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 Réflexions de l'éditeur 

« Bon usage », « bon français »
Qui a le pouvoir de décider ?


« Le Bon Français » de Maurice Druon : références de l'ouvrageLa publication du Bon Français de Maurice Druon m'avait conduit à réagir, non pas tant sur les remarques qu'il formule — c'est à juste titre qu'il relève des travers condamnables — que sur la revendication qu'il posait du « pouvoir sur la langue ». C'est d'ailleurs ainsi que Michel Arrivé avait intitulé l'article qu'il avait consacré à l'ouvrage de celui qui, alors, était secrétaire perpétuel de l'Académie française.

Il est compréhensible que l'Académie revendique ce rôle. Dans la querelle sur la féminisation des titres et fonctions, c'est autant le fond qu'elle condamne que la forme — primordiale pour elle : on a osé passer outre à son véto.

J'avais consacré deux chroniques à cette question en février et mars 2000. La première revenait sur les prétentions de l'Académie à régenter la détermination du bon usage ; la seconde était consacrée à cet usage lui-même : les voici fondues en un texte unique. Le débat n'est pourtant pas achevé : je doute d'ailleurs qu'il puisse l'être un jour. Dans l'immédiat, il permettra, je l'espère, d'alimenter la réflexion de chacun.



Maurice Druon a réuni en volume les cent premières chroniques qu'il a écrites entre 1996 et 1999 dans la rubrique « le bon français » du Figaro (1). Mais qu'entend-on, au juste, par bon français ?

On conçoit bien qu'il ne s'agit pas de charabia, ni de jargon ni d'argot (on notera d'ailleurs qu'il s'agit dans les deux cas de codes fermés, conçus pour être maîtrisés et utilisés « entre soi »). Puisqu'il s'agit de bon français, il s'agit donc d'éviter le mauvais ou le méchant, autrement dit du français populaire ou des tournures trop familières. Mais encore ?

Il ne suffit pas, en effet, de dire ce que le bon français n'est pas, ni même de dire -- au fil des chroniques -- ce qui en relève : il faut dire comment on le détermine... au moins pour un temps donné. C'est là, aujourd'hui, que les difficultés commencent, car force nous est de constater que les solutions proposées sont aujourd'hui diverses.

À tout seigneur, tout honneur : commençons par Maurice Druon. C'est dans la centième chronique qu'il conteste avec vigueur la publication, sous l'égide de l'Institut national de la langue française (Inalf), de Femme, j'écris ton nom -- Guide d'aide à la féminisation des noms de métiers, grades et fonctions (2). Il y dévoile le fond de sa pensée :

Je croyais naïvement que, depuis 1635, par un règlement auquel plusieurs ordonnances avaient donné force de loi, c'était l'Académie, et nulle autre institution, qui était chargée de donner à la langue française des « règles certaines ».
 

Citations tirées de l'article Usage du Littré

 L'usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues ; le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude ; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre quelquefois d'être dirigée » (Bossuet, Discours de réception à l'Académie française).

« Dans la manière de s'exprimer, comme dans celle de se vêtir, l'usage diffère de la mode, en ce qu'il a moins d'inconstance » (Marmontel)


Dictionnaire universel d'Antoine Furetière (1690)

« Usage, signifie aussi, Mode, ce qu'on pratique, ce dont on se sert. [...] En ce sens, on le dit particulierement des langues, de la maniere de les parler. Les langues vivantes s'apprennent plustost par l'usage que par l'estude. Vaugelas a montré la difference du bon & du mauvais usage ; que l'usage etoit le roy, le tyran, le maistre, l'arbitre souverain des langues ; que l'usage l'emportait sur la raison, sur les regles de la grammaire. »

Réédition des éd. Le Robert, sous la direction d'Alain Rey (1978)

Et de préciser plus loin :

On peut toujours dire : « l'usage tranchera ; c'est lui le maître ». Certes, mais il y a le bon et le mauvais usage. L'Académie est le greffier (j'emploie à dessein le masculin, car c'est sa fonction éminente et non son métier) du bon usage.

Non sans esprit, Michel Arrivé, dans l'article fort justement intitulé « le pouvoir sur la langue », que le supplément littéraire du Monde a publié le 21 janvier 2000, écrit ceci :

[Maurice Druon tient] lui aussi un discours théorique, même si, très adroitement, il ne l'affiche pas comme tel. [...] Maurice Druon n'a pas un instant d'hésitation : c'est à l'Académie française, et à elle seule, qu'il convient de définir les règles de la langue française.Ce que Druon reproche à l'Inalf, ce n'est pas ses positions, bonnes ou mauvaises. C'est qu'il prenne position.

Maurice Druon, en effet, a souvent estimé publiquement que l'Académie, apparentée aux cours souveraines de l'Ancien Régime, exerçait un magistère sur la langue française. C'est pourtant une fiction juridique. Paradoxalement, les compétences de l'Académie dans le domaine règlementaire sont toutes récentes et s'exercent dans le domaine, limité, de la néologie (3).

La préface à la IXe édition (1992) du Dictionnaire de l'Académie française, signée très logiquement, en sa qualité de Secrétaire perpétuel, par le même Maurice Druon, reprenait cette théorie, sous une forme toutefois plus atténuée :

Le Dictionnaire de l'Académie est celui de l'usage, simplement et suprêmement, le dictionnaire du bon usage, qui par là sert, ou devrait servir, de référence à tous les autres. Telle est l'ambition, mesurée mais persévérante, qui guide les académiciens français [...].
 
Or, l'usage demande du temps à s'établir, et du temps encore à se constater. Le langage subit des modes saisonnières. Des expressions nées de la dernière pluie s'en iront avec la sécheresse suivante. Des vocables inventés une année seront désuets l'an d'après. Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d'avoir cours public parce que répondant à un besoin véritable, de même qu'il faut être attentif à ce que les termes apparus soient de formation correcte, afin d'empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. C'est à quoi s'emploient ces gens éclairés ou supposés tels qui composent, aujourd'hui comme jadis, l'Académie.

Encore continue-t-on à glisser du greffier de l'usage à celui du bon usage. La préface de la IIIe édition du Dictionnaire de l'Académie française (1740) indiquait : L'on ne doit point, en matière de Langue, prévenir le Public, mais il convient de le suivre, en se soûmettant, non pas à l'usage qui commence, mais à l'usage généralement reçû... (4). Même s'il n'était implicitement question que de l'usage des gens cultivés (explicitement dans l'édition de 1694), on n'en était qu'à la mention de l'usage fixé et non du bon usage.

D'ailleurs, le bon usage ne se limite pas au juste emploi de mots convenablement orthographiés. Les statuts et règlements de l'Académie française du 22 février 1635 prévoyaient en leur article XXVI qu'il sera composé un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique sur les observations de l'Académie. Or si le dictionnaire général fut bien mis en oeuvre, celui des sciences et des techniques fut rapidement abandonné, la rhétorique et la poétique ne virent jamais le jour et le seul essai de grammaire publié en 1932 sous la houlette du sulfureux Abel Hermant fut si peu concluant qu'on n'en parle qu'avec réticence quai Conti.

À supposer qu'on veuille donner à l'article XXIV des mêmes statuts, sur lesquels se fonderait « son autorité » une interprétation extensive, on serait bien gêné. Rappelons-en les termes : La principale fonction de l'Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences.

En matière de néologie, son rythme de travail ne lui permet guère de remplir cette mission. La VIIIe édition du Dictionnaire fut achevée en 1935 ; la IXe devrait se poursuivre jusqu'en 2004, seul le tome I du Dictionnaire (A-ENZ) ayant été publié jusqu'ici, en 1992.

D'ailleurs, à supposer que, par quelque fiction juridique, des Lettres patentes de Louis XIII eussent un intérêt autre qu'historique en dehors de ce qui a trait à l'organisation interne de la Compagnie, travailler à donner des règles ne signifie pas définir ces mêmes règles.

Si l'Académie n'est pas ou plus « le Juge absolu »,
alors QUI ?

Bon Usage (image)On peut admettre — ce n'est pas le cas pour tout le monde — que l'Académie exerce un magistère essentiellement moral ; mais si elle ne peut pas (ou plus) être regardée, malgré qu'elle en ait, comme le juge suprême du bon usage (5), à qui peut-on se fier ? On sait l'approche de Grevisse dans Le Bon Usage (6). La norme peut être arbitraire parce que trop théorique ; inversement, le laisser-aller, s'il peut correspondre à un usage donné de la langue, ne permet pas d'atteindre la correction qu'on est en droit d'attendre d'une langue soignée. Dès lors, il importe de s'appuyer sur des auteurs reconnus - le plus souvent, mais pas toujours, gens de lettres - qui se voient conférer une valeur d'exemple légitimant l'usage d'une tournure ou l'emploi d'un terme (7).

Grevisse sait de surcroît inscrire cette réflexion dans la présentation de l'histoire de la langue française et de ses évolutions. En maints endroits, il donne le choix ; à plusieurs reprises, il rappelle quelle est la norme et ne manque pas, dans les cas où l'Académie a cru devoir y insister avec sévérité, comment les écrivains - et notamment les académiciens - s'en sont affranchis.

Mais voilà, cette logique est aussi contestée, sans doute parce que, pour une reprendre une expression de Dominique Noguez, la figure du Grantécrivain - légitime dans sa capacité à faire évoluer la langue ou en valider pour la norme les variations - a (provisoirement ?) fait place à celle du penseur universitaire. Au reste, les écrivains d'aujourd'hui n'hésitent pas à user de la langue de tous les jours, fût-elle argotique ou vulgaire (au sens moderne du terme) : les mots sont les pigments du romancier et l'oeuvre se veut généralement plus en prise avec une réalité plus diverse, plus éclatée.

C'est, peut-être, pour cette raison (ou parce qu'il n'y a plus d'auteur phare) que Girodet, dans la préface du Dictionnaire Bordas des pièges et difficultés de la langue française, écrit :

Le choix d'un point de vue normatif justifie aussi l'absence de références littéraires. Nous avons préféré créer des exemples, conformes à l'usage correct, plutôt que de nous appuyer sur des citations d'auteur. Il fut une époque où les oeuvres des grands écrivains fondaient le bon usage.
De nos jours, il n'est plus de prosateurs dont la langue fasse autorité. Aux écrivains les plus illustres de notre temps, nous avons préféré, comme guides, les meilleurs grammairiens contemporains. Nous avons fait la synthèse de leurs recommandations, en laissant de côté celles qui se réfèrent à un usage suranné.

Soit ! Mais derrière le propos rassurant (la synthèse) perce finalement une souveraineté d'arbitrage : qui juge de l'usage suranné sinon l'auteur ? Voilà qui pourrait faire hurler le très académiste Maurice Druon. Au demeurant, cette position qu'affiche Girodet pose d'autres problèmes (8).

En effet, aucune bibliographie ne nous permet, chez Girodet, de nous essayer à d'autres « synthèses » possibles à partir des mêmes sources. Il nous condamne, d'« autorité », à cette foi du charbonnier que Jean-Paul Colin juge stérilisante.

Pourtant la revendication énoncée par Colin, dans l'avant-propos du Robert des difficultés de la langue française est commune à ces auteurs de dictionnaires des difficultés : Fournir au lecteur un catalogue de réponses claires aux questions que rencontrent journellement les Français, pour peu qu'ils cherchent à s'exprimer d'une manière correcte et persuasive. Mais voilà : les réponses apportées par Girodet et Colin diffèrent, et elles diffèrent encore de celles qu'apportent bien d'autres auteurs.

 

Dictionnaire Larousse de linguistique et des sciences du Langage, sous la direction de Jean Dubois

« Usage - 1. On appelle usage l'ensemble des règles de grammaire relativement stabilisées et utilisées par le plus grand nombre de locuteurs à une moment donné et dans un milieu social déterminé (14). Le bon usage est l'ensemble des prescriptions normatives constituant un modèle socioculturel. »

« Normatif. La grammaire s'est parfois réduite à une série de préceptes normatifs, c'est-à-dire à une série d'instructions qui finalement se résolvent à dites X, ne dites pas Y.
La grammaire normative se fonde sur la distinction de niveaux de langue (langue cultivée, langue populaire, patois, etc.) ; et, parmi ces niveaux, elle en définit un comme langue de prestige à imiter, à adopter ; cette langue est dite la "bonne langue", le "bon usage".
Dans cette détermination, il est bien évident qu'entrent non des raisons proprement linguistiques, mais des raisons d'ordre socioculturel : la langue choisie comme référence du Dites... est celle du milieu qui jouit du prestige ou de l'autorité (milieux de "bonne bourgeoisie" par exemple).
Un autre facteur pris en considération par la grammaire normative est l'imitation des "bons auteurs". Des raisons stylistiques peuvent évidemment jouer ici ; mais, plus souvent, seule la tradition entre en ligne de compte [...]. »

[ÉCRAN PRÉCÉDENT]

La difficulté vient du fait que « le » bon usage s'entend souvent par opposition au mauvais, pour reprendre la formulation de Furetière évoquant Vaugelas. Or, parallèlement, l'usage évolue, et nécessairement le bon usage avec lui. L'emploi de l'imparfait du subjonctif dans les formes qui apparaissent aujourd'hui les plus lourdes (que nous constatassions, que vous écrivissiez) - sauf quand on en fait un jeu - est une marque d'affectation qui n'appartient plus au bon usage.

La grammaire traditionnelle se voulait purement normative ; la linguistique se veut observatrice des faits de langue tels qu'ils se présentent. Ainsi, Henriette Walter écrit :

À ses interlocuteurs, que cette attitude gêne parfois, ce professionnel du langage apparaît la plupart du temps comme un personnage déconcertant et même un peu inquiétant : il ne laisse rien échapper de ce que vous dites, il a l'air d'en savoir plus long que vous sur votre propre langue et, pourtant, il paraît toujours ravi de ce qu'il entend. Lorsque vous vous rendez compte que son premier souci n'est pas de voir respecter les formes lexicales ou grammaticales, son attitude en quelque sorte amorale de simple observateur vous déconcerte (9).

L'analyse conduit alors à analyser les caractérisques socioculturelles du bon usage (voir l'encadré). C'est bien cette idée qu'exprime Claude Duneton dans La Mort du français (Plon, 1999, p. 75) :

S'il est probablement vrai que l'espagnol est plus ou moins l'espagnol du peuple d'Espagne, du moins de Castille, que l'anglais est la langue du peuple anglais, le français n'est précisément pas l'idiome du peuple de France ! Cela depuis le milieu du XVIIe siècle à peu près, à moins qu'on ne désigne par « peuple » la noblesse française et la haute bourgeoisie qui lui a triomphalement succédé, lesquelles ont toujours tenu la queue de la poêle linguistique.

Le bon français de Maurice Druon est bien celui des happy few (10). Mais voilà, la notion de bon français ou mieux encore de beau français comme le disent les Québécois - peut-être encore sur le modèle du bel françois désignant le français du roi capétien -, ce français-là existe.

Quand bien même on ne saurait oublier son arrière-plan social (peut-être justement à cause de cela, parce qu'il est discriminant et que les discriminations méconnues sont les pires), le relâchement naturel, spontané de l'oral ne saurait tenir lieu de modèle. L'écrit jouit d'une existence autonome ; c'est de surcroît un repère plus stable : les évolutions de l'oral ne sont jamais continues, régulières, prévisibles ; les innovations lexicales peuvent se dessécher après des années d'apparence vivace, alors même que, par un effet curieux mais maintes fois attesté, le code écrit peut imposer sa loi à la langue parlée.

Le souci du bien parler, bien écrire conduit naturellement à rechercher la qualité de l'expression, à s'appuyer sur des références. Il est difficile de trouver un point d'équilibre entre un purisme qui est surtout un fixisme mortel pour la langue et un laisser-aller qui, loin, d'être une marque d'ouverture, aurait surtout pour effet de renforcer les inégalités en prétendant nier leur support linguistique : la langue - et plus spécialement la langue écrite sans doute - est non seulement outil d'expression, mais aussi d'organisation de la pensée.

La correction du langage ne s'entend pas seulement par référence à une norme langagière socialement et culturellement marquée : elle est aussi ce qui rend la formulation juste, exacte, précise, adaptée le mieux possible pour rendre possible l'intelligence la plus fine possible des êtres, des choses et des relations. On aurait tort de séparer l'un ou l'autre des aspects, même si l'on est à s'y attacher davantage (ou essentiellement) à tel ou tel moment. Cette ambivalence est consubstantielle à la langue française elle-même (11).

Mais on aurait tort d'imaginer que le bon usage, qu'il s'agisse de vocabulaire, d'orthographe ou de grammaire, soit fixé à la norme de 1832 ou de 1935. D'ailleurs, l'Académie elle-même, pour la première édition de son Dictionnaire - et bien qu'elle eût opté résolument pour l'ancienne orthographe - n'en resta pas à l'orthographe de Robert Estienne, alors vieille de plus d'un siècle. Le contenu même du bon usage est mouvant. En témoignent ces réflexions, vieilles de plus d'un siècle :

Pour peu qu'à ce point de vue on considère les formes et les habitudes présentes, on aperçoit promptement bien des locutions qui se disent et ne s'écrivent pas ; bien des locutions qui s'écrivent, mais qui sont ou dépourvues d'autorité ou fautives. C'est là le fond où le néologisme commence ; c'est là qu'apparaît le mouvement intestin qui travaille une langue et fait que la fixité n'en est jamais définitive. Mais, au milieu de ce mouvement instinctif et spontané hors des limites anciennes, il est à propos que la critique essaye un triage, distinguant ce qui est bon, et prévoyant ce qui doit surnager et durer.
 
Ainsi toute langue vivante, et surtout toute langue appartenant à un grand peuple et à un grand développement de civilisation, présente trois termes : un usage contemporain qui est le propre de chaque période successive ; un archaïsme qui a été lui-même autrefois usage contemporain, et qui contient l'explication et la chef des choses subséquentes ; et, finalement, un néologisme qui, mal conduit, altère, bien conduit, développe la langue, et qui, lui aussi, sera un jour de l'archaïsme et que l'on consultera comme histoire et phase du langage.
[...]

Émile LITTRÉ,
Préface du Dictionnaire
de la langue française

[Les passages en gras sont soulignés par moi]

Nous sommes confrontés aujourd'hui à une difficulté nouvelle, ignorée de Littré : la diversification culturelle (au sens large) des élites (dans un sens non moins extensif) au sein desquelles se forgeait un bon usage dont l'une, mais l'une seulement des fonctions était d'être un code de reconnaissance sociale. C'est vrai notamment du vocabulaire, et en particulier des (fr)anglicismes. Il n'est que de comparer, dans le même Figaro les pages blanches (avec leur rubrique quotidienne « le bon français ») et les pages saumon qui constituent le cahier économique et financier du quotidien. C'est d'ailleurs là un autre débat, mais il montre, à l'évidence, l'éclatement des modèles.

Cette diversité est-elle le prélude à une dissolution du bon usage, à tout le moins d'une réduction sensible de sa portée ? Je ne le crois pas. On joue des usages, comme des jeux d'orgues, en fonction des circonstances : la formulation dans un canal de discussion en direct (le chat), dans un forum Usenet, dans le courrier électronique (qui donne lieu à une renaissance de la correspondance) ne seront pas de même nature que dans un article, un rapport, un dossier élaboré.

Dans ces derniers cas, on cherchera en effet à se rapprocher d'un français de référence pour l'expression soignée, celle qui ne saurait - comme la conversation courante - s'accommoder de l'à-peu-près, notamment parce qu'on ne peut, comme dans les autres cas - ceux de la communication directe -, expliciter ce qui pourrait paraître obscur ou ambigu.

Recourir aux finesses de la langue n'est pas seulement témoigner d'un souci de correction vis-à-vis du lecteur, du spectateur ou de l'auditeur : c'est le moyen même de s'assurer qu'on est compris en usant d'une langue travaillée - mais travaillée aujourd'hui de diverses façons. Il n'y a plus seulement le bon et le mauvais usage ; il y a des usages (nous passons sans arrêt, ami lecteur, amie lectrice, d'un registre ou d'un niveau à l'autre dans la vie de tous les jours) et, parmi eux, une gamme sans doute d'usages élaborés.

Voilà finalement qui tranche en faveur de la méthode Grevisse : la confrontation de la norme théorique aux meilleurs praticiens de la langue (on peut même dire à ses meilleurs ouvriers), avec le souci d'un examen en glissement. Le Bon Usage en est à la treizième édition : la première date de 1936, la dernière de 1993. Certes, la douzième a été refondue et révisée par André Goosse, mais Maurice Grevisse lui-même a assuré onze éditions en un demi-siècle. Le fossiliser serait assurément trahir sa pensée.

Le sens de l'observation - une observation tout à la fois approfondie, minutieuse et critique - ne fait pas obstacle au souci de la clarté et de la qualité de l'expression. Assurément, Girodet qui prétend dire le droit de sa propre autorité (et le dit bien, eu égard aux orientations de l'ouvrage) est à la fois pratique et rassurant (12). Mais Grevisse nous offre une véritable Imagerie à Résonance Langagière (13) de la langue soignée, ne négligeant pas de regarder ailleurs le cas échéant.

Qui plus est, cela se lit avec un très grand plaisir. Que demander de plus, sinon d'inciter les usagers à ne pas renoncer à s'exprimer par écrit en craignant la faute. Au reste, comme dit le proverbe, « c'est en écrivant qu'on devient écriveron » (car j'imagine qu'il ne s'agit pas nécessairement de prétendre au rôle de grantécrivain ni même de rejoindre la famille Gens de Lettres avec particule et noblesse de style incorporées).

Le nécessaire souci du bon usage quand il s'impose (bon usage que l'on travaillera essentiellement par la pratique, la lecture et l'échange) ne doit pas brider la volonté de l'usage... celui-ci contribuant à façonner celui-là, tout doucement mais dans d'infinis allers et retours complexes entre le code oral et le code écrit, au rythme à la fois lent et imprévisible, toujours irrégulier, qui est celui de notre belle langue française.

Ne pas la laisser s'asphyxier au prétexte de la protéger sous un globe étanche, ne pas la laisser s'affadir par dénaturation : tout le problème est là. Mais, si nous avons besoin de références sûres (merci à vous Grevisse, Hanse, Girodet, Colin, Thomas... ), sachons assumer notre droit d'arbitrage à titre individuel ou collectif !

Luc Bentz (février-mars 2000)

 


(1) Maurice DRUON, Le Bon Français, éditions du Rocher, 1999, Monaco, 258 pages, ISBN 2-268-03440-2. À l'époque où Maurice Druon écrivait ces chroniques, il était Secrétaire perpétuel de l'Académie française, fonction dont il démissionna récemment et dans laquelle il fut remplacé par Mme Hélène Carrère d'Encausse.

Maurice Druon a derrière lui une très belle carrière littéraire, dont les ouvrages les plus connus sont sans doute Les Grandes Familles et la série de romans historiques Les Rois maudits. On n'oubliera pas de rappeler qu'il est l'auteur d'un superbe conte pour enfants : l'exquis Tistou les pouces verts. On rappellera enfin qu'il est le co-auteur, avec son oncle Joseph Kessel, du Chant des partisans qui reste l'hymne de la Résistance. Que je sois en désaccord avec les positions qu'il a exprimées — ou même la manière de le faire — ne retire rien au respect qu'on doit à l'homme. [REVENIR AU TEXTE]

(2) Nous ne reviendrons pas ici sur la question de la féminisation des noms de métiers, grades, titres et fonctions. Nous avons consacré un dossier à ce sujet auquel nous renvoyons le lecteur. [REVENIR AU TEXTE]

(3) L'Académie française est représentée ès qualités à la commission générale de terminologie et néologie dont les tableaux d'équivalence avec des termes étrangers -- qui s'imposent aux administrations publiques -- ne peuvent être publiés au Journal officiel de la République française qu'avec l'aval explicite de l'Académie.

Sur la question de la langue française en droit public, qui mériterait sans doute de tout autres développements, on consultera avec intérêt la décision du Conseil constitutionnel n° 94-345 DC du 29 juillet 1994 concernant la loi relative à la langue française (dite Loi Toubon). Nous nous bornerons à rappeler ces quelques attendus :

Considérant que s'agissant du contenu de la langue, il lui était également loisible de prescrire, ainsi qu'il l'a fait, aux personnes morales de droit public comme aux personnes de droit privé dans l'exercice d'une mission de service public l'usage obligatoire d'une terminologie officielle ;
 
Considérant que toutefois, eu égard à la liberté fondamentale de pensée et d'expression proclamée par l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, il ne pouvait imposer, sous peine de sanctions, pareille obligation aux organismes et services de radiodiffusion sonore et télévisuelle qu'ils soient publics ou privés ;
 
Considérant par ailleurs que le législateur ne pouvait de même sans méconnaître l'article 11 précité de la Déclaration de 1789 imposer à des personnes privées, hors l'exercice d'une mission de service public, l'obligation d'user, sous peine de sanctions, de certains mots ou expressions définis par voie réglementaire sous forme d'une terminologie officielle ; 

On notera toutefois -- et cela nous semble heureux -- que le Juge constitutionnel a validé les dispositions législatives modifiant le Code du travail, relatives à l'emploi de la langue française dans les contrats de travail ou celles qui traitent du droit de la consommation (mode d'emploi en français). Mais il s'agit bien là de dispositions d'ordre public.

Sur les aspects juridiques du français, voir aussi cet autre dossier.

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(4) Passage cité, avec la graphie d'époque, par Nina CATACH dans les Délires de l'orthographe, Plon, 1989, p. 207. [REVENIR AU TEXTE]

(5) Depuis longtemps, le Dictionnaire de l'Académie française n'est plus un usuel des professionels de l'écriture ou de l'édition. Le Petit Robert l'a supplanté depuis longtemps dans ce rôle, comme c'est le cas pour les usagers soucieux du bien écrire, bien s'exprimer. Nous l'avons constaté à maintes reprises dans les débats du forum fr.lettres.langue.francaise - et ailleurs : Le Petit Robert jouit aujourd'hui d'une autorité reconnue - celle du juge de paix, même s'il est parfois critiqué. Mais on ne critique même plus le Dictionnaire de l'Académie... [REVENIR AU TEXTE]

(6) Les références bibliographiques renvoient à une partie du site qui vous est accessible si vous consultez cette page en ligne. À défaut, vous pourrez trouver les indications relatives aux ouvrages cités à partir de cette page. [REVENIR AU TEXTE]

(7) Voir, Le Bon Usage, 13e édition (1993), § 14. Ce développement a été introduit par André Goosse, lors de la refonte entreprise pour la 12e édition de l'ouvrage. Il nous semble effectivement correspondre à ce qu'était la pensée de l'illustre grammairien. [REVENIR AU TEXTE]

(8) Ces critiques n'enlèvent rien aux qualités de l'ouvrage en lui-même, pratique pour qui cherche à respecter la norme, et dans lequel toute condamnation d'une formule « fautive » est suivie d'une suggestion. [REVENIR AU TEXTE]

(9) WALTER (Henriette), préambule du Français dans tous les sens, Le livre de poche (n°14 001), Robert Laffont, Paris, 1988, ISBN 2-253-14001-5. [REVENIR AU TEXTE]

(10) Ben oui, j'ai osé ! Comme Stendhal avant moi, si j'en crois Le Petit Robert auquel je vous renvoie pour l'acception précise à donner à... cet anglicisme. ;-) [REVENIR AU TEXTE]

(11) La prise de position de Mézeray, auquel l'Académie avait confié le soin de déterminer les règles d'orthographe à suivre pour la première édition du Dictionnaire finalement publiée en 1694, en est la parfaite illustration : La Compagnie déclare qu'elle désire suivre l'ancienne orthographe qui distingue les gens de lettres d'avec les ignorans et les simples femmes. Les « simples » femmes n'étaient point celles du peuple, mais celles qui, instruites comme Mme de Sévigné, n'avaient pas accès aux belles-lettres et donc aux joies de la graphie étymologique, réelle ou supposée.

On relève souvent, aujourd'hui, le caractère sexiste d'une telle affirmation. On a raison (et, d'une certaine manière, les académiciens d'aujourd'hui prolongent - hélas ! à notre avis - cette tradition en combattant en corps la féminisation des noms de fonction. Mais on aurait tort de s'y arrêter, à la fois parce que la tentation de reconstituer l'histoire avec notre vision contemporaine conduit à des anachronismes, mais aussi parce que le choix opéré par l'Académie n'a pas été victorieux sans débats. On pourra se reporter en particulier au Roman de l'orthographe de Bernard Cerquiglini.

Pour le reste, l'éditeur rappelle ici qu'il ne s'exprime pas en tant que spécialiste - ce qui serait de sa part une totale usurpation ! -, mais bien comme usager (et il espère bon usager) de la langue française, ce qui lui donne droit à s'exprimer sur le sujet en admettant que des opinions variées, diverses et contradictoires soient également possibles. [REVENIR AU TEXTE]

(12) Encore une fois, il répond parfaitement à l'objectif qu'il s'assigne... Je l'ai d'ailleurs aussi à portée de main. ;-) [REVENIR AU TEXTE]

(13) François Gadet, évoquant la raréfaction des chroniques de langage dans la presse écrit : économie de place ? ou, comme le pense Cellard, caducité progressive de la formule devant l'existence, depuis 1936, de l'ouvrage de référence reconnu par tous qu'est la grammaire de Grevisse ? (dans Nouvelle Histoire de la langue française, sous la direction de Jacques Chaurand (Seuil, 1999).

Autre propos que nous ne saurions vous taire : Voyez les exemples et les contre-exemples sans fin, signés des plus grands noms de notre littérature. Tout est là, qui prouve que les usages multiples existent, incontournables, et donc qu'il faut les accepter. Nos puristes ont lu Grevisse. Ils apprécient certainement sa modération, sa finesse et ses nuances, car il n'a rien, certes non, d'un dangereux révolutionnaire. Ils savent que, comme disait Queneau, « le français normal poursuit son cours ». Mais cela, c'est pour eux, entre eux, entre gens bien élevés. Les autres n'en savent rien (Nina CATACH, Les Délires de l'Orthographe, Plon, 1989). [REVENIR AU TEXTE]

(14) Définition similaire, jusqu'à ce point, à celle qu'on trouve dans le Grand Larousse de la langue française en VII volumes (sous la direction de Louis Guilbert, René Lagane, Georges Niobey), Larousse, 1978, ISBN 2-03-007706. [REVENIR AU TEXTE]

 

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