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 PROPOS DE L'ÉDITEUR (JUILLET 2000) 

Anglicisation :
l'essentiel et l'accessoire


En matière d'anglicisation, il faut distinguer ce qui relève de l'énervement causé par un maniérisme à la mode de ce qui peut avoir des conséquences plus graves.

Certes, l'abus d'anglicismes (ou le plus souvent d'américanismes) mal digérés me hérisse le poil, et plus encore quand, manifestement, l'utilisateur méconnaît le sens originel du terme (quitte à risquer de graves contresens s'il doit, un jour, dialoguer avec des Anglo-Saxons). Ça l'est davantage encore lorsque, un américanisme étant employé, chacun fait comme si le sens lui en était connu : il ne faut pas montrer qu'on pourrait ne pas savoir ! C'est ainsi que les pages financières ou les publications économiques évoqueront le « ROE », dans le meilleur des cas l'expression return on equity... qui est le taux de rendement attendu par le marché (pardon : le Marché), c'est-à-dire tout sauf un « retour en équité » qui n'a aucun sens.

Certes, je milite aussi pour l'emploi de courriel plutôt que d'e-mail, quand bien même les talentueuses chroniques sur le « Sabir cyber » du Monde multimédia rappellent régulièrement la filiation de mail avec cette bonne vieille malle-poste bien française. Je trouve courriel plus joli et, comme le disait Joseph Prudhomme : C'est mon opinion, et je la partage.

Mais si l'usage impose e-mail, le français en mourra-t-il ? Certainement pas. D'ailleurs l'usage n'est pas prédéterminé : trench-coat est sans doute bien moins utilisé aujourd'hui qu'imper (voire que doudoune) et, si l'on se replonge dans Jules Verne, on sera surpris d'y lire si souvent railway au lieu de chemin de fer. Mais quand bien même nationaliserions-nous totalement e-mail ou mail, comme nous l'avons fait pour sandwich, rail, sport et même test, il n'y aurait pas de catastrophe (ni d'ailleurs de victoire historique si courriel l'emportait).

Plus importants nous paraissent être les renoncements institutionnels en France ou dans une Union européenne qui doit respecter et conforter le multilinguisme, conformément d'ailleurs aux traités (1). Plus importante encore nous apparaît l'attitude des entreprises « françaises » de taille internationale qui pratiquent de plus en plus ouvertement le « tout anglais ».

On ne niera pas que l'anglais, dans le monde économique d'aujourd'hui, a un statut particulier. Ce statut ne tient pas à la simplicité de la langue, comme le statut du français aux XVIIe et XVIIIe siècle ne reposait pas sur le génie de la langue ; il découle, comme c'était alors le cas pour la France, du caractère dominant des États-Unis en matière diplomatique, économique, militaire. Mais le tout anglais généralisé peut poser des problèmes insoupçonnés aux entreprises elles-mêmes derrière l'apparente facilité du langage unique.

Dans la dernière livraison de la revue Défense de la langue française (2), Marceau Déchamps, cite la responsable d'un cabinet de conseil spécialisé dans les questions culturelles en milieu professionnel qui précise :

« Laisser les salariés s'exprimer dans leur langue est le meilleur moyen pour qu'ils affirment leur personnalité. La privation de la langue est au contraire un facteur d'angoisse. Les gens se sentent dépossédés et il en résulte un appauvrissement de l'échange. »
 

S'ajoute à cela un risque social majeur : celui d'une nouvelle cause de fracture entre ceux qui pratiquent non pas une langue étrangère, mais l'anglais... et les autres. En termes d'accès à l'emploi, de maintien dans celui-ci ou de possibilités de promotions (quelles que soient les qualités professionnelles intrinsèques des intéressés), cela risque de peser lourd (3)... souvent bien inutilement.

Cependant, on ne règlera pas le problème en espérant (faussement) se réfugier dans le seul français hexagonal. L'économie française n'est pas refermée sur elle-même : un emploi sur cinq dépend des exportations. Encore faudrait-il regarder de plus près quels sont nos principaux partenaires. On négociera plus facilement en allemand qu'en anglais avec un germanophone, en italien avec un Transalpin. L'anglais international risque de n'être réduit qu'à un pidgin élémentaire, limité, réducteur donc imprécis, ne permettant qu'une communication superficielle... et affaiblissant d'autant une langue anglaise qui en est elle-même affaiblie. Il est donc inutile, sauf à entrer dans la dangereuse recherche de boucs émissaires, de s'en prendre aux Anglo-Saxons (4).

Les dirigeants français de grands dirigeants d'entreprises (ou plutôt les dirigeants de grandes entreprises françaises) sont capables, tout seuls, de faire preuve de snobisme linguistique même s'il est économiquement suicidaire à long terme. On commence (enfin !) à s'interroger sur l'opportunité d'un retrait du travail précoce des salariés âgés, on découvrira peut-être (dans dix ans ? trop tard ?) que la dépossession linguistique est un frein économique

On peut contester les orientations économiques, politiques ou culturelles des États-Unis d'Amérique ; autre chose serait de s'en prendre aux États-Uniens ! J'imagine, après tout, que dans les échanges préparatoires entre groupes d'opposants à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) avant la conférence de Seattle,... biens des e-mails ont été échangés en anglais !

Luc Bentz

 

Notes

(1) On rappellera d'ailleurs que le site de la Banque centrale européenne ne communique qu'en anglais, comme nous l'avons rappelé dans le dossier sur l'euro. [REVENIR AU TEXTE]

(2) Marceau Déchamps, « L'Anglais sans états d'âme », Défense de la langue française, n°196, avril à juin 2000. L'association éponyme, éditrice de la revue, peut être contactée à son adresse postale (D.L.F., 8 rue, Roquépine, 75008 Paris) ou via son site internet : http://www.langue-francaise.org. [REVENIR AU TEXTE]

(3) Sur la question du français au travail, voir la section ad hoc du rapport 1999 de l'association Le Droit de comprendre. [REVENIR AU TEXTE]

(4) J'avais signalé ce lien : « La langue-dollar » -- Article de Bernard CASSEN (agrégé et docteur d'État en anglais ;-)) dans le Monde diplomatique de mai 2000. Article actuellement en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2000/05/CASSEN/13725.html, et, au delà, l'index « langues » de cette publication.

Certains de ses lecteurs y ont décelé - à tort ou à raison - une attaque contre les Américains en tant que tels. Telle n'est pas ma lecture du texte, mais cela prouve, à l'évidence, qu'il faut se méfier des étiquetages rapides qui peuvent pousser à de contestables généralisations. La défense des consommateurs, en France ou en Europe, a pris un nouvel élan, à la fin des années soixante, après le retentissement mondial que connut la campagne engagée contre la toute-puissante General Motors (Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis) par un homme seul ou presque... un citoyen américain nommé Ralph Nader (Unsafe at any speed, 1965) [REVENIR AU TEXTE]

 

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