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En décembre 1999, j'avais évoqué la question de l'« anglais unique » lors des négociations de Seattle sur l'Organisation mondiale du commerce. J'avais publié dans le forum fr.lettres.langue.francaise avec un texte dont un extrait avait été publié dans Le Monde daté du 18 décembre. J'en ai profité pour rappeler, à une autre occasion, l'étymologie de commerce.
Des interventions nombreuses ont suivi, à la fois en raison de la nature même du sujet (la non utilisation du français dans les instances internationales par les francophones eux-mêmes) que des sensibilités diverses qui peuvent s'exprimer (notamment sur la question européenne). J'ai dû limiter la sélection (rappelons que ce choix est arbitraire, subjectif et aléatoire !) et, après rappel de mon message initial, je m'en suis tenu à quelques « embranchements », traités partiellement, qui débutent avec des contributions d'« Alain D. », Jean-Victor Gruat et Jean-Paul Chadourne.
La lecture du Monde, pendant la semaine qui vient de passer, m'a apporté deux informations complémentaire sur les problèmes d'anglicisation acceptée dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui me conduisent à y voir pour une part -- fût-elle modeste -- une des raisons de l'échec de la conférence de Seattle.
Dans un premier temps, il fut question du journaliste de la télévision locale qui ignorait totalement qui était M. Pascal Lamy, -- le rédacteur du Monde soulignant que celui-ci s'était exprimé en anglais lors de la conférence de presse préliminaire, alors que le français est une langue de travail de l'OMC. Tant de monde avait dû s'exprimer en anglais qu'on n'avait pas dû distinguer le négociateur de la Commission européenne dans l'ensemble.
Dans un second temps, il fut question du traitement des langues de travail au sein de l'OMC. Il en résulte très crûment que, quelles que soient les dispositions juridiques prévues, l'anglais est, de facto, la seule langue pratiquée, les traductions des documents dans les autres langues de travail pouvant, si j'ai bien compris, demander des mois... lorsque traduction il y a.
Plus que langue unique de l'économie internationale -- ce qui serait franchement exagéré --, l'anglais est en revanche la langue unique de la finance internationale. Or, d'une certaine manière, les débats à propos de la conférence de Seattle prolongeaient cet autre débat « autour » de l'OCDE et du projet avorté d'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) : tout est-il marchandise ? Les logiques financières doivent-elles prévaloir sur toute autre logique (d'environnement, de sécurité sanitaire, etc.) ?
On sait quelle est en la matière la position des États-Unis. On sait en particulier leur incompréhension totale d'une notion comme la diversité culturelle (qui vaut mieux qu'une simple exception). En acceptant de s'exprimer en anglais -- nous devrions sans doute écrire « en anglo-américain » -- (y compris sans doute lors des discussions informelles qui ont abouti à un texte qui ne pouvait être que finalement rejeté), M. Lamy -- dont les capacités, les mandats et la volonté de les faire prévaloir ne sont aucunement ici mis en cause -- se plaçait sur le terrain monolinguistique, donc monoculturel (dans l'acception la plus large du terme) de ses « partenaires ».
En acceptant que l'OMC n'ait de facto que l'anglais comme langue de travail, les pays non anglophones (et l'Union européenne en tant que telle en raison de sa diversité linguistique) ne commettent pas seulement une faute contre leurs langues respectives ; ils suppriment dans l'expression cette « distance nécessaire » qu'impose la présence d'un traducteur, et qui permet au non-anglophone de naissance de disposer d'un temps de recul nécessaire et sans doute utile -- même et surtout s'il maîtrise parfaitement (ou croit maîtriser) l'anglais.
Le maintien de la barrière linguistique permettrait plus facilement sans doute de faire prendre conscience concrètement aux négociateurs américains que leurs interlocuteurs, relevant d'un autre système linguistique, relèvent aussi d'une autre logique culturelle (y compris de culture économique, sociale, sanitaire, etc.).
En soi, cette barrière ne suffit pas à empêcher la tentation permanente, pour les États-Unis, de considérer qu'ils indiquent toujours la bonne direction à suivre, quitte à passer en force au mieux de leurs intérêts. Mais son absence même ne peut que renforcer les confusions et, surtout, les conclusions hâtives sur une logique de « globalisation » conçue de manière unilatérale.
Sans doute, si M. Lamy s'était exprimé en français, tant à la conférence de presse initiale que pendant les entretiens avec ses homologues américains, le résultat n'eût pas été meilleur pour des raisons amplement évoquées. Mais ces deux situations-là ne sont pas exceptionnelles ; elles éclairent un mode de fonctionnement linguistique qui nuit même à l'objectif qu'il est censé réaliser, l'amélioration de la communication et la suppression des entraves.
Il est d'autant plus important d'insister sur cette question que les nouveaux directeur général et chef du service de presse de l'OMC semblent peu habitués à s'exprimer autrement qu'en anglais. Il reste qu'avant d'attaquer l'OMC, mieux vaudrait, pour les institutions de l'Union européenne, donner l'exemple du multilinguisme : sur l'hypertoile, le site de la Banque centrale européenne (BCE) est in English only !
Le coeur a des raisons que la raison... Oh, comme j'aimerais pouvoir soutenir votre argumentation ! Disons, pour commencer, que ce qui est proprement inexcusable, de la part de M. Lamy comme d'autres officiels français, même s'ils ne représentent pas stricto sensu la France, c'est de ne pas s'exprimer en français en des circonstances publiques et officielles, telle une conférence de presse où l'on s'adresse à l'opinion publique...
Mais la négociation internationale est autre chose. Sa pratique enseigne que le débat lancé sur un texte assure à l'auteur de ce dernier un avantage presque décisif. Tout l'art consiste donc à faire admettre par la majorité des participants une première mouture dont vous êtes l'auteur. Et pour cela la présence d'un traducteur flanquerait tout par terre ! Il s'agit en effet de montrer, au plus grand nombre possible d'interlocuteurs et dans le temps le plus bref possible, un chiffon de papier, manuscrit la plupart du temps (au moins au stade originel), et de convaincre avec. Et cela ne se passe pas seulement en salle de réunion, mais aussi et surtout dans les couloirs, au bar, dans un coin un peu isolé où des fauteuils vous attendent (ils sont faits pour ça en ces enceintes, pas pour bayer aux corneilles)...
Il ne fait pas de doute que l'écran d'une langue différente ne serait pas de nature à vous faciliter les choses. Quand vous dépensez des trésors de persuasion pour faire admettre should au lieu de may par exemple, concepts que tous vos collègues connaissent sans faire d'efforts supplémentaires, représentez-vous la difficulté de la tâche si, en plus, vous deviez l'expliquer en français, puis le traduire ! Or, je le répète, il s'agit en l'occurrence de faire vite, et c'est d'ailleurs ce que M. Lamy a tenté de faire (1). Il en allait ainsi lorsque le français était la langue diplomatique ; il en va ainsi aujourd'hui avec l'anglais. La plupart du temps, mais pas toujours, car il est des instances (moins importantes, je le concède) où l'anglais n'est pas dominant.
Ne croyez pas que le maintien d'une barrière linguistique permettrait plus facilement de faire prendre conscience aux négociateurs américains.... D'abord, ne les sous-estimez pas, ils sont au moins aussi bons que les autres ; ensuite, des négociations de ce genre se déroulent en employant un sabir technique très pauvre et très facilement assimilable ; enfin, les positions politiques des uns et des autres (voire même les concessions prévisibles) sont bien connues de tout le monde.
Que l'anglais soit donc devenu un langage technique propre à la négociation internationale ne me gêne pas. De même un congrès de paléontologues ou de chirurgiens utilisera un jargon peu connu du commun des mortels. L'important est que, en dehors de ces circonstances bien circonscrites, une langue n'écrase pas les autres dans la vie quotidienne de tout un chacun.
(1) La discussion s'est poursuivie -- dans cet embranchement -- à propos de cette formulation (« il s'agit de faire vite... c'est ce que M. Lamy a tenté de faire »).
[HAUT DE PAGE] [REVENIR À L'APPEL DE NOTE]
Le vieux fonctionnaire international que je deviens ne se retrouve qu'à moitié dans les considérations de Luc Bentz. S'il me semble clair qu'à un stade des discussions, celui que l'on pourrait qualifier de logomachique, l'utilisation du (par exemple) français permet de marquer les distances, et de faire prendre conscience "aux autres" qu'ils se trouvent en face d'un client potentiellement difficile et pugnace, il peut être fort utile, passé ce stade, si l'on souhaite aboutir à un compromis et si l'on sait que ce dernier est possible, de revenir à une langue commune.
La présence de l'interprète ne faciliterait alors pas le travail de recherche d'une solution négociée, par les contraintes qu'un tel recours impose - y compris l'abandon d'une certaine spontanéité dans les échanges, le retour vers la nécessaire précision des termes, la non prise en compte des silences éloquents bâtisseurs, souvent, du consensus.
Le plus souvent, il est vrai, l'anglais s'imposera alors comme langue commune, même au sein de la Communauté. Cela est d'abord dû à une ignorance, réelle ou feinte, des autres idiomes que ne craignent pas d'afficher certains de nos "partenaires". Mais il peut fort bien arriver que des négociations internationales se conduisent en fait en deux langues sans interprète (chacun utilisant la sienne et parfois celle de l'autre), lorsque le groupe s'y prête. Cela étant, il n'est rien de plus irritant que d'entendre ou lire un francophone empêtré dans un mauvais sabir. A relever aussi le rôle essentiel des membres du Secrétariat dans l'utilisation des langues - ce sont eux, en somme, qui décident à l'avance si la traduction sera ou ne sera pas disponible pour tel ou tel évènement. Alors, même à l'OMC, les finances doivent dicter certains choix.
P.S. -- À propos de de la Minuk, acronyme poétique certes, mais guère porteur, qui jamais entendit parler d'Onuescu ? Il ne s'agit pas d'un avatar de Dracula, mais de ce à quoi pourrait ressembler la francisation d'Unesco.
Jean-Paul Chadourne a réagi à la publication d'un extrait du propos liminaire dans Le Monde du 18.12.1999. Il nous paraît donc logique de mentionner cette contribution sur cette page, puisqu'elle traite du même sujet !
Un éminent fllfiste écrit au Monde...des choses très justes sur la défense de la langue française à Seattle. Il semblerait quand même qu'il n'ait pas compris que tout représentant de l'UE doit par définition s'exprimer en anglais même quand il ne l'est pas et y compris quand il écrit à des compatriotes.
Je suis destinataire de nombreuses circulaires de la DG XIII signées de quelconques, très quelconques d'ailleurs, Durand ou Martin désespérément monolingues. Cela dit quand on entend d'éminents recteurs ou inspecteurs d'Académie proclamer urbi et orbi que le français n'est plus une langue véhiculaire lors d'animations pédagogiques destinées aux collégiens ou lycéens, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Quant au ministre il s'essaie piteusement dans le même journal à un essai sur la défense de la culture française au même moment où fort peu démocratiquement il prive la France d'un équipement scientifique indispensable à la recherche fondamentale en physique.
Jean-Pierre Lacroux (18.12.1999) -- C'est pourquoi les escarmouches (du style « langue de l'Eurocorps ») sont dérisoires. La survie du français (et des valeurs qu'il véhicule) implique la ruine, l'écroulement, l'anéantissement de la succursale bruxelloise du Léviathan... C'est pas gagné d'avance (mais la petite fille Espérance m'a pris par la main, c'est réconfortant dans les ténèbres...).
Pierre Hallet (18.12.1999) (à propos du Léviathan -- À remplacer par... ? Il y a déjà eu une autre solution, jusqu'en 1914. Mais elle a mal tourné. Celle qui l'a remplacée, jusqu'en 1939, a tourné encore plus mal.
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