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Sommaire — L'essentiel — L'état de la question — Compléments — Notes
L'essentiel
Malheureuses locutions qu'à priori et à postériori. On a parfois du mal à les trouver dans les dictionnaires : celui-ci va les classer dans les a, tandis que celui-là les classera dans les p en plaçant le à entre parenthèses après la vedette. C'est compliqué pour celui qui s'interroge sur la meilleure manière de les écrire : à priori ou a priori ? à posteriori, à postériori ou a posteriori ?
Ça vient du latin, dit-on généralement, et le latin ne connaissait pas les accents. Mais les graphies en français ont varié, ainsi que la typographie utilisée (mise en italique ou non). Et si les dictionnaires et la plupart des ouvrages normatifs, aujourd'hui, ont fait le choix d'un a (priori, posteriori) sans accent, j'ai pris le parti de franciser les expressions en « à priori, à postériori »... et je m'en explique.
Ne criez pas à la violation de la non-accentuation sans avoir lu ce qui suit... ou vous risqueriez — à votre corps défendant — de dire ou d'écrire des bêtises et, surtout, de méconnaître une longue tradition que l'Académie n'abandonna que récemment : dans un bon roman policier, si un présumé coupable apparaît prématurément, une minutieuse enquête montre souvent que le dossier était bien plus compliqué qu'il n'y semblait de prime abord. Suivez donc cette enquête... sans à priori !
Au reste, la francisation est bel et bien en route. Comme l'écrit le Dictionnaire d'orthographe et des difficultés du français de Jean-Yves Dournon : Typ[ographie] : en ital[ique] sans accent sur le a, mais de plus en plus en rom[ain], avec accent sur le a.
Luc Bentz
L'état de la question
Étienne Wolff, dans Les Mots latins du français (Belin) écrit dans son propos liminaire (p. 5) :
« Dernier point : la graphie des mots latins en français est flottante (pour l'accentuation, les éventuels trait d'union et majuscule, la marque du pluriel). Tantôt on leur met des accents, tantôt non (rappelons qu'ils sont ignorés du latin). C'est pis encore avec les locutions : parfois senties comme étrangères, elles sont alors gratifiées d'italiques, voire de guillemets ; dans d'autres passages, elles n'en ont pas. Certes, il s'agit là d'indiquer la plus ou moins grande francisation d'un mot ; mais la variation, d'un dictionnaire à l'autre ou d'une édition à l'autre, est trop grande pour que l'on puisse aboutir à des conclusions significatives. »
S'agissant d'à priori et d'à postériori (1), on ne trouvera point aujourd'hui d'écarts dans les dictionnaires courants : la forme non accentuée est la seule présentée (2). Mais tout n'est pas réglé pour autant : s'agit-il d'une locution latine, usuelle même si elle n'a rien perdu de sa latinité comme certaines abréviations (plus ou moins) bien connues ? S'agit-il d'une francisation considérée comme plus ou moins complète en l'état ?
Quand on peut y perdre son latin...
Les lexicographes ont varié dans leur approche et leurs formulations sont parfois nuancées. En revanche, le Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale — certes une « marche typographique maison », mais avec une diffusion et une notoriété (celle de la maison en question, justement) qui lui confèrent un crédit certain —, le Lexique, donc, classe résolument a priori parmi les expressions latines ou étrangères qu'il convient de mettre en italique : le côté « importé » est mis en évidence par le choix du caractère... et l'absence d'accent « français » pleinement justifiée (3).
Seulement voilà, au-delà même des dérivés que le jargon philosophique a forgés (aprioriste, apriorisme), à priori), il faut signaler tout d'abord que le latin dont sont issues les deux locutions en question est un latin un peu particulier. Ce n'est pas le latin classique de Cicéron ou de César, c'est du latin scolastique : un latin scolaire et universitaire aux formules développées, notamment, pour les joutes théologiques. On ne saurait oublier que, jusqu'à la fin du Moyen Âge, le latin était la langue de l'enseignement (et pas seulement l'enseignement d'une langue), que le discours latin fut longtemps un sujet de devoirs (ce n'était pas pour rien que, longtemps, la classe de 1re — en France, la classe de lycée qui précède la terminale — s'appela classe de rhétorique) et que, jusqu'au début du XXe siècle, le doctorat d'État supposait non seulement la soutenance d'une thèse principale en français, mais celle d'une thèse dite « complémentaire » en latin (4). »
De fait, les dictionnaires étymologiques ou historiques concordent : la première attestation de la formule à priori dans un texte « en français » est mentionnée en 1626 par Étienne Wolff, déjà cité, mais aussi (et peut-être surtout) le Larousse étymologique et historique du français de Dauzat, Dubois, Mitterand et le Robert historique de la langue française sous la direction d'Alain Rey.
Latin scolastique avec ce priori ou posteriori, là où en latin classique, on eût trouvé un ablatif en ~e : a priore, a posteriore. La préposition latine a (ab devant une voyelle), qui indique l'origine, régit l'ablatif, et l'ablatif régulier de prior est priore (5). Le Petit Larousse 1927 (qui met l'accent grave sur le à : nous y reviendrons tout à l'heure) écrit qu'était sous-entendu, dans les deux expressions qui nous intéressent : ratione quam experientia, donc, suivant le cas, avant ou après expérience.
Un accent académique...
L'usager de la langue — y compris et peut-être surtout l'usager cultivé — imagine souvent que la langue écrite qu'il pratique, comme scripteur ou lecteur, est fixée depuis plusieurs siècles et, inconsciemment au moins, depuis l'époque classique. Les classiques qu'il peut lire ne sont pas imprimés de la même manière qu'à l'origine, sauf dans les éditions savantes qui sont très rarement celles auxquelles il se réfère ou dans les ouvrages d'époque que tout bibliophile évite d'exposer à la lumière. Tout a été retranscrit au XIXe siècle. Quand Étienne Wolff, dans Les Mots latins du français, dit faire le choix de la graphie qu'il a trouvée et qu'il cite Renan écrivant « Pour moi, il m'est difficile d'être dur pour quelqu'un a priori » dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse, il est évident qu'il ne s'est pas confronté à une édition d'époque, mais à une publication bien ultérieure.
Depuis qu'elle a fait entrer les deux expressions à priori et à postériori dans son dictionnaire, l'Académie français jusqu'à la 8e édition de 1932-1935 a toujours écrit : à priori, à posteriori (accent sur le a, avec ou sans accent sur le e de posteriori, comme l'indiquait Littré). Cet accent n'est tombé qu'avec la 9e édition dont le tome Ier a été publié en 1992 (6). Ajoutons qu'on le trouvait aussi pour à fortiori.
Le lecteur se souvient peut être de la bataille d'accents circonflexes qui fit rage en 1990, après la publication des rectifications orthographiques du Conseil supérieur de la langue française. Cette bataille ne fut pas la première, et sans doute pas la plus furieuse bataille d'accents de l'histoire de la langue française. Nous sommes accoutumés aujourd'hui aux trois accents aigu, circonflexe et grave. Si ces trois accents ont fait l'objet de propositions dès la première moitié du XVIe siècle — notamment depuis la publication, en 1529, du Champleury de Geoffroy Tory —, le choix de l'orthographe ancienne, étymologisante, fortement défendu déjà par Robert Estienne (Dictionnaire francoislatin, 1539-1551) a fini par prévaloir : plus peut-être qu'une décision sur une question qui pourrait être arbitrée, le choix de l'orthographe ancienne par l'Académie française, pour la première édition de son Dictionnaire en 1694, marque peut-être davantage l'état d'un rapport de forces (7).
Les accents n'ont été introduits que progressivement, notamment à partir de la 3e (1740) et surtout la 4e (1762) éditions du Dictionnaire de l'Académie française. Suivant la tradition de Robert Estienne, la 1re édition, en 1694, n'admettait le e accent aigu qu'en finale du mot, jamais ailleurs ; l'accent circonflexe n'était utilisé que pour des distinctions entre homographes (du/dû), et l'accent grave, de même, sur le a (à/a, la/là). L'accent grave pour marquer le « e ouvert », notre è, ne fut introduit qu'en 1762, bien qu'un siècle auparavant Corneille s'y fût déjà déclaré favorable dès 1663.
Le Dictionnaire de l'Académie française, norme entre les normes, réservait le a sans accent à la 3e personnel du singulier du verbe avoir conjugué au présent ; choix logique pour éviter des confusions de sens : l'orthographe française n'est pas une orthographe phonologique (8). Et donc, répétons-le, elle écrivait : à priori, à posteriori, à fortiori. Cela dura longtemps, mais l'avis d'Émile a, semble-t-il, fini par prévaloir chez les Quarante.
La faute à Émile ?
L'Académie sait résister. On en a quelques exemples récents, dont celui de la féminisation. Elle a résisté un siècle à Corneille pour l'accent grave sur le e ; elle a résisté plus d'un siècle à Émile Littré qui contestait (mais respectait) la présence de l'accent grave sur le à. Cette remarque n'est pas reprise pour toutes les expressions latines (d'origine) commençant par à, mais est formulée dans l'article posteriori (à) de son Dictionnaire de la langue française (1872-1876, publication sur cédérom des éditions Redon) :
POSTÉRIORI (à) (po-sté-ri-o-ri), adv. — Terme de logique. De ce qui suit, de ce qui est postérieur. Raisonner à postériori, argumenter d'après les conséquences nécessaires d'une proposition. La méthode à postériori, la méthode expérimentale, par opposition à la méthode à priori. Substantivement. L'à postériori, la méthode expérimentale.
REMARQUE :
- L'Académie ne devrait pas mettre un accent grave sur a ; car c'est non pas la préposition française à, mais la préposition latine a, ab.
- Au mot postériori, l'Académie met un accent aigu ; mais à la lettre p, elle écrit posteriori sans accent.
Littré tenait donc pour la locution latine (de même qu'on trouvera, par exemple, ibidem dans son Dictionnaire). Mais le débat est justement de savoir si cette locution ne compterait pas parmi (si je puis dire) les happy few intégrées en français. Il avait raison sur un point : l'accent grave (et académique) sur le a ne correspondait pas à une francisation, mais à une manière de transcrire la graphie latine.
J'ai cherché vainement une entrée d'index sur à/a priori dans la 10e édition du Bon Usage (1975, signée du seul Maurice Grevisse) : silence radio, ma bonne dame ; personne à l'appel, mon bon monsieur, même à l'article « accents ». Il faut aller dans les locutions latines au chapitre sur les adverbes pour trouver — sans accents et en italique (alors que ses autres listes sont en romain) au § 824, p. 863 — à priori avec ses consœurs. Or, une entrée spécifique d'index figure bien dans la 13e édition (1993) — et, avant elle, la 12e (1990), l'éditeur de l'une et l'autre étant André Goosse après le décès de Grevisse. Elle indique :
« Remarque. — L'Académie a renoncé en 1986 à mettre un accent grave sur la préposition latine a dans les expressions empruntées du latin a priori, a posteriori, a minima. Les autres dictionnaires du XXe siècle, comme la plupart des auteurs, avaient déjà abandonné cet accent. (Dans à quia, on a la préposition française.)
« Hist. — En écrivant à priori avec accent, l'Académie ne faisait que perpétuer le procédé suivi jadis dans les textes latins jusqu'au XIXe siècle : Urbem Romam À principio Reges habuere (TACITE, cité par Vaugelas, p. 104)).— En 1935, l'Académie avait remplacé à latere par a latere. »
Le Bon Usage, 13e édition, 1993, § 103, b, p. 127
L'éditeur, accentuateur revendicatif, semble pris à son propre piège : l'accent académique sur ces expressions là était tout à fait particulier, et l'abandon tardif de l'Académie (pour la 9e édition [1992] du Dictionnaire) était logique. Que n'a-t-elle suivi Littré pour la 8e édition [1932-1935] si c'était trop tard pour la 7e [1878] ? Seulement voilà, cher inspecteur ou chère inspectrice de la police langagière, avant de me passer les menottes en fronçant les sourcils (en accent circonflexe, ici de rigueur), permettez-moi de vous faire observer ceci, qui ne me semble pas un détail : là où le bât blesse, c'est qu'on a renoncé à l'accent antérieurement utilisé pour les transcriptions de graphies latines alors même que la latinité de ces locutions est toute relative (et son emploi dans des textes français toute récente), et que ce côté « étranger » disparaît par l'absence — non pas absolue, mais de plus en plus fréquente — de mise en italique ou entre guillemets. Il serait d'ailleurs intéressant, pour apprécier l'évolution vers la naturalisation d'à priori, d'observer ce que fut son traitement typographique au fil du temps...
Je vous le concède volontiers : du traitement typographique, l'Académie ne parle pas, non plus que Le Petit Robert, Le Petit Larousse ou le dictionnaire Hachette. Les dictionnaires « classiques » évoquent peu ces questions-là, il est vrai. Mais, chère inspectrice ou cher inspecteur, je puis produire d'autres témoins qui vous démontreront que l'affaire est plus compliquée qu'il n'y paraît. Ne poussez pas des cris aigus : c'est d'accent grave qu'il s'agit d'abord !
Témoins en pagaille, pagaille chez les témoins
Examinons d'abord les ouvrages normatifs (dictionnaires de difficultés du français). En matière orthographique notamment, ils penchent plutôt du côté des puristes. Mais quel embarras dans le traitement d'à priori et des locutions sœurs !
Jean Girodet n'a pas d'états d'âme : pas d'indication particulière, pas d'accent. Encore précise-t-il (sans juger ni commenter) : « souvent écrit en italique dans un texte en romain, en romain dans un texte en italique. » Voilà finalement qui ouvre la voie au respect de la latinité, en rappelant le traitement typographique classique pour les locutions ou expressions dans une langue ancienne ou étrangère.
Second témoin : Joseph Hanse : « Renoncer à l'accent sur a : l'usage et les dictionnaires s'en dispensent couramment [...]. Il est inutile aussi d'écrire a priori, etc. entre guillemets » [ou en italique, puisqu'il s'agit bien ici, de renoncer à l'idée de distinction graphique].
Passons à Jean-Paul Colin. Il commence par marquer l'entrée de l'article consacré à notre locution : la vedette est mise, d'emblée, entre guillemets. Et il écrit : « Sous la forme latine, s'imprime en italique. » La présentation des exemples respecte bien la règle (les exemples étant en italique, il écrit a priori en romain).
Voudrions nous, en désespoir de cause dans cette cacophonie, recueillir l'avis du sévère Adolphe Thomas qui fut chef correcteur des dictionnaires Larousse ? Que nenni ! Rien dans son Dictionnaire des difficultés de la langue française (Larousse, évidemment). Est-ce parce que, pour lui (lui aussi), c'était une locution purement latine ?
Qui nous reste-t-il ? André Jouette, qui ne se compte pas au rang des innovateurs, surtout en matière orthographique. Jouette écrit a priori (sans accent), mais fait précéder l'entrée de l'astérisque qui, chez lui, marque une locution latine ou étrangère. Et il renvoie vers un encadré consacré au latin (« Latin », c, p. 381) où il écrit : « Nous employons dans le français actuel beaucoup de locutions latines sans accent. Les plus courantes sont [...] » Et il ajoute ensuite [NDÉ.— c'est moi qui souligne] : « Il y a actuellement une tendance à franciser les expressions a priori, a posteriori, a fortiori en mettant l'accent grave au a et l'accent aigu au e. Les locutions latines employées en français doivent être écrites entre guillemets ou en italique (souligné si le texte doit être imprimé). »
Jouette pointe la tendance, mais reste fidèle à la latinité... et à l'italique qu'elle implique somme toute. Seulement, le principe de réalité l'amène à ne pas condamner la tendance, et même à l'indiquer (ce que ne fait pas Colin, qui en reste au sous-entendu).
Comment l'usager lambda ne s'y perdrait-il pas ? Saisi par le doute comme M. Le Trouhadec par la débauche, il se désole de mettre de côté ses dictionnaires de difficultés ; mais leur but, n'est-ce pas ? est d'être pratiques et donc d'indiquer rapidement une solution. Pour la même raison, il met de côté les dictionnaires courants : pourraient-il traiter de l'italique ? n'y ont-ils pas renoncé (ou au romain dans l'italique) pour conserver leur unité aux exemples ? Et puis, c'est une nuance si particulière que nous abordons là. Alors, allons chercher de bonnes références, bien solides, des dictionnaires aux vertus encyclopédiques et aux articles détaillés...
Et là, notre usager file à la bibliothèque la plus proche. Il consultera le Dictionnaire encyclopédique Quillet en 10 volumes (1971) pour trouver les deux graphies de à priori (la graphie accentuée étant assortie de la mention « selon l'Académie »). Il continuera par Le Grand Robert (eh non ! pas la toute dernière édition, la première) : il y verra écrit a priori sans accent, mais y repèrera, contre les usages des autres lexicographes, une mention du nom a-priori avec un trait d'union (chez Le Clézio, dans La Fièvre). Ah ! se dit-il. L'affaire me semble réglée. Mais qu'aperçoit-il soudain, madame l'inspectrice, monsieur l'inspecteur ? Le Grand Larousse de la langue française (1971). Ah ! ça, il le sait, c'est du grand, du solide, du langagier garanti avec de belles plumes. Et là, s'il voit a priori écrit ainsi, sans accent, c'est aussi entre guillemets, guillemets répétés dans les exemples.
Il est peu de cas où il y ait autant de déchirures. Elles sont d'ailleurs logiques. Ce qui ne fut d'abord qu'une expression pour débat philosophique (et même plus spécifiquement théologique) ou scientifique est passé peu à peu dans la langue courante, d'abord comme une locution adverbiale, mais aussi avec des dérivés (apriorisme et compagnie) depuis plus d'un siècle. Et son emploi est devenu fréquent, banal même. Sans doute parce qu'à priori a un petit air de ressemblance avec à première vue. Flottements de la transcription latine, traitement typographique sur lequel on n'est pas d'accord, présentation des vedettes flottante, perte de lien avec le latin (mais de surcroît, ce n'est pas du latin classique), tout était réuni pour plonger celui qui veut aller au fond des choses sur ces expressions dans un abîme de perplexité.
Celui qui ne veut ou ne peut consentir autant d'efforts se reposera peut-être sur un ouvrage de poche, le Dictionnaire d'orthographe de Dournon : il s'y sentira en confiance avec la mention ouvrage couronné par l'Académie française et le double patronage d'un académicien (Jean Mistler, qui fut même secrétaire perpétuel) et d'un linguiste renommé (Henri Mitterand). Et, renvoyé de l'article a priori à l'article a posteriori, il y lira l'observation typographique déjà mentionnée : En ital. sans accent sur le a, mais de plus en plus souvent en romain avec accent sur le a.
Lever l'ambiguïté une fois pour toutes
En 1935, l'Académie écrivait sans accent referendum, criterium : ces mots ont aujourd'hui été francisés. Quand on les emploie, il n'y a plus, dans les esprits — sauf chez les latinistes, mais, c'est bien dommage, leur nombre diminue constamment — d'accroche avec le latin. Tel n'est pas le cas, parce qu'il s'agit de locutions et que leur origine latine n'échappe pas aux esprits cultivés fussent-ils non latinistes), d'à priori, à postériori et même à fortiori. Et voilà pourquoi nous baignons dans une incertitude qui a conduit les lexicographes au choix de la non-accentuation. Le mouvement a été progressif et varié : l'Académie avait ainsi renoncé dès l'édition de 1878 du Dictionnaire à l'accent aigu sur le e de postériori.
Le problème est qu'une locution comme à priori était le plus souvent, dans les textes de la première moitié du siècle, imprimée en italique (accent ou pas). Or cette locution est devenue courante et, on le voit avec Hanse (mais aussi ailleurs), elle est de moins en moins distinguée visuellement par une mise en italique (ou dans un texte en italique, par une composition en romain). Son caractère courant explique que, dans l'écriture manuscrite, les guillemets distanciateurs (peu soulignent dans un tel cas) aient été abandonnés. Pourtant, alors que personne n'aurait l'idée d'écrire geranium (sans accent), à priori et ses consœurs posent un problème parce qu'il s'agit d'ensembles de mots.
Il y a lieu de lever, une fois pour toutes, l'ambiguïté. Ou bien l'on considère que l'on a affaire à des expressions latines qu'il y a lieu de mettre en italique... et sans accents (puisqu'on a renoncé à cette manière de transcrire par écrit le latin) ; ou bien l'on considère qu'il s'agit d'expressions devenues bien françaises. On voit bien, quand même, que c'est le cheminement retenu de facto ;-) par les lexicographes et la plupart des auteurs normatifs. Alors, tirons-en les conséquences en revenant à ce qu'était la logique de l'Académie en 1694, et même, sur ce point le Thresor de Jean Nicot (1606) : le a sans accent est réservé au verbe avoir, et l'accent grave intervient pour permettre la distinction entre homophones grammaticaux.
Littré, on l'a vu plus haut, indiquait que notre à résultait d'une (con)fusion entre le ad latin et le a ou ab d'à priori. On dit aujourd'hui à priori comme on dirait à première vue. Et Hanse a beau relever que les dictionnaires et l'usage se dispensent de l'accent, tel n'était pas, même dans la seconde moitié du XXe siècle, la pratique de tous les auteurs, y compris les plus fins connaisseurs de la langue française.
Prenons au hasard (!) une publication éditée en 1961 dont la plume est sans doute celle du meilleur grammairien du siècle : je parle naturellement de Maurice Grevisse. Voici comment commence le tome I de ses Problèmes de langage ; le texte mérite d'ailleurs d'être cité :
« CONSIDÉRATIONS SUR L'USAGE
« Bien des gens aiment à disputer sur des questions de langage et, l'amour-propre intervenant, la discussion quelquefois tourne un peu à la querelle. On s'échauffe, on cherche des arguments, on fait entrer de force les expressions dans des cadres établis à priori, on se retranche dans la logique, on invoque des autorités. Sur quoi faut-il donc se fonder pour décider si telle façon de dire est « correcte » ou si elle ne l'est pas ? »
J'ai respecté la graphie de Grevisse. Son à priori comporte l'accent et n'est pas, comme d'autres locutions latines qu'il emploie, en italique. Qui peut être choqué (qui l'a été ?) de lire « ...entrer de force les expressions dans des cadres établis à priori, on se retranche dans sa logique... » ? (9)
L'expression est courante (c'est pourquoi, le plus souvent, ce latin-là n'est pas traité en latin, puisqu'on le met en romain et non en italique). Vous pouvez être attaché au respect de la latinité, mais alors employez l'italique, quoique ce latin-là, s'il était un diamant, ne serait pas de la plus belle eau (hi hi !,— et non hé hé !).
Cette démonstration n'est sans doute pas suffisamment mathématique pour qu'on puisse la conclure par un quod erat demonstrandum, mais, cher inspecteur ou chère inspectrice du langage, vous ne sauriez me passer les menottes quand il existe du moins ce doute raisonnable qui conduirait le juge d'instruction à prononcer la relaxe. Ne serait-ce que pour aider à une meilleure distinction entre a et à.
D'ailleurs, examinons de plus près deux définitions du Dictionnaire de l'Académie française à un siècle de distance. À l'article « à priori », la 6e édition indique : Expression latine qui s'emploie en termes de Logique. Au même article, la 8e édition (1935) précise, elle : Locution empruntée du latin. Cette locution latine, absente de la première édition (1694) du Dictionnaire y figure (y entre, je crois bien) en 1835 parce qu'elle est régulièrement usitée. Un siècle après, elle devient une locution empruntée, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, convenez-en ! La 9e édition (1992-...) précise qu'elle est empruntée du latin scolastique. Mentionnons ses origines certes : l'Académie le fait aujourd'hui, et Le Petit Robert depuis plus longtemps encore. Ôtons son air emprunté à cette locution courante qui est bel et bien passée dans la langue française : elle peut revendiquer à juste titre d'en recevoir ces décorations accentuées qu'elle est digne de recevoir, comme ses consœurs à postériori et à fortiori !
Je ne vais d'ailleurs pas plus loin : une locution comme in extremis n'a pas perdu de sa latinité ; la prononciation de in est restée celle du latin, pas celle du in de lapin (sauf à imaginer une déformation à la Bérurier qui donnerait « in extrémiste »). Et l'on ne peut pas considérer que le a latere soit courant (donc, pour lui, pas d'accent et italique !)
Et puis, tenez : quel que soit l'état de la météo, allez vous promener sur un moteur de recherches. En écartant les pages des orthogaffeurs impénitents, vous y trouverez quand même toutes les graphies possibles, y compris sur des sites institutionnels ou ceux de scripteurs (10) qui, d'évidence, maîtrisent bien la langue.
Il se trouvera naturellement des esprits désireux comme toujours de se gargariser de curiosités qui permettent d'étaler leur confiture (pardon, leur culture). Je ne prétends pas les convaincre : et d'ailleurs, je m'en moque. Mais les autres, ceux qui ne pleurent pas parce que l'Académie s'est décidée à écrire évènement (et non événement), règlementaire (et non plus réglementaire) et même, en entrée unique, chausse-trappe avec deux « p » (Brancardiers, siouplaît ! J'en vois deux ou trois qui défaillent au fond.), ces autres, non pas qu'on les laisse choisir, mais qu'ils choisissent d'écrire à priori soit comme une expression latine (sans accent, mais en italique), soit, ce qui me paraît le plus logique, comme une expression d'origine latine certes, mais passée dans le langage français courant... et donc à franciser (11).
Du reste, si vous tombez sur des enquiquineurs aussi péremptoires que mal informés des subtilités langagières et typographiques que nous venons d'évoquer, usez avec superbe de l'argument d'autorité (Vous trichez un tantinet, mais quelle importance à ce stade ?), et lâchez fièrement : « Moi ? J'en reste à la graphie de Littré ! »
Luc Bentz
Compléments
Dans les dictionnaires
LITTRÉ (cédérom des éditions Redon)
PRIORI (à) (a-pri-o-ri), loc. adv. — Terme de logique. D'après un principe antérieur admis comme évident. La nature de la force motrice étant inconnue, il est impossible de savoir à priori si cette force doit se conserver, LAPLACE, Exp. III, 2. Avec un sens défavorable, d'après des raisonnements non suffisamment appuyés sur les faits. Il veut se jeter après lui [l'anabaptiste Jacques] dans la mer, le philosophe Pangloss l'en empêche en lui prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s'y noyât ; pendant qu'il le prouvait à priori, le vaisseau s'entr'ouvre, VOLT Cand. 5. Raisonner ce qu'on appelle à priori est une chose fort belle ; mais elle n'est pas de la compétence des humains, ID. Lett. Pr. roy. de Pr. 8 mars 1738 (12).
S. m. Un à priori, un raisonnement à priori. Des à priori.
ÉTYMOLOGIE : Lat. a, de, et priori, qui est avant.POSTÉRIORI (à) (po-sté-ri-o-ri), adv. — Terme de logique. De ce qui suit, de ce qui est postérieur. Raisonner à postériori, argumenter d'après les conséquences nécessaires d'une proposition. La méthode à postériori, la méthode expérimentale, par opposition à la méthode à priori.
Substantivement. L'à postériori, la méthode expérimentale.
REMARQUE :
1. L'Académie ne devrait pas mettre un accent grave sur a ; car c'est non pas la préposition française à, mais la préposition latine a, ab. 2. Au mot postériori, l'Académie [NDÉ - éd. de 1835 du Dictionnaire de l'Académie, la suivante est de 1878 : elle conservera l'accent grave sur le a, mais supprimera l'accent aigu sur le e de postériori] met un accent aigu ; mais à la lettre p, elle écrit posteriori sans accent.ACADÉMIE FRANÇAISE (accessibles depuis le site de l'ATILF)
6e édition du Dictionnaire (1835)
PRIORI (À). Expression latine qui s'emploie en termes de Logique. Démontrer une vérité à priori, D'après un principe antérieur, évident, d'où elle dérive. Voilà qui est prouvé à priori. Elle se dit aussi en parlant Des systèmes, des raisonnements créés par l'imagination, avant d'avoir observé et recueilli les faits positifs qui devraient leur servir de bases. Raisonner, décider, prononcer à priori. Les systèmes imaginés à priori soutiennent difficilement l'examen. La législation d'un peuple ne doit pas être faite à priori.
POSTERIORI (À). T. de Logique, emprunté du latin. Il signifie, De ce qui suit, de ce qui est postérieur. Raisonner à posteriori, Prouver la vérité ou la fausseté d'une proposition d'après les conséquences vraies ou fausses qui en sortiraient nécessairement. [NDÉ — L'accent sur le e n'est pas dans l'édition électronique de l'ATILF (branche de l'INALF). Je laisse le document tel qu'il est.]
8e édition du Dictionnaire (1932-1935)
À PRIORI. Locution empruntée du latin. D'après des données antérieures à l'expérience, en s'appuyant sur les principes de la raison. Les axiomes sont des vérités à priori.
À POSTERIORI. Locution adverbiale empruntée du latin. En partant des données de l'expérience, en remontant des effets aux causes et des faits aux lois. Raisonner à posteriori. Il s'emploie souvent adjectivement. Méthode à posteriori. Les lois de la physique sont des vérités à posteriori.
9e édition du Dictionnaire (1992-...)
A PRIORI loc. adv. XVIIe siècle. Emprunté du latin scolastique, proprement « en partant de ce qui est avant ». 1. LOGIQUE. D'après des données antérieures à l'expérience, en s'appuyant sur les principes de la raison, par opposition à A posteriori. Argumenter a priori. Adjt. Raisonnement a priori. 2. Par ext. Préalablement à l'examen, au premier abord, ou, péj., en fonction d'une idée préconçue, d'un principe, d'un préjugé, etc. A priori, j'accepte votre proposition. Ils sont hostiles a priori à ce projet. Subst. inv. Un a priori. Poser, formuler un a priori, des a priori.
- (En annexe, cette édition mentionne les formes figurant pour le substantif dans les Rectifications orthographiques de 1990 : un apriori, des aprioris. Voir cette partie sur les dérivés.)
A POSTERIORI (e se prononce é) loc. adv. XVIIe siècle. Emprunté du latin scolastique, « en partant de ce qui vient après ». 1. LOGIQUE. En partant des données de l'expérience, en remontant des effets aux causes, par opposition à A priori. Formuler une loi physique a posteriori. Adjt. Un raisonnement a posteriori. 2. Par ext. Après coup, expérience faite. J'ai reconnu a posteriori qu'on ne pouvait pas faire confiance à cet homme.
TRÉSOR DE LA LANGUE FRANÇAISE INFORMATISÉ ou TLFI (accessibles depuis le site de l'ATILF)
NDÉ : les articles du TLFi sont exhaustifs. Je me borne ici à reprendre les éléments relatifs à la graphie.
Forme graph. Ac. 1932 écrit à priori (v. de même Ac. 1835, 1878, Besch. 1845, Littré, DG, Pt Lar. 1906, Quillet 1965). Écrivent a priori, sans accent, Lar. 19e, Guérin 1892, Rob., Lar. encyclop., Dub. et Lar. Lang. fr. Nouv. Lar. ill. admet les deux graph., respectivement comme la graph. « francisée » et comme la graph. lat. La graph. apriori, en un seul mot, est exceptionnelle (trois occurr. —— uniquement des emplois subst. — dans le corpus littér. [une occur. ds Schaeffer 1952, supra, et deux ds Renouvier 1864, dont une citée supra] ; nombreux ex. des graph. en deux mots [y compris ds Renouvier et Schaeffer], dont une vingtaine d'emplois subst. [aucun ds Renouvier et Schaeffer]). Cf. à posteriori.
Forme graph. LITTRÉ, s.v. postériori (à) avec é accent aigu et à accent grave fait la rem. suiv. : L'Académie ne devrait pas mettre un accent grave sur a; car c'est non pas la préposition française à, mais la préposition latine a, ab. Il ajoute : Au mot postériori [vedette à postériori], l'Académie met un accent aigu; mais à la lettre p [vedette posteriori (à)], elle écrit posteriori sans accent. On trouve un accent grave sur a également ds Nouv. Lar. ill. (dans le cas de la forme francisée de l'expr. lat. à laquelle il réserve une vedette), ds DG, Pt Lar. 1906, Ac. t. 1 1932 et QUILLET 1965. Il n'y a pas d'accent sur a ds BESCH. 1845, Lar. 19e, GUÉRIN 1892, Nouv. Lar. ill. (dans le cas de l'expr. lat. elle-même à laquelle il réserve une vedette), ds ROB., Lar. encyclop. et DUB. Il faut signaler qu'Ac. à partir de 1878 ne met plus d'accent aigu sur e. À noter aposteriori en un seul mot, supra ex. 3, seule occurr. de à posteriori dans tout l'ouvrage.
Je ne rappellerai pas une nouvelle fois la présentation — qui me sied ! — de Dournon.
NDÉ.— Les dictionnaires peuvent laisser trace de la graphie utilisée. Il n'y a pas toujours — tant s'en faut ! — de référence au traitement typographique de l'expression. Il serait intéressant de vérifier à partir de quelle période, et selon quelles transitions, a priori (sans accent et sans italique) a commencé à être utilisé. Ce serait intéressant pour mesurer sa perception comme « expression française », à défaut d'être (partout encore) une expression « francisée ».
Les dérivés d'à priori
Le Robert historique de la langue française mentionne les dérivés apriorisme (1872), aprioriste (1879), aprioristique (1874) et même, au milieu du XIXe siècle apriorique chez Proudhon. Il mentionne que à priori est attesté comme nom en 1845.
La IXe édition du Dictionnaire de l'académie (1992) écrit a priori, que ce soit comme locution adverbiale ou comme nom (un a priori, des a priori). Elle fait la soudure pour apriorisme. Apriorisme ne figure pas dans Le Petit Robert (éd. 1993) ; en revanche, il mentionne (avec la soudure) aprioriste et apriorique. L'Académie renvoie en annexe à son dictionnaire la proposition de 1990 du Conseil supérieur de la langue française (Rectifications orthographiques) pour un apriori, des aprioris, avec soudure et pluriel normalisé.
Il serait plus logique d'écrire, avec trait d'union, un à-priori. Malgré apriorisme, apriorique et aprioriste, dont la construction est logique — y compris l'absence d'accent grave sur un a initial —, un a priori, voir l'apriori proposé dans les rectifications orthographiques de 1990 sont moins agréables à la vue. Oui, il peut exister des mots composés sans trait d'union (ne faites pas une peine rétrospective à ce bon Parmentier en oubliant pomme de terre) et l'on écrit généralement (sauf Le Clézio, cité précédemment par le Grand Robert) « un a priori » (donc un à priori pourrait convenir). Mais la logique serait bien un à-priori qui permettrait de conserver le logique des à-priori. Quant aux dérivés, si à-priorique, à-prioristes, etc. peuvent paraître logique, on peut aussi admettre le respect de la graphie actuelle (apriorique, aprioriste,...) : on voit bien l'origine, mais, si je puis dire, le sens est dévié par les suffixations en ~ique et ~iste,— et leur emploi devrait d'ailleurs, sauf à vouloir être jargonneux, rester confiné au vocabulaire de la philosophie ou aux sciences (dans leur aspect épistémologique, d'ailleurs).
Au reste, engagé fortement dans une bataille d'accents (grave pour la à, aigu pour le e de postériori), je ne vais pas ouvrir un second front ; je laisse donc cette dernière question (trait d'union ou pas pour le substantif dérivé ?) en l'état ! (Voir aussi le point de vue de Jean-Pierre Lacroux).
Un point de vue de Jean-Pierre Lacroux
Sur la mise en italique de a priori préconisée par le Lexique, Jean-Pierre Lacroux avait écrit ce qui suit le 19 octobre 2000 dans le forum fr.lettres.langue.francaise :
Sur ce point, l'hyène [NDÉ : L'Imprimerie nationale. Jeu de mot sur les initiales I.N.] est à côté de ses pompes et fait preuve d'une rigidité à la fois excessive et... approximative. Observez ses deux listes. Elles associent deux critères de natures très différentes et dont un seul est explicite. Conséquence : le bordel...
La seconde (romain) regroupe des expressions latines passées dans le langage courant et ne compte que des substantifs, mais des substantifs dont le degré de francisation est loin d'être identique. Personne ne s'amusera à composer référendum, visa ou minus en ital... mais minus habens ? Quant à l'entrée de exequatur dans le langage courant...
La première (italique) regrouperait des locutions latines non francisées. Soit, mais... en français, elle regroupe des locutions (ad hoc, in extenso) ET, surprise, deux substantifs (modus vivendi, statu quo)... Ce qui nous amène à a priori (qui est à la fois une locution et un substantif) et au Conseil supérieur de la française langue... qui s'est bien gardé d'aborder le problème, se contentant lâchement, piteusement de proposer une rectification du substantif (un apriori), pour le reste démerdez-vous...
État des lieux... Sont indiscutablement corrects : a priori, un a priori (en ital OU en romain, les deux sont défendables...) Devrait être admis comme correct : à priori (en romain)*... Mais que devient le substantif ? À la rigueur (Cons. sup...), mais autant oublier : un apriori (en romain... mais que devient la locution ?) Dans le Banc d'essai nous avons droit à un aprioriet à à postériori... Il serait si simple de former un beau couple (en romain), à priori, un à-priori, sur le modèle de à propos, un à-propos ; à peu près, un à-peu-près, « à pic, un à-pic ». Hélas, le trait d'union n'est pas en odeur de sainteté chez les rectificateurs phobiques, dont l'une des manies me semble être la démotivation du lexique. On me dira... que deviendraient apriorisme et les très utiles (pour ceux qui renoncent aux beautés des locutions adjectives...) apriorique et aprioriste ? Facile : à-priorisme, etc. Facile, mais, à vue de nez, pas pour demain... [Cf. aussi la section sur les dérivés d'à priori]
* Le 20 octobre il écrivait dans une réponse à Bernard Lombart qui évoquait ab absurdo : « Il serait encore plus facile de le faire tomber avec un raisonnement a contrario... car ici la pose subreptice d'un accent grave serait grotesque, contresensique, n'ayons pas peur des mots, crapuleuse... Mais faut-il le faire tomber ? A contrario est une locution dont l'emploi justifié — oublions ceux qui en font un synonyme chicos de au contraire... — est rare, spécialisé, quasi jargonnesque, et dont le caractère « latin » ou, au minimum, « non français pur sucre » est une évidence pour tous ceux (ou presque...) qui l'emploient, le lisent ou l'entendent.
« Ce n'est évidemment pas le cas de a priori », qui est une locution et un substantif très couramment employés en français. Pour la plupart des locuteurs d'aujourd'hui, a priori... c'est « du français » (ils ont raison), certainement pas « du latin » (ils se gourent, mais, franchement, quelle importance ?). Pour eux, le sens est évident, ici, a = à, comme dans à l'avance, et ça fonctionne très bien, en français... Dire qu'ils font un contresens n'aurait dès lors guère de sens. »
Notes
(1) J'écris tout au long du texte à priori et à postériori comme je le préconise,— sauf cas particulier (citation d'une graphie précise, utilisation comme locution latine qui imposerait l'italique dans un texte en romain — précisons ici, pour le lecteur non familier du vocabulaire typographique, que romain désigne le caractère « droit » et italique le caractère penché). Il n'est naturellement interdit à personne de les imaginer sans accent (avec ou sans italique, avec ou sans guillemets). [RETOUR]
(2) Paradoxalement, la question est moins uniformément tranchée dans les ouvrages normatifs (dictionnaires de difficultés). [RETOUR]
(3) Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale, Paris, article « Locutions latines », p. 104-105 qui indique : « on rencontrera parfois francisées et composées en romain, mais avec l'orthographe suivante, les expressions : à fortiori, à posteriori, à priori » Sur la préconisation de l'italique par l'I.N., voir ce commentaire de Jean-Pierre Lacroux [RETOUR]
(4) Ainsi, si Jean Jaurès intitula sa thèse de philosophie De la réalité du monde sensible, sa thèse complémentaire soutenue en 1892 est également restée célèbre. Elle était rédigée en latin avec ce titre : De primis socialismi germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte et Hegel (souvent évoquée sous ce titre français : « Les origines du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte, Hegel »). On peut d'ailleurs la trouver (en latin) à cette adresse :
www.fh-augsburg.de/~harsch/jau_soci.html
[RETOUR](5) Étienne Wolff mentionne également le fait qu'en latin classique, on aurait écrit a priore, a posteriore. Dans le forum fr.lettres.langues-anciennes.latin, NOTUS le 17 août 2002 écrivait le 17 août 2002 que la tendance à utiliser la déclinaison en ~i pour les adjectifs de la classe de prior (ou posterior) semblait remonter au IIe siècle après J.-C.
Sur ce point, dans l'article consacré à à postériori, le Trésor de la langue française informatisé écrit : « La forme attendue serait a posteriore ; posteriori peut s'expliquer par le fait qu'à basse époque (surtout en lat. mérov.) les graphies i pour e et u pour o sont assez fréq. (cf. V. VÄÄNÄNEN, Introduction au lat. vulg., Paris, 1963, § 54). »
Dans un courrier privé qu'il m'a adressé peu après la mise en ligne de cette page, Notus précisait :CALIGULA, habitué du même forum, avait écrit le 21 octobre 2000 (b) dans fr.lettres.langue.francaise (où j'avais provoqué une discussion sur ce thème) : « En vrai latin il faut écrire "a priore ratione".. A priori et a posteriori ne sont pas du latin, donc les franciser une bonne fois en à priori et à postériori n'est pas plus sacrilège. ». [RETOUR]
CHARISIUS, Ars Grammatica, p. 175, 25 Keil : Maiore, ab hoc maiore si hominis sit proprium nomen ; maiori de re vel negotio. atqui ferunt quaecumque comparativi gradus sunt ablativo i finiri non posse. (Maiore : ablatif maiore s'il s'agit d'un nom propre maiori s'il s'agit d'une épithète. Et pourtant on dit qu'aucun comparatif ne peut se terminer par i à l'ablatif.)
Charisius est un grammairien du IVe siècle après J.-C. On voit que pour lui l'ablatif de maior est maiori. Sa dernière phrase montre qu'il a consulté des grammairiens antérieurs fidèles à la forme classique en -e. Cette notice de Charisius reflète le passage de maiore à maiori.
On trouve également minori et maiori dans l'Édit du Maximum, inscription datant de Dioclétien (fin du IIIe siècle après J.-C.).
(a) Message <dm2sluctq14bhr96kfvbpgehg0llqopgsl@4ax.com>
(b) Message <gm52vs0hv4furlntjvsphodpgfvo2j1cbt@4ax.com>(6) La section « compléments » de cette page regroupe des citations plus complètes de dictionnaires. [RETOUR]
(7) Les débats sur l'orthographe ont été extrêmement vifs tout au long de la Renaissance. On pourra se reporter à la petite bibliothèque de l'éditeur, et notamment :
— L'Orthographe, de Nina Catach (PUF/Que sais-je ?) ;
— Le Roman de l'orthographe — Au paradis des mots avant la faute (1150-1694), de Bernard Cerquiglini (Hatier) ;
— L'Accent du souvenir, du même auteur (éd. de Minuit)
[RETOUR](8) « En histoire de l'orthographe comme ailleurs, les maniaques, partisans du manichéisme, eux aussi dualistes, divisent le monde en deux camps, les bons et les méchants. Par exemple, en gros, la parlure est bonne, l'écriture est méchante, ou le contraire. C'est un vrai western : d'un côté, criailleries sur la dégénérescence des nouvelles générations et les crimes des évolutionnistes ; de l'autre, mêmes excès, qui se donnent sans vergogne des arguments venus de loin. [...] À présent, je vous en prie, arrêtez vos soupçons, vos insultes, vos guerres de religion infantiles et vos Inquisitions langagières. Le manichéisme, en orthographe ou ailleurs, comme tout ce qui est exagéré, n'existe pas. » (Nina Catach, Les Délires de l'orthographe, Plon, p. 219-220). [RETOUR]
(9) Il y a une contradiction apparente dans le traitement de à priori entre les Problèmes de langage de 1961 (accentuation du à, composition en romain) et ce que laissait supposer la présentation de la 10e édition du Bon Usage (mention dans une liste de locutions latines, usage de l'italique pour la liste). Sans doute faudrait-il disposer d'une édition du B.U. plus rapprochée. En tout cas, cela illustre bien le constat de variation graphique dans une période assez resserrée (qu'est-ce que quinze ans pour la langue écrite soutenue ?). [RETOUR]
(10) Je sais : scripteur fait jargonneux. Mais il ne s'agit pas ici d'auteurs ; il s'agit bien de ceux qui écrivent en général. Écrivain ne serait pas adapté ; la sonorité d'écriveurs me semble peu jolie,— et même un tantinet péjorative. Alors, faute de mieux, laid pour laid, autant employer un terme « technique » ! [RETOUR]
(11) Sur la francisation, voir cette autre page relative au pluriel de forum qui contient toutefois des éléments intéressants, me semble-t-il, pour notre débat. [RETOUR]
(12) Dans cette lettre à priori est composé avec accent, selon la tradition en vigueur, et en italique : Œuvres complètes de Voltaire, Bâle (orthographié Basle), 1789 imprimerie de Jean-Jacques Tourneisen, tome LXV, p. 240. [RETOUR]
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