Langue française : l'anglais, nouvelle langue impériale ?
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PROPOS DE L'ÉDITEUR,  NOVEMBRE 1998

Is English a new imperial language ?

(«  L'anglais est-il une nouvelle langue impériale ?  »)


Sauf à vouloir faire rire, à quoi servirait-il de protester contre l'usage exclusif de l'anglais dans les institutions et symposiums internationaux... si les forums francophones prennent librement et démocratiquement des noms franglophones ?


Le forum fr.lettres.langue.francaise (et pas seulement lui), la liste de diffusion "France_langue" de la Délégation générale à la Langue française font l'objet d'échanges réguliers sur la nécessité de lutter contre l'invasion de l'anglais.

À l'évidence, cela masque souvent un regret : celui de l'époque, révolue, où la lingua franca... avait supplanté le latin comme langue universelle (des gens qui comptent et des traités). En 1954 déjà, Pierre Daninos avait relevé, dans Les Carnets du Major Thompson, que les Français aimaient à évoquer la France de la grandeur (Louis XIV, Napoléon Ier...), mais qu'ils préféraient encore davantage tirer gloire des périodes où la France abattue travaillait courageusement à son relèvement, à moins qu'elle n'eût été défaite après une lutte courageuse (Vercingétorix, Duguesclin, De Gaulle...). Dans l'esprit des Français, Poulidor (grand champion, mais éternel deuxième) est plus populaire qu'Anquetil (super-champion, toujours premier).

On ne remontera pas le cours du temps. La France n'est plus aussi rayonnante que sous Louis XIV ; elle ne peut l'être car le monde ne se limite plus à une certaine partie de l'Europe. Nous avons, fortement ancrée en nous, cette conviction majeure que l'invocation permanente de l'histoire (pardon, de l'Histoire) et de la Culture... est la meilleure manière de perdre les batailles linguistiques les unes après les autres.

Ce n'est pas que la dimension culturelle doive être minorée, tant s'en faut. Mais, de la même manière que Marx pouvait dire que l'idéologie dominante est l'idéologie de la classe dominante, la langue dominante est celle de la nation dominante. Que les États-Unis soient égoïstement repliés sur eux-mêmes, brutaux, cyniques ou veules dans leurs relations avec les autres états n'y change rien : nonobstant ses inégalités monstrueuses, la violence de ses conflits ethniques et l'irresponsabilité de sa classe politique, les États-Unis d'Amérique sont bel et bien, depuis plus d'un demi-siècle, la puissance dominante - en tout cas la puissance de référence.

À l'intention de ceux qui ne cessent de crier « Non à l'anglais ! », on pourrait transposer la célèbre formule du général De Gaulle sur l'Europe et les cabris. Il m'arrive, dans le métro ou le RER, de renseigner des touristes. Si leur français est hésitant, c'est spontanément l'anglais que j'utilise. On n'y peut rien.

Enfin, on n'y peut rien mais... Mais on n'est pas tenu de tolérer qu'au nom de ce seul principe l'anglais soit de plus en plus utilisé exclusivement dans les instances ou conférences internationales. Mais on n'est pas davantage contraint d'accepter l'utilisation d'un franglais de bas étage que nos amis québecois nous reprochent à juste titre. Mais on n'est pas obligé (on devrait même se sentir obligé du contraire) de laisser écrire dans « un grand quotidien parisien du soir », l'expression intermediate People's Court pour évoquer une juridiction chinoise ayant condamné un ressortissant de Hong-Kong (Le Monde, édition du 14 novembre 1998).

On peut ne pas vouloir proscrire l'usage raisonné de la langue anglaise et être attaché à la défense de la langue française (espagnole, allemande, italienne, etc.). Le combat contre l'anglais « unique et obligatoire » rejoint d'une certaine façon d'autres luttes, comme l'opposition au projet d'accord multilatéral sur l'investissement (AMI).

Plus modestement, les internautes doivent se montrer vigilants : l'anglais s'étend aussi par bêtise snobinarde, ce qui nous vaudra un forum de discussion de la hiérarchie francophone intitulé fr.comp[uting].groupware [travail de groupe], de la même manière qu'on nous propose aujourd'hui un fr.rec.« home »-cinema de la plus triste espèce.

L'éditeur de ce site a, trois fois hélas ! manqué l'AAV (lisez : appel à voter) pour le premier de ces deux groupes. Chat échaudé doit craindre l'eau froide (cold water). Sauf à vouloir faire rire, à quoi servirait-il en effet de protester contre l'usage exclusif de l'anglais dans les institutions et symposiums internationaux... si les forums francophones prennent librement et démocratiquement des noms franglophones ?

Luc Bentz

Lire la réaction de Toby Wilkinson (janvier 1999) à ce propos

N.B. Depuis la publication de cette chroniques, une initiative de défense du français dans l'appellation des forums francophones (ceux qui commencent par « fr. » a été prise avec la création du site « Baffes » doté d'une liste de diffusion par courrier électronique.

 

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