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L'arme à gauche


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L'essentiel

 Laurent « Carbone 14 a demandé le 14 avril 1999 : « Pourquoi dit-on passer l'arme à gauche ? ». Deux explications ont été avancées à un an d'intervalle : l'une militaire, en avril 1999 ; l'autre héraldique, en avril 2000, à laquelle on a répondu par une citation de Claude Duneton de même nature que celle avancée un an avant...

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Questions & débats

f.l.l.f. en avril 1999

 Jean-Pierre Lacroux (14.04.1999)  - Parce que c'est la position de l'arme au « repos ». « Passer » (cf. trépasser) + « repos »... y a tout ce qui faut...

 « Fiz » (15.04.1999)  - Et alors d'où vient "casser sa pipe" et "caner" ?

 Jean-Pierre Lacroux (15.04.1999)  - Caner (céder) + canner (s'en aller)... y a là aussi tout ce qui faut. Quant à « casser sa pipe », les avis sont partagés, mais ça devrait tourner autour de : pipe > tuyau > gorge.
 
 Jean-Paul Chadourne (15.04.1999)  - À mon avis ça remonte à l'époque point si lointaine où l'on pétunait du gris non dans de sublimes joyaux en écume de mer avec bague en argent et tuyau d'ambre, ni dans de somptueuses bruyères taillées dans l'ébauchon dans la longueur de la "flamme' mais dans de vulgaires brule-gueules en terre cuite de Saint-Omer ou de Gouda. Le soldat montant au front et se récupérant un pruneau avait tendance à desserrer les dents lors de l'impact ce qui par les lois de la gravitation entrainait l'objet fruste et modeste vers la terre où elle se brisait net.
 
 Jacques Thiernesse (15.04.1999)  - Il y a beaucoup de vrai là-dedans. J'ai appris que sur les champs de bataille du cama Napo, les chirurgiens n'avaient pas tout le matériel nécessaire pour endormir avant de couper. Alors, on donnait une pipe en terre cuite au futur opéré pour qu'il la serre entre les dents, afin de l'empêcher de crier. Si le toubib ratait son coup et que le soldat décédait, il déserrait les dents et la pipe tombait en se brisant. L'expression est donc née de l'argot: "il a cassé sa pipe". Quant au "croque-mort", même origine, c'était le porteur en chef de la civière qui devait pincer les orteils du mort pour vérifier qu'il était bien mort. Vu qu'il avait les deux mains occupées pour porter le brancard, il croquait le mort. Quant à l'expression "pompe funèbre", il s'agirait d'une pompe (toujours la pipe) toujours au même, pour voir si vraiment, il n'a plus de réaction.
 
 Andreas (15.04.1999)  - Pompe remonte en fait au grec, où ce mot signifie procession, défilé.
 
 Jean-Pierre Lacroux (15.04.1999)  - C'est effectivement une des hypothèses et sans doute la plus séduisante. Elle n'est cependant retenue par aucune des sources que je viens de consulter (Rat, Colin, Rey). Ce qui, bien entendu, n'implique nullement qu'elle soit à rejeter !...

 « Andreas » (18.04.1999)  - Pour une anthologie des expressions populaires avec leur origine, voir Claude Duneton : La puce à l'oreille. (Clément-Noël Douady a demandé, le 19.04.1999 : « Mais Duneton est-il fiable ? » Cette interrogation n'a pas reçu de réponse, mais Duneton a été cité plus en détail un an après...)


f.l.l.f. en avril 2000

 Vic (3-4-2000)  -- Au Moyen Âge, les écus de deux familles pouvaient être accolés pour former un nouveau blason. Les armes de l'époux étaient à droite et celles de l'épouse à gauche. Mais à la mort de l'époux ses armes étaient transférées à gauche du blason d'où l'expression passer l'arme à gauche qui signifie mourir. Je trouve cette explication infiniment plus intéressante que celle proposée par Rey-Chantreau : arracher le fleuret de la main droite. Par contre, le site « Les châteaux médiévaux » (http://jeanmichel.rouand.free.fr/chateaux/saviezvous.htm), dans (sur ?) lequel j'ai trouvé par hasard cette origine, ne cite pas ses références. Quelqu'un peut-il infirmer ou confirmer cette explication ?

Il est à signaler que l'Encyclopaedia universalis, dans l'article sur « armes », corrobore au moins partiellement cette interprétation :

« Les femmes mariées portent généralement deux écus côte à côte, celui du mari à dextre et celui du père à senestre, avec les ornements extérieurs du mari s'il en a ; une veuve entoure les écus d'une cordelière. »

On peut assez facilement imaginer que dans un cas particulier, peut-être même dans une région déterminée, une veuve a voulu mettre en valeur les armes de sa propre famille et a relégué les armes de son défunt mari à gauche. La locution a pu rester d'usage local, ne pas être transmise dans les textes, et connaître une soudaine faveur au XIXe siècle ; l'origine héraldique étant oubliée, l'explication « militaire » aurait été proposée.

 Hérodote (3-4-2000)  -- Soit, mais il faudrait expliquer le passage du pluriel au singulier et le glissement sémantique : armes au pluriel en hiéraldique relève-t-il de la même famille que arme au singulier ? Merci pour ces précisions

 Vic (3-4-2000)  -- Le « glissement sémantique » est attesté dès 1165-70, d'après le Trésor de la langue française, qui signale toutefois que le sens héraldique correspond au mot pluriel. ll s'agit bien du même mot arme.

 Clotilde Chaland (3-4-2000)  -- Claude Duneton (La puce à l'oreille) donne une explication un peu différente de cette expression. Je cite :

« Parlant des briffetons, des jeunes recrues poussées au désespoir par la bêtise et l'humiliation de la vie de Caserne, Le Père Peinard remarque en 1889 : Pendant les manoeuvres [ils] glisseront dans leur flingot une cartouche pleine et ajusteront un des galonnés ; ou bien dégoûtés tout à fait de la cochonne d'existence qu'ils mènent, ils passeront leur arme à gauche. Ils se suicideront.

« Passer l'arme à gauche c'est en effet le repos éternel. L'expression qui date du XIXe siècle, vient du maniement des armes, où la position Repos ! se prenait avec le fusil au pied gauche - sans doute le même côté que l'épée au fourreau.

« G. Esnault cite pour 1833 : [L'inspecteur de la charge en douze temps] nous tenait trop longtemps avant de nous faire passer l'arme à gauche... l'avant-bras me faisait mal. » Il donne aussi l'expression figurée ou non, chez un soldat du Premier Empire : Il faudrait avoir le corps plus dur que le fer pour ne pas passer l'arme à gauche au bout d'une heure que l'on resterait ici. En tout cas cette façon de parler était courante dans la troupe, et commençait à s'introduire dans le grand public en 1832, comme en témoigne ce passage de Stello d'Alfred de Vigny :
- Les crânes sont les six maîtres d'armes à qui j'ai fait passer l'arme à gauche.
- Cela veut dire tuer, n'est-ce pas ?
- Nous disons ça comme ça, reprit-il avec la même innocence.

« Le fait que l'expression soit née dans un milieu où, effectivement, on meurt beaucoup, le seul même où l'on meure, pour ainsi dire, professionnellement, a dû assurer sa réussite. Il s'agit en somme, dans les deux sens, d'un terme de métier !... Que passer constitue une équivoque supplémentaire sur le trépas, comme le souligne P. Guiraud, n'a pu qu'arranger les choses.

« Il n'empêche que le mot gauche n'a pas de veine. Comme si en remplaçant vers le XVe siècle le vieux mot senestre, de même souche que sinistre, il en prolongeait sa connotation de mauvais augure et de porte-malheur. On le dit figurément de ce qui est mal fait & mal tourné - dit Furetière. Cet homme a l'esprit gauche. Quelle idée aussi chez les premiers représentants du peuple d'aller s'asseoir justement du côté de la tribune qui aurait déjà effrayé un sénateur romain ! »

[HAUT DE PAGE]


Compléments

Le Robert historique de la langue française indique seulement : « Passer l'arme à gauche (1832) signifie mourir en argot militaire... » Faute d'attestation antérieure, cela corroborerait l'explication évoquée sommairement en avril 1999 et dont Clotilde Chaland a repris ici la formulation de Claude Duneton... qui recoupe celle du Robert des expressions et locutions d'Alain Rey et Sophie Chantreau.

 

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