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Annexe historique


  1. La transition vers la féodalité
  2. L'Église, les clercs

La transition vers la féodalité

Charles le Chauve règne sur la Francie occidentale jusqu'en 877, mais « son règne s'écoula dans [un] climat d'insécurité, de guerres, de révoltes » (1). Les quarante ans qui suivent sont marqués à la fois par l'affaiblissement des Carolingiens et les invasions des Normands qui ne sont « fixés » que par le traité de 911. Lorsque Hugues Capet, duc de France, est couronné en 987, c'est le début d'une lignée dont les descendants règneront jusqu'en 1848. Mais déjà sa famille avait occupé le trône en lieu et place d'un Carolingien déposé : son grand-père Robert de 922 à 923 et, avant lui, son grand-oncle Eudes, comte de Paris (888-898). On ne sait pas encore que ce changement dynastique correspond à une construction nouvelle : la féodalité.

L'insécurité a conduit à un émiettement des territoires ; la protection est assurée au plus près. Les Grands ont même n'ont que peu ou pas de prise sur ceux qui ne deviendront qu'ensuite leurs vassaux, dans une lente reconstruction. De la même manière que les derniers Carolingiens ont dû concéder des terres (et les hommes allant avec) à l'aristocratie franque, de même ces grands ont-ils dû eux-mêmes admettre l'autonomie de leurs leurs vassaux. La notion de suzeraineté ne se renforcera qu'après coup, dans un second mouvement, parce que, pour lutter contre le morcellement des domaines, la règle du droit d'ainesse va s'imposer petit à petit, parce qu'en raison du cout que représentera l'armement du chevalier, les cadets seront placés chez de plus grands seigneurs... quand ils ne profiteront pas de l'exutoire que représenteront les croisades (y compris celle d'Espagne) ou dirigés vers une fonction ecclesiastique.

La remise en cause de l'autorité monarchique ne remonte pas aux tout derniers Carolingiens. Charles le Chauve, premier roi d'une France nommée, dut accepter, sous la pression d'une campagne contre les Bretons, accorder aux Grands et à l'Église l'équivalent de la Magna Carta anglaise de 1215 avec quatre siècles d'avance (assemblée de Coulaines, près du Mans, en novembre 843). La notion même d'élection royale conduira d'ailleurs les Capétiens, jusqu'à Philippe Auguste (1180-1223) feront couronner de leur vivant leur fils ainé.

Il ne faut pas rêver sur ce que représentait réellement la puissance du duc de France lors de son accession au trône. Le domaine royal de 987 ne représente que 7000 km2, l'équivalent d'un département français actuel, qui ne sont pas d'un seul tenant : une zone de Senlis à Paris - qui en marque la limite sud ; un autre bloc dont Orléans est le centre. Cinquante ans après l'élection de Hugues Capet, son sixième successeur, Louis VI le Gros se rendit célèbre - on le sait par Suger - pour avoir fait la chasse aux seigneurs-brigands, autrement dit pour avoir dû conduire ce qu'on nommerait aujourd'hui des opérations de police.

Période difficile que celle-là, qui n'a pu manquer de l'être aussi pour la vie intellectuelle et culturelle. Le royaume de France se constituait à partir de rien, et quand bien même les premiers rois s'intéressèrent aussi à l'étranger, pour employer une tournure moderne, ils n'étaient pas en situation, en pouvoir ou en volonté de s'appuyer, comme Charlemagne, son fils et encore ses petits-fils avaient pu le faire, sur un réseau efficace de subordonnés qui étaient devenus indépendants ou d'une Église dont la qualité était utile, voire nécessaire à la cohésion de l'empire.

Du règne de Robert le Pieux (996-1031), fils et successeur de Hugues Capet, il ne reste que trente-huit actes pour trente-cinq années de règne. Deux-mille-cinq-cents actes ou mentions d'actes sont connus pour le règne de Philippe Auguste un siècle plus tard (1180-1223) et des dizaines de milliers pour celui de Philippe le Bel (1285-1314). Pour les uns comme pour les autres, tout n'a peut-être pas été conservé ; il n'empêche, le nombre de pièces disponibles est sans nul doute un double signe : celui de la contraction du domaine royal réel, celui d'une raréfaction de l'écrit - indépendamment de la langue dans laquelle sont rédigés ces actes, qui est le latin. Pour Charlemagne en effet, quand bien même les sources peuvent être considérées comme insatisfaisantes, restent notamment des annales, des poèmes, quatre-vingt décrets ou « capitulaires » (dont le fameux De Villis sur la gestion des domaines), 164 diplômes authentiques, un traité sur l'administration de la Cour et du royaume (2).

Il n'est pas possible d'en tirer des conséquences mathématiques. Nous ne savons pas, au total, combien d'actes ont effectivement été rédigés ni quelles raisons (ou quels hasards) ont pu conduire à la conservation des documents disponibles. Du moins peut-on mesurer les progrès de l'organisation de l'administration capétienne et en tirer une impression de contraction du volume de « l'écrit » aux IXe et Xe siècles.

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Les clercs

La renaissance carolingienne, avec sa réforme des études matines, a disparu sans doute avant même que le dernier des Carolingiens ne fût remplacé par le premier roi Capétien « officiel ». Même si le doute peut subsister, que penser des suites à long terme du concile de Tours (813) qui avait recommandé le prêche en « langue vulgaire » en lisant ceci ?

 « Nous possédons une masse considérable, et presque accablante, de sermons [...]. Telle que nous la connaissons, cette littérature est écrite en latin, et la question se pose de savoir dans quelle langue les clercs ont prêché à la foule. En bonne logique, ils devraient avoir prêché en français. Si cela était le cas, il serait bien surprenant que, pratiquement, tous les sermons dont nous avons le texte aient été composés en latin. On dira peut-être ce qui s'est passé, ou du moins, ce qui s'est passé pendant longtemps. [...] Que cela ait duré pendant tout le Moyen Âge, on ne peut pas le croire puisque l'on aura, pour les deux derniers siècles du Moyen Âge [XIVe et XVe siècles] des sermons en langue vulgaire. Il est vrai que, dans l'intervalle, les ordres mendiants ont été créés. Serait-il téméraire d'expliquer le succès de leurs prédications par le fait qui'ls ont prêché en langue vulgaire, en un temps où le clergé séculier s'en tenait à la lecture de sermons en latin préfabriqués ? » (Robert FAWTIER, article « Les Capétiens directs », Histoire Universelle, tome II, p. 781-782, Encyclopédie de la Pléiade, NRF-Gallimard, 1957).

L'Église a, au cours de l'histoire, connu à plusieurs reprises de tels effondrements quand bien même subsistaient des ilots de spiritualité (3). L'église du haut Moyen Âge ne ressemble qu'imparfaitement à celle que nous connaissons aujourd'hui. On distingue certes, comme aujourd'hui, des religieux séculiers (évêques et prêtres desservants) et réguliers (c'est-à-dire qui obéissent à une règle comme celle de saint Benoît), mais

 « [...] il existe, au Moyen Âge, tout un personnel ecclésiastique dont il est difficile de savoir quand il a reçu les ordres, ou dans quel monastère il a fait professsion. Il n'y a pas de séminaire pour la formation du clergé. Il n'est pas absolument sûr que tous les monastères aient eu des registres des professions faites chez eux. Au Moyen Âge, tous ceux qui ont étudié, même si ces études se sont limitées à apprendre à lire, et plus rarement à écrire, peuvent revendiquer la condition cléricale.
 
Mais là encore, si à l'extrême rigueur, on peut retrouver dans les registres matricules les noms de ceux qui auront été inscrits aux universités - quand celles-ci apparaîtront, c'est-à-dire pas avant le XIIe siècle -, comment prouver ou refuser de croire l'assertion d'un homme qui réclame ce qu'on appelle le bénéfice de clergie ? Finira par se dire clerc tout homme qui saura lire. Pour beaucoup, le seul signe extérieur de la cléricature consistera dans la tonsure qui peut être faite par le premier venu sur lui-même, ou avec l'aide d'un ami. Le résultat de ce manque d'organisation dans la preuve de la condition cléricale a entraîné, naturellement, la multiplication des clercs. » (4)

Jusqu'au XIe siècle, nombre de clercs, même pourvus des ordres majeurs, vivent en concubinage. C'est alors qu'un mouvement profond de réformes nait dans l'Église, à la fois contre la simonie (l'achat des bénéfices ecclésiastiques) et le nicolaïsme (le mariage des prêtres). Aux XIIe et XIIIe siècles, l'Église régulière fera l'objet d'une « reprise en mains » et d'une réorganisation : Clairvaux, Cîteaux, Fontevrault seront des foyers de cette réforme.

La création des universités va dans le même sens. Les écoles préexistantes, d'abord groupées autour de l'évêque et de sa cathédrale, ne dispensaient qu'un enseignement rudimentaire. On aurait tort d'imaginer qu'elles ressemblassent, même sous une forme atténuée, aux universités actuelles. Leur objet n'était pas de former des lettrés « dans l'absolu », mais bien des clercs au sens étroit du terme. Au reste, la création d'un studium generale, au Moyen Âge, relevait de l'autorité du pape. D'ailleurs, l'Université des maitres et des étudiants de Paris (créée en 1257) était à ses débuts sous le contrôle du chancelier de l'évêque (5). Constituée véritablement en université, elle restera sous le contrôle de l'Église, mais en relevant cette fois du Saint-Siège.

Mais si l'Université se préoccupe exclusivement de la préparation des futurs clercs, elle n'avait su ou pu leur réserver l'accès aux bénéfices ecclésiastiques, avant les XIVe et XVe siècles. La coutume franque du partage avait fait place, peu à peu, à un droit d'ainesse qui évitait le morcellement des terres ; les cadets eurent alors comme perspective de servir auprès d'un grand, de participer (comme les ainés parfois) aux croisades et, comme cela se répètera sous l'Ancien Régime, de se voir réserver des bénéfices ecclésiastiques (sièges épiscopaux, abbayes) - la différence résidant ensuite dans le fait que les cadets destinés à un siège ecclésiastique (ou parfois très précocement pourvus de celui-ci) seront amenés (en principe) à suivre le cursus requis.

En revanche, les pouvoirs laïcs vont avoir de plus en plus besoin de gens sachant lire et écrire, y compris en beau latin : les administrations sont d'abord des chancelleries charges de rédiger des actes, en latin cela va de soi. Inversement, ces clercs utilisés par les rois ou les grands féodaux se verront récompensés par l'attribution de fonction ecclésiastiques auxquelles leur formation leur donnait légitimement accès. Au demeurant, un certain nombre d'étudiants ne progresseront pas au-delà des « arts mineurs » (6) : beaucoup deviendront agents royaux ou écrivains (dans l'acception la plus large du terme).

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ACCUEIL DU DOSSIERSOMMAIRE GÉNÉRAL
Du gallo-roma(i)n au françaisLes Serments de Strasbourg
Des Capétiens à la fin du Moyen ÂgeLe francienAnnexe historique
ConclusionBibliographieGlossaire

 


Notes

  1. Émile G. LÉONARD, « L'empire franc d'Occident », Histoire universelle, tome II, p. 412, Encyclopédie de la Pléiade, NRF-Gallimard, 1957).
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  2. Émile G. LÉONARD, « L'empire franc d'Occident », Histoire universelle, tome II, p. 358, Encyclopédie de la Pléiade, NRF-Gallimard, 1957).
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  3. Déjà sous les Mérovingiens, les évêques, de plus en plus recrutés au sein de l'aristocratie palatine, « comme les dignitaires laïques, participèrent activement aux complots et aux révoltes des grands : ainsi saint Léger, évêque d'Autrun, se compromit à tel point au service du maire de Nesutrie, Leudésius, qu'après la victoire d'Ébroïn [qui reprit le pouvoir en 675], il fut atrocement supplicié, attirant sur lui la pitié populaire qui en fit un saint. À partir du VIIe siècle, les évêques eurent de moins en moins le loisir et le goût d'entretenir la foi de leurs ouailles ou d'évangéliser les païens, encore nombreux » (Émilienne DEMOUGEOT, « Les royaumes barbares », Histoire universelle, tome I, p. 1369, Encyclopédie de la Pléiade, NRF-Gallimard, 1956). On notera que cette ferveur populaire nous vaudra l'un des plus anciens textes en français, la Vie de saint Léger (2e moitié du Xe siècle).
    La situation se répètera ultérieurement. On sait le rôle que jouera la critique des indulgences dans la pensée de Luther ; on n'ignore pas ce qu'était, en France, la composition du haut clergé à la veille de la Révolution française. Si les évêques issus de la noblesse ne furent pas tous des Talleyrand (un Richelieu, par exemple, se préoccupa de la qualité du clergé lorsqu'il assuma effectivement ses fonctions d'évêque de Luçon), la mauvaise réputations des abbés de cour vaut largement celle des petits marquis...
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  4. Robert FAWTIER, « Les Capétiens directs », Histoire universelle, tome II, p. 760, Encyclopédie de la Pléiade, NRF-Gallimard, 1957).
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  5. L'évêché de Paris était suffragant de l'archevêché de Sens. Il ne sera élevé au rang d'archevêché que sous Louis XIII.
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  6. L'Université de Paris se divisa rapidement en facultés. La faculté des Arts regroupait les arts mineurs (grammaire, rhétorique, dialectique). Les arts majeurs (arithmétique, géométrice, musique, astronomie) étaient enseignés dans les facultés de droit (canon) et, surtout, de théologie. « La faculté des Arts s'élève à peine au niveau d'un enseignement secondaire des plus médiocres », Robert FAWTIER, ouvrage cité, p.  770.
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