourquoi lui dénier alors toute fonction grammaticale ? Rien n'empêche qu'il reste, tout en étant datif éthique, complément d'objet indirect. Ce qu'on constate, c'est qu'un COI peut se présenter sous la forme d'un datif éthique. Je pense que les deux ne s'excluent pas. En tout cas, je n'en vois pas la raison.
Siva complétant :
Une catégorie fonctionnelle se définit par... une fonction. Un objet, direct ou indirect, est « le complément admis ou imposé par le verbe transitif » (Grammaire du français, Delphine Denis et Anne Sancier-Chateau). Or, dans le cas du datif éthique, la transitivité verbale n'est pas impliquée. Comment dans ce cas nommer « objet » un complément qui n'entre pas dans le système de la transitivité ?
Les caractéristiques du COI, telles que définies dans la grammaire moderne, ne se retrouvent pas :
- pronominalisation : « je parle à Jean » <=> « je lui parle » mais « regarde-moi ça » n'équivaut pas à « regarde ça à moi ». De même : « je me méfie de Jean » <=> « je m'en méfie » mais « regarde-moi ça » ne peut être transformé de la sorte.
- construction prépositionnelle : le COI se définit comme le complément d'objet construit au moyen d'une préposition, la plupart du temps imposée par le verbe: « je me méfie de Jean » mais pas « je me méfie à Jean ». Dans le cas du datif éthique, la préposition d'un verbe transitif indirect n'est pas reprise et, pire, ce datif éthique s'utilise même avec des transitifs directs : « regarder » est transitif direct mais la construction en datif éthique est possible (alors que « je regarde à Sarah » n'a aucun sens), de même dans « je vais te m'en emparer vite fait », le verbe « s'emparer de » possède déjà son COI, en » (= « de lui »), tandis que « te » n'est pas précédé de la préposition attendue ou transformé en forme adverbiale ; « je m'empare de toi » est possible, mais pas « je t'empare » [NDÉ : On trouve « je l'empare », plaisamment écrit chez San-Antonio...].
Je cite la même grammaire : « Les pronoms personnels, comportant encore des traces d'une flexion casuelle, se présentent parfois sans préposition en fonction de COI. Absente en surface, la construction prépositionnelle peut cependant toujours être rétablie : ex. je lui donne ce livre > c'est à lui que je le donne ».
Vous ne pouvez pas faire la même opération avec un datif éthique : « je vais vous le réduire en purée » n'équivaut pas à « c'est à vous que je vais le réduire en purée » et « regarde-moi ça » ne peut pas être confondu avec « c'est à moi que tu dois regarder ça » (alors que « donne-moi ça » correspond à « c'est à moi que tu dois donner ça »).
COI et datif éthique s'excluent parce qu'un COI se décrit, fonctionnellement, de manière rigoureuse, et que les datifs éthiques ne remplissent pas ces fonctions. La nature des pronoms est identique, pas leur fonction, d'où la confusion que vous pratiquez. Dans « donne-moi ça », « regarde-moi ça », « moi, je regarde » et « regarde-moi », « moi » a toujours la même forme, mais pas la même fonction ; dans l'ordre COI, datif éthique, sujet et objet direct.
De plus, avec un verbe transitif indirect dont le COI doit être exprimé, il ne peut y avoir deux COI à la suite qui ne soient juxtaposés ou coordonnés. Ainsi « je te parle à ma mère » n'a pas de sens, il faut passer à « je te parle, ainsi qu'à ma mère » ou « je vous parle, à toi et à ma mère ». Mais dans le cas de « foncez-moi sur cette foule », « foncez sur moi et sur cette foule » ne fonctionne pas comme équivalent, d'autant plus que le verbe « foncer » sous forme transitive indirecte se construit avec « sur », et que « fonce-moi » n'existe pas (il faut utiliser « fonce-moi dessus » ou « fonce sur moi »).
Dans le cas de « foncez-moi sur cette foule », quel rôle joue « moi » par rapport à la transitivité ? Aucun. C'est pour cela que l'on nomme les datifs éthiques « formes agrammaticales ». Elles n'ont pas de fonction par rapport à la transitivité, elles sont surtout propres au registre courant, donnent à la phrase un ton plaisant, bref, sont trop connotées par elles-mêmes pour être des COI, fonction naturellement exempte de connotation.
Autres sources :
- « DATIF ÉTHIQUE m. : pronom personnel de la seconde personne du singulier ou du pluriel, sans fonction grammaticale précise, inséré entre le sujet et le verbe. Le procédé produit un effet de familiarité et de vigueur qui donne au récit le ton d'une narration orale. »
http://www.ex.ac.uk/french/lexique/D.html#anchor448539
- « L'emploi examiné ne relève évidemment pas du datif représentant un complément prévu par la valence du verbe à titre de troisième actant (du type : X donne Y à Z). Il se rapproche au contraire d'autres datifs qui ont en commun d'être optionnels, non exigés, voire exclus, par la structure valentielle du verbe. »
http://www.ciep.fr/chroniq/chroni1z.htmSource contraire (citée par Ru Chri) assimilant le datif éthique à un COI :
Je voudrais tout de même vous soumettre le petit paragraphe tiré de Von Wartburg et Zumthor, Précis de syntaxe du français contemporain (§ 698 ) :
« Dans la langue familière et en phrase de valeur affective, la construction dite du « datif éthique » est fréquente ; elle consiste à introduire devant le verbe un pronom compt. d'objet indirect désignant la personne dont on fait le centre d'émotion de la phrase : laisse-moi ces livres et va jouer ; – qu'on me jette ces papiers au feu ; — qu'on nous le fusille ! ».
Réponse de Siva :
Pour moi, nommer COI ce qui n'en a pas la fonction n'a pas de sens. Ce qu'il faudrait dire, à mon avis, c'est que l'on utilise, dans cette construction, un pronom personnel (exclusivement ; c'est bien là aussi où le bât blesse) semblable, pour la forme seulement, à un CO (formes disjointes : « moi » ou clitiques « te »), ce qui se justifie historiquement.
Jean Tosti précisant certain point :
Entièrement d'accord avec vous pour tout le reste. Par contre, si vous remplacez « je te parle à ta mère » par « je te parle de ta mère », vous avez une phrase tout à fait correcte, avec deux COI à la suite.
Siva :
Qui n'ont pas la même construction fonctionnelle : « parler à » et « parler de ». Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que « moi » dans « regarde-moi ça » n'est pas mis pour « de moi » mais « à moi ». Il faut donc utiliser une même structure transitive indirecte faisant intervenir « à » pour tester la construction : « je parle de toi de ta mère » ne fonctionne pas, mais « je parle de toi et de ta mère » etc.
Par jeu, plusieurs formulations de datifs éthiques pouvant jouer le rôle de COI furent trouvées, faisant intervenir en fait un ou plusieurs zeugmes :
- Jean Fontaine : exemple d'un moi schizophrène (à la fois COI et datif éthique) : « Fous-moi la paix et le camp ! ».
- Pierre Hallet : « Fiche-moi tranquille ! » (pensant citer Francis Blanche).
- Jean Fontaine : on aura donc un moi trivalent (COD, COI et datif éthique) : « Fiche-moi tranquille, la paix et le camp ! »
Fin ?
Compléments
(Pas de complément)
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