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Le 30 janvier 2000, Bernard Lombart nous faisait cadeau d'une citation des Mémoires de Casanova, dont nous vous laissons apprécier tout le sel. La conversation, qui porta sur les synonymes, glissa vers une comparaison sur ce thème... entre l'anglais et le français... avec une réaction finale de Marie-Jo Mathieu. Sur l'Académie et les emprunts (thème évoqué dans la citation et le débat), voir cet autre document sur Fénelon.
Bernard Lombart (30-1-2000) -- Voici un passage des mémoires de Casanova (grand écrivain français) que je soumets à votre réflexion. N.B. -- Le « de » introduisant un second terme de comparaison est un italianisme fréquent chez lui. Le « notre » et le « nous », vise évidemment les Italiens.
« Je crois qu'un Toscan peut plus facilement écrire en beau langage poétique qu'un Italien d'une autre province, puisqu'il possède dès sa naissance la belle langue, et celle qu'on parle à Sienne est mignarde, plus abondante, plus gracieuse et plus énergique de la florentine malgré qu'elle prétende la préférence, et qu'elle la possède effectivement à cause de sa pureté, qu'elle doit à son académie comme elle lui doit sa richesse, d'où vient que nous traitons les matières beaucoup plus éloquemment que les Français, ayant à notre choix une quantité de synonymes ; tandis que difficilement on en trouverait une douzaine dans la langue de Voltaire, qui riait de ceux entre ses compatriotes qui disaient qu'il n'était pas vrai que la langue française fût pauvre puisqu'elle avait tous les mots qui lui étaient nécessaires. « Celui qui n'a que ce qui lui est nécessaire est pauvre ; et l'obstination de l'Académie française à ne point vouloir adopter des mots étrangers ne démontre autre chose, sinon que l'orgueil va avec la pauvreté. Nous poursuivons à prendre des langues étrangères tous les mots qui nous plaisent ; nous aimons à devenir toujours plus riches ; nous trouvons même du plaisir à voler le pauvre : c'est le caractère du riche. »
CASANOVA, Histoire de ma vie,
Robert Laffont, collection « bouquins »,
tome III, pages 765-766.
Laurent Franceschetti (31-1-2000) -- Je trouve les périodes de Casanova assez longues, mais il a raison sur le nombre des synonymes en français. Il a sans doute aussi raison sur l'Académie Française.
Mais il me suprend avec son affirmation sur la richesse de l'italien : les dictionnaires de cette langue ne sont pas particulièrement gros. C'est vrai qu'il y a une certaine distance entre le florentin d'alors et la langue nationale d'aujourd'hui (la seconde est la descendante directe du premier), et que la lecture d'un auteur du XIXe siècle comme Manzoni me donne quelques difficultés. À mon avis l'italien s'est considérablement appauvri depuis Casanova.
La raison pour laquelle l'anglais est riche en dictionnaires de synonymes, est qu'il a beaucoup de mots d'origines différentes (française, nordique, espagnole, italienne, arabe, indienne, etc.), qu'il a glânés ça et là. La langue est parlée presque partout sur le globe et les locuteurs ont des différents pays ont leur habitudes.
Cependant, une des raisons pour lesquelles le français a moins de synonymes est qu'il est plus cartésien et moins... ambigu. Les sens sont assez tranchés et il vit à l'économie. Cela se défend, au fond. Pourquoi s'embarasser de termes supplémentaires si on a ce qu'il faut ? Mais rendons à César ce qui est à César, la variété lexicale de l'anglais est nettement plus grande que celle du français. La poésie anglaise à des possibilités d'expression nettement plus grandes. Cela n'en donne que plus de mérite aux poètes français, qui doivent créer le sublime avec une langue bridée... et c'est un défi salutaire: priorité à la simplicité et l'image, loin des mignardises.
Bernard Lombart (31-1-2000) -- J'ai amené ce texte de Casanova parce qu'il me semblait tomber à pic dans ces discussions où l'on ne peut pas parler d'un grain de sel sans chercher à y soupçonner une possible influence souterraine de l'anglo-saxon... Et puis aussi parce qu'il m'a bien fait rire, avec son nous trouvons même du plaisir à voler le pauvre : c'est le caractère du riche ! En l'occurrence, le pauvre, ainsi volé, en est enrichi. On se demande aussi si ce pauvre ne serait pas par hasard le français... (En y réfléchissant, on est sûr que c'est le cas...)
(Sur les synonymes en anglais et en français) Il me semble que votre argumentation va dans le sens opposé à la thèse classique : le français utilise moins de mots différents parce que, selon le contexte, les mots peuvent prendre plus de sens différents. Autrement dit, les mots ont plus de force, n'étant pas liés à la chose de façon univoque. Si mouton veut dire sheep et mutton, mouton vaut deux mots... (Au moins !) Aux échecs, la dame vaut dix pions...
Je ne suis pas d'accord avec votre phrase supposant une plus grande expressivité de la poésie anglaise. Je soutiendrais même le contraire. Juste pour rétablir la balance, car elles ont chacune leur vertu. Je suis aussi contre l'idée que la poésie française compense une supposée pénurie de mots par des images. Non : les mots y sont seulement employés avec plus de finesse. Je dirais en aphorisme : en français, il faut plus de mots pour définir un mot...
Une réaction de Marie-Jo Mathieu (11-2-2000)
(Par courriel) Dans Casanova et la conquête des synonymes, trouvé cette affirmation impérissable : Mais il me suprend avec son affirmation sur la richesse de l'italien : les dictionnaires de cette langue ne sont pas particulièrement gros. Belle méconnaissance de la langue de Dante ! Rappelons que le Grande Dizzionario della Lingua Italiana de Salvatore Battaglia comporte 18 volumes de 950 pages mimimum chacun, le tome XVIII s'arrêtant à SIK (1112 pages)... Quelle misère ! alors que, par ex. le Grand Robert affiche 9 volumes de 1000 pages. Signalons aussi un autre dictionnaire de (seulement) 7200 pages : le Dizionario della Lingua Italiana de Tommaseo et Bellini (édition de 1929, première édition fin XIXe)
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