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Il n'en est pas des langues comme des successions monarchiques. Il est impossible, à un moment précis, d'avoir pu dire « le roi latin est mort ; vive le roi français ». Entre 600 et 813, a émergé ce que les évêques de Tours ont appelé « rusticam Romanam linguam », qu'il percevaient sans doute comme une langue romaine des campagnes, latin abâtardi dans lequel il fallait porter la parole divine, mais en quoi nous voyons une langue romane, ce qui est déjà autre chose - traduttore traditore !
La genèse de la langue française procède d'une lente maturation, mais aussi d'une longue dénégation de son autonomie. La différence entre le gallo-roman et le roman est celle qui sépare une langue d'un dialecte : une différence de statut, mince différence sur le fond, différence essentielle pour l'histoire de la langue française.
La langue de l'expression soutenue, celle de l'écrit, était le latin, langue de l'enseignement pendant tout le Moyen Âge. L'affirmation du français est un choix politique conscient, voulu, réfléchi ; les Serments de Strasbourg constituent, selon la formule de Bernard Cerquiglini, une « attextation du français » conçue comme l'expression d'une distinction linguistique fondant une identité politique - distinctions dont la transcription écrite fut à la fois l'objet, le moyen et l'acte fondateur.
C'est ce cheminement que nous vous contons.
Luc Bentz
AVERTISSEMENT : si les mots ou expressions roman, gallo-roman sont relativement définis, il n'en va pas de même pour français qui peut recevoir des acceptions fort différentes. Au cours du texte, ces mots renvoient au glossaire. De même, plusieurs renvois sont disponibles vers la page spécifique consacrée aux Serments de Strasbourg.
Le français, une langue romane sous influences
Le français est une langue romane : comme l'italien, l'espagnol, le portugais, le catalan, le roumain, l'occitan, le franco-provençal, etc., il est issu de l'évolution du latin. Ce latin n'était pas le latin littéraire, mais le latin populaire (dit parfois latin vulgaire au sens étymologique, non péjoratif du terme), autrement dit la langue parlée, quodienne, familière (1). Entre le Ier et le Ve siècle, c'est un latin régional qui a remplacé le gaulois (2). Ce latin régional donnera ultérieurement naissances aux dialectes d'oc, d'oïl et aux "franco-provençaux".
Du gaulois, dont nous savons si peu, il nous reste un bagage de 100 à 180 mots selon les sources (mais le gaulois est davantage présent dans les noms de lieux). Le fonds primitif du français est essentiellement latin (en sont issus les vingt mots les plus fréquents du français et au moins les quatre cinquièmes des cent mots les plus fréquents). Du germanique ancien (emprunts antérieurs aux Grandes Invasions des IVe et Ve siècles, francique - la langue des Francs), le français a conservé environ 400 mots... dont le nom de la langue (3). Pour le Robert historique, le gaulois a eu la plus forte influence sur le latin parlé de toutes les langues préexistantes de la Romania :
« On lui attribue le passage du u... (ou) à ü (u) qui a eu lieu en français, mais aussi dans les parlers de l'Italie du Nord et dans certaines parties du Portugal [...], de même que celui de -ct à -it, comme par exemple latin factum > français fait. Ces changements phonétiques différencient, dans une large mesure, le français de celle des autres langues romanes. » (4) Discutée quant à son ampleur, cette influence phonétique, est
« néanmoins suffisamment forte au cours des siècles de contact (le gaulois disparut à la fin du IVe siècle, au plus tard pour que l'on puisse qualifier de gallo-roman le latin parlé en Gaule. En revanche, ce gallo-roman subit une pression très efficace (lexicale, phonétique et syntaxique) du superstrat germanique, au nord de la Gaule. Suffisamment forte, cette fois-ci, pour que l'on puisse distinguer deux langues dans ce gallo-roman : la proto-langue d'oïl au nord, la proto-langue d'oc au sud. Les raisons de cette influence décisive tiennent certes à la longue durée du contact ; de 486, arrivée des Francs, à 987 : Hugues Capet est le premier roi franc à ne plus parler que la langue romane ; un interprète lui est nécessaire quand on s'adresse à lui en langue germanique » (5). Bernard Cerquiglini (L'accent du souvenir, p. 14-15) insiste sur la dimension sociologique de l'influence franque.
« À partir du Ve siècle, en Gaule, l'enjeu social des idiomes prend une disposition des plus originales, figure exemplaire de ce qu'est, dans son fond, l' "influence" linguistique. Les envahisseurs adoptes certes la langue des envahis, comme idiome second puis premier, mais, grâce à leur position sociale, ils imposent leur parlure. Ce n'est pas le gallo-roman des Gallo-Romains qui s'imprègne d'éléments germaniques ; c'est le gallo-roman des seigneurs germaniques, donné à entendre et valorisé par eux, qui devient la norme, et chasse l'autre. Les déformatiosn opérées par les Francs acquièrent un prestige social : elles émanent de la classe dirigeante, elles en sont la marque, voire la distinction. De ce bilinguisme socialement orienté procède par suite un gallo-roman nettement transformé par les Francs. Le français, si l'on ose dire, est du francé. » (6)
Du concile de Tours (813) aux Serments de Strasbourg (842)
Ceci a pu légitimement le conduire à dire de la langue française qu'elle était, « de toutes les langues romanes, la fille la plus ingrate du latin » (7). Toujours est-il qu'à l'aube du IXe siècle, « le latin du nord de la Gaule a pris des caractères assez particuliers pour qu'il ne puisse plus se confondre avec le latin véritable, que la réforme des études à l'époque de Charlemagne avait d'ailleurs restitué comme langue de culture » (8). Dans les écoles restaurées, on enseigne le latin avec sa prononciation d'origine et on introduit la langue commune dans les sermons (in rusticam romanam linguam=dans la langue romaine des campagnes, ordonna le concile de Tours en 813). Comme l'écrit Nina Catach :
« Nous tenons là, en effet, une des raisons les plus évidentes mais les plus difficilement concevables de notre façon d'écrire : le latin et le français ont vécu durant de nombreux siècles (et, dans certains milieux, comme l'Église et l'Université, jusqu'à une époque toute récente) en état de véritable symbiose [C'est nous qui soulignons] ; ils étaient sentis comme une seule et même langue : on lisait le latin à la française, on écrivait le français à la latine. Le clerc qui a transcrit les Serments de Strasbourg parlait déjà français et écrivait encore latin, ou du moins se servait tout naturellement des usages latins pour écrire le français. Lorsque, avec beaucoup de mal, les deux langues se sont définitivement séparées, il était sans doute trop tard. Ce fait, d'une importance capitale, va influer sur toutes les périodes qui vont suivre. » (9) La conscience d'une unité linguistique (comme il y avait unité de l'Église, unité - même fictive - de l'Empire) a donc duré longtemps ; comment traduire aujourd'hui « romanam rusticam linguam » : langue rustique, certes, mais romaine ou romane ? La traduction contemporaine - romane - est ana/chronique. Au concile de Tours, même si on la qualifie de rurale, c'est bien de langue romaine qu'il s'agit dans l'esprit de l'épiscopat ; mais inversement, il s''agit bien d'une langue - et non plus d'un registre particulier : la contradiction est évidente pour les linguistes d'hier et d'aujourd'hui ; l'était-elle pour les évêques et, au-delà, les clercs d'alors ? Toujours est-il que « la langue parlée leur semble alors suffisamment autonome du latin, et l'inter-compréhension rompue, pour que cette langue vulgaire soit recommandée, et par là-même désignée » (10). Paradoxalement, la politique de restauration du latin sous Pépin le Bref et surtout Charlemagne a contribué à mettre en évidence le fossé entre les deux langues.
L'évolution du gallo-roman vers le roman s'est étalée pendant plusieurs siècles. De quand la dater, selon qu'on s'intéresse au parler (à la conscience qu'on pouvait avoir de cette différence au-delà d'une « simple » différence de registre : on ne s'adresse pas à son épicier comme à son patron) ou à l'écrit ? Il semble qu'on ne puisse pas localiser un texte d'après ses particularités régionales ou dialectales avant le VIIe siècle (11). La formulation du concile de Tours n'en revêt que plus d'importance, d'autant plus qu'elle ne s'applique qu'à la Gaule septentrionale :
« Et ut asdem omelias quisque aperte transferre studeat in rusticam Romanam linguam aut Thiotiscam, quo facilius cuncti possint intellegere quae dictuntur. » Autrement dit, on décida « que chaque évêque, dans ses sermons, donnerait des exhortations nécessaires à l'édification du peuple, et qu'il s'appliquerait à traduire ces sermons en langue romane rustique, ou en allemand, afin que les fidèles puissent plus aisément en comprendre le contenu » (12).
Ce transferre (=porter à travers, transporter ; au sens figuré - comme ici - traduire par écrit) signifie une mise par écrit d'homélies en langue romane, qui ne furent pas conservées ; redonnons dès lors la parole à Bernard Cerquiglini (ibid) :
« Depuis quand le français existe-t-il ? Depuis le jour où son altérité et sa spécificité, dues à son développement interne, sont reconnues et désignées. Du jour que celles-ci sont utilisées consciemment, dans un but de communication, dans une relation de pouvoir, et que cet emploi prend la forme du savoir, c'est-à-dire l'écriture. Depuis quand parle-t-on français ? Depuis qu'on l'écrit. » Les homélies ainsi rédigées n'ont pas laissé de traces. Le parchemin était rare ; ce transfert n'était qu'un adjuvant à la pastorale, dont le latin, pour des siècles encore, était le vecteur essentiel, alors que « la bâtardise latine » de la langue orale était (encore) bien perçue par les clercs. Mais, pour B. Cerquiglini (ibid., p. 43-44) :
« Cette décision, néanmoins, marque une étape dans l'histoire du français. Elle implique qu'alors des clercs se mirent à concevoir leur langue maternelle du point de vue de la stabilité scriptuaire, et selon les conséquences qui en découlent pour la langue et la graphie, que des scribes taillèrent leur plume pour une activité nouvelle, voire que des habitudes, une tradition modeste se fondèrent. On peut supposer par suite que quand, trente ans plus tard, on rédigea les Serments de Strasbourg, on disposait d'une expérience dans la rédaction de textes en langue vulgaire : ce qui peut expliquer la réussite linguistique des Serments, rédigés dans une langue transdialectale, copiés selon une graphie assez régulière, ou du moins réfléchie. » La différence entre la langue et le dialecte tient seulement au statut politique ou historique que l'on donne à un idiome : reconnaissance de fait par le concile de Tours, reconnaissance de droit par les Serments de Strasbourg qui constatent la concordance, même relative, entre une entité politique, la Francie occidentale, et la langue des populations qui l'habitent. La césure est bien là, marquée par les Serments de Strasbourg considérés comme le premier texte jamais écrit en français. Ce français-là est fort éloigné du nôtre, mais sans doute pas plus incompréhensible que l'ancien ou le moyen français qui ont précédé un français « classique » (XVIIe) de plus en plus éloigné du nôtre.
« Avant les Serments, une parlure romane, qui s'est peu à peu dégagée du latin, s'échange diversement. Après, le protofrançais a reçu une forme commune, acquis un statut politique, accédé à l'écriture. Après les Serments de Strasbourg, et seulement après, le français existe. » (Bernard CERQUIGLINI, La Naissance du français, p. 4.)
ACCUEIL DU DOSSIER — SOMMAIRE GÉNÉRAL
Du gallo-roma(i)n au français — Les Serments de Strasbourg
Des Capétiens à la fin du Moyen Âge —Le francien — Annexe historique
Conclusion — Bibliographie – Glossaire
Notes
- Sur les traits phonétiques principaux, on pourra se reporter au Bon usage, § 7, b.
- On se reportera au très intéressant article « Le gaulois (la langue gauloise) » du Robert historique de la langue française, t. II.
- Sur l'origine et l'évolution du français, en dehors des ouvrages plus spécialisés évoqués dans la bibliographie, on pourra se reporter au Bon usage, § 7 et suivants, 151, ainsi qu'à l'article « Français » du Robert historique de la langue française (t. II).
- Marie-José BROCHARD, article « Langues romanes » (chercher à « Roman »du Robert historique de la langue française (t. III).
- Bernard CERQUIGLINI, La Naissance du français, p. 32.
- On trouvera une expression équivalente chez le même auteur dans La Naissance du français, p. 32-33. B. Cerquiglini y relève qu'au début du Ve siècle déjà, Saint-Jérôme relevait que « la latinitas changeait tous les jours, "et regionalibus, et tempore". » [selon les régions et dans le temps]
- Bernard CERQUIGLINI, Le roman de l'orthographe, p. 15.
- Le bon usage, § 8.
- L'orthographe, p. 9. Citant Beaulieux dans L'histoire de la langue française, Nina Catach relève que les croisements entre des deux langues [latin et langue vulgaire] « se conçoivent d'autant plus facilement qu'à cette époque la prononciation du latin animam, inimicum, nunquam, rex et du français aneme, enemi, nonke, reis devait être sensiblement la même » (même page).
- Bernard CERQUIGLINI, La Naissance du français, p. 37. L'auteur précise sur la même page qu'« une telle prise de conscience n'eut lieu qu'en Gaule du Nord : le français est la première langue romane à avoir été perçue. Ainsi, il faut attendre le début du Xe siècle pour trouver quelques témoignages laissant entendre que les Italiens percevaient ou pouvaient percevoir que le latin n'était plus leur langue maternelle. »
- Cf. Bernard CERQUIGLINI, La Naissance du français, II, 2, p. 33-36. Et l'auteur de préciser : « Si les traits particuliers, signant une véritable scission de la Romania, avaient été importants avant 600, ils auraient eu quelque écho dans la langue écrite. »
- Bernard CERQUIGLINI, La Naissance du français, p. 41-42. Une analyse indique, en reprenant les travaux de Michaël Richter, les législations des synodes réunis en 813 : à Mayence, il était demandé de prêcher en langue germanique ; à Arles et Châlons-sur-Saône, les recommandations sont plus générales « l'intelligibilité d'un texte rédigé en un latin simple ne posait pas de problème dans cette Gaule du Sud, future (voire presque déjà) terre d'oc. » C'est là que la spécificité du synode de Tours apparait instructive, pas seulement « en soi », mais aussi par comparaison.
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