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SOMMAIRE DU DOSSIER | EN 5 MINUTES | AVOIR | ÊTRE | COMMENTAIRE
Le texte qui terminera ce commentaire n'est ni d'un anarchiste, ni d'un illettré souhaitant mettre à bas l'orthographe, ni d'un illuminé s'exaltant sur une révolution orthographique qu'il faudrait déclencher. Il est de Joseph Hanse (1902-1992), professeur à l'Université de Louvain, membre de l'Académie royale de Belgique de langue et de littérature française, premier président du Conseil supérieur de la langue française de la communauté française de Belgique, président fondateur du Conseil international de la langue française.
Ajoutons-y, pour faire bon poids, le fait que Grevisse lui-même, ce monument pour ceux qui sont attachés à la langue (ou à la norme) ne dédaigne pas de le citer comme une référence digne de foi dans Le Bon Usage... notamment sur la question de l'accord du participe passé.
Mais auparavant - et sans remonter au déluge, il n'est pas inintéressant de rappeler quelques faits et prises de position. Cette question mériterait d'être approfondie sans nul doute, mais il s'agit bien de ne pas se contenter d'ériger en dogmes intangibles l'enchevêtrement abstrus des « règles et sous-variantes » théoriquement en vigueur (je n'ose dire « en usage »). Sur ce point, je ne saurais que recommander chaudement la lecture de Le Participe passé autrement de Marc Wilmet (éd. Duculot) qui comprend un exposé de la question à la fois complet et accessible au grand public et une méthode beaucoup plus simple pour trouver l'accord, qu'il s'agisse de l'emploi avec avoir ou du cas des verbes pronominaux.
L'arrêté Haby du 28 décembre 1976 (Journal Officiel du 9 février 1977) comportait un certain nombre de tolérances orthographiques, portant notamment (mais pas exclusivement) sur l'accord du participe passé. Il actualisait l'arrêté Georges Leygues du 26 février 1901, jamais appliqué en fait. L'arrêté Haby fut également ignoré. Concernant l'accord du participe passé, la question fut reprise, on ne peut plus timidement, dans les rectifications orthographiques publiées au Journal Officiel de la République française du 6 décembre 1990 (on trouvera dans les liens la référence au site belge de l'APARO qui en traite plus en détail). S'agissant de l'accord avec le participe passé, on s'est borné à étendre à « laisser » la règle d'invariabilité applicable à « faire » suivi d'un infinitif.
Josette Rey-Debove, dans La réforme de l'orthographe au banc d'essai du Robert (éd. Dictionnaires Le Robert, juillet 1991), après avoir souligné « qu'une simplification de l'accord des participes passés pouvait paraître séduisante », en contestait immédiatement l'utilité - en tout cas quant à une réforme générale. « À étudier de plus près cette question,, écrit-elle, il nous est apparu que le système actuel, bien que difficile, était merveilleusement agencé du point de vue logique et que, pour le sens, il permettait des nuances délicates qui font défaut à d'autres langues. De plus, tout changement de ce système au profit de l'invariabilité pourrait, de proche en proche, se répercuter sur l'adjectif qualificatif puisque la frontière entre participe passé et adjectif est très incertaine. On se retrouverait quasiment dans le système anglais où les deux sont invariables. Les changements grammaticaux ont une portée considérable et la prudence s'impose. ». En somme, c'est assimiler une réforme d'ampleur à une débâcle linguistique annoncée (d'autant plus que le seul mot anglais fait toujours réagir les défenseurs de la langue française... dont je suis).
Faudrait-il revendiquer à l'inverse un changement radical : l'accord systématique avec le verbe « être », l'absence d'accord avec « avoir » ? La question n'est pas à l'ordre du jour. Même parmi les partisans les mieux informés et les plus déterminés d'une réforme raisonnée de l'orthographe (je pense, en France, à l'AIROE), on n'en est pas là.
En 1989, les éditions du Seuil publiaient « Que vive l'orthographe », de Jacques Leconte et Philippe Cibois. Philippe Cibois était chercheur au CNRS et militant de l'AIROE (Association pour l'information et la recherche sur les orthographes et systèmes d'écriture, 4 passage Imberdis, 94700 Maisons-Alfort), comme le fut Nina Catach. Jacques Leconte arguait de sa qualité d'ancien instituteur (j'incline à penser que c'est un titre dont on peut se prévaloir).
Cet ouvrage explique très clairement (page 43) : « voilà pourquoi il faut être prudent avec l'auxiliaire avoir : "j'ai assis => ma poupée", mais "Je l'ai assis" peut être choquant et on doit entendre "je l'ai assise", même si l'usage, incorrect tend à escamoter cet accord[NDLR : il s'agit de l'usage oral, phénomène déjà constaté par Grevisse ou Hanse]. Même quand on ne l'entend pas, l'absence d'accord est choquante pour l'oeil : on ne peut écrire "je l'ai vu" quand il s'agit d'une femme, ou "je l'ai lu" quand il s'agit d'une lettre.
Donc, dans les cas simples, nous devons garder l'accord du participe passé qui se résume à :
- Auxiliaire être, accord avec le sujet : "ex.: Elles se sont perdues".
- Auxiliaire avoir, accord avec le complément d'objet direct si celui-ci est placé avant. [...] On ajouterait, comme le rapport Beslais [NDLR: 1957] et comme l'autorise l'arrêté Haby : le participe passé est invariable quand il est suivi d'un infinitif (ou d'un participe). [...]
Rappelons aussi l'invariabilité dans les verbes impersonnels ou pris impersonnellement [...] et la tolérance après "en" [...].Quant à la voix pronominale, c'est si compliqué qu'il faudrait en arriver à cette règle générale, comme le suggère M. Hanse, président du CILF [NDLR : Conseil International de la Langue Française. On verra, dans la page consacrée au participe conjugué avec « être » que la position de Hanse était même devenue plus réformatrice !] : "à la voix pronominale, le participe passé s'accorde avec le sujet, sauf s'il a un complément d'objet direct (accord avec celui-ci placé avant)." [...]
Donc, il semblerait sage de n'introduire que ces deux nouveautés. »
Mais, comme annoncé au début de ce « commentaire », laissons la parole, justement, au regretté Joseph Hanse... après avoir rappelé ces deux exemples (qu'il cite p.639/640) savoureux d'erreurs d'accord commises « au plus haut niveau » :
- « On s'est ému en 1974 quand le Président de la République française a dit publiquement : Les décisions que j'ai pris et Toutes les décisions que je vous avais promis. La faute est flagrante, mais on l'entend souvent dans la meilleure société française ou à la radio ou dans les débats parlementaires. »
- « On n'a même pas remarqué que Marcel Brion, recevant Jean Mistler à l'Académie française en 1967, a dit : Je ne pense pas [...] que vous ayez faite vôtre sa théorie de l'inégalité des races humaines. Le participe devait pourtant rester invariable. »
Valéry Giscard d'Estaing n'a pas été le seul fautif au sommet de l'État. On sait que, le 21 septembre 2000, le président de la République française s'était rendu célèbre par la reprise de l'adjectif abracadabrantesque dont on ne trouvait trace que chez Rimbaud. Mais à cette occasion, si la version écrite a été rectifiée, ce qui a dit était bien ceci : Hier, on faisait circuler une rumeur fantaisiste sur une grave maladie qui m'aurait atteinte, sous entendu je ne serais plus capable d'assumer mes fonctions. Aujourd'hui, on rapporte une histoire abracadabrantesque. Cette erreur avait été relevée dans le forum fr.lettres.langue.francaise et un extrait de cet entretien avec des journalistes, diffusé de nouveau il y a quelques semaines, montre bien l'erreur (puisque c'est m', mis pour celui qui parle qui, est le complément d'objet support de l'accord avec le participe, et non le sujet de la proposition relative qui — mis pour maladie. On sait Jacques Chirac coutumier de l'insistance sur les liaisons : mais là, pas de liaison entre atteint et sous entendu.
L'écrit se surveille mieux que l'oral spontané. En témoigne cet exemple cité par Marc Wilmet, non dans Le Participe passé autrement, mais dans sa Grammaire critique du français : il y relevait (§ 464, au bas de la page 361) une absence d'accord « fautive » à l'oral dans une intervention télévisée de François Mitterrand, pourtant fin praticien de la langue, en avril 1992 : ... dans les conclusions qu'ils m'ont remis [et non « remises »] le 9 avril....
Luc Bentz
Un censeur sévère... et éclairé
[...] Le raffinement et la complexité des règles, parfois contradictoires, et les divergences ou les hésitations de l'usage, non seulement oral mais écrit, justifient encore la remarque de Vaugelas, disant à propos de l'accord des participes passés : " En toute la grammaire française, il n’y a rien de plus important, ni de plus ignoré. " Il s’expliquait : de plus en plus important, à cause de la fréquence des emplois, " de plus en plus ignoré, parce qu’une infinité de gens y manquent. "
Deux siècles plus tard, Bescherelle écrit dans sa Grammaire nationale, au moment où il aborde cette question : "Nos auteurs ont fait et font encore aujourd’hui varier ce participe dans certains cas, tandis qu’ils le laissent invariable dans d’autres. De là les difficultés assez grandes qu’offre la syntaxe de cette partie importante du discours. On a écrit sur ce sujet des traités spéciaux ; on a rempli des volumes entiers de règles, d’exceptions, d’exemples et d’applications et, avec tout cet attirail de science, comme le dit l’Encyclopédie moderne, on a embrouillé une matière fort simple ; on en a fait la torture de l’enfance, l’épouvantail des jeunes personnes et le désespoir des étrangers. "
Les grammairiens du XXe siècle, même quand il se soumettent aux règles, regrettent l’importance qu’elles ont prise et constatent leur fragilité ou leur gratuité. Plutôt que de citer Ferdinand Brunot ou Marcel Cohen ou d’autres, notons ces soupirs d’André Thérive dans Clinique du langage : " Hélas ! Quand on touche au vieil accord des participes passés, on se fait aussitôt accuser de sacrilège grammatical " (p. 255). " L’accord des participes passés est ordonné non par des convenances profondes, mais par une tradition universitaire " (p. 256). " Ainsi donc on pourrait soutenir que l’accord du participe ne sert à rien, ne plaît à personne et gêne tout le monde " (p. 260). Il a beau jeu de noter " le divorce secret entre la langue écrite et la langue vivante " (p. 258).
Précisons : si l’on confronte les règles et la langue parlée, ce divorce est patent. Il l’est même entre l’usage écrit et certaines règles que l’enseignement a fini par vouloir imposer, mais qui sont loin d’être observées par tous les bons écrivains soucieux d’écrire correctement ou par l’usage spontané d’un très grand nombre de gens cultivés témoignant du même souci.
Joseph Hanse, Nouveau Dictionnaire des Difficultés
du Français moderne (3e édition, 1994, p. 636 et suiv.)
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