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De façon passionnée, le sujet a fait (et fait encore) débat... en France. Au Québec ou dans la Communauté française de Belgique, il a été tranché depuis longtemps dans un sens favorable à la féminisation.
Encore faut-il d'ailleurs nuancer la portée du débat franco-français : l'Académie française, porte-drapeau des opposants à la féminisation (mais l'Académie n'est pas nécessairement l'ensemble des académiciens qui la composent) est hostile à la féminisation des fonctions, non des métiers.
Pour autant, l'opposition académique à l'appellation la ministre me semble peu fondée. Les raisons que j'invoque seront présentées de manière dépassionnée : ce débat gagne à l'être. Il semble du reste déjà tranché par l'usage.
Il faut sans doute distinguer trois problèmes différents :
- Le fait de féminiser des appellations (pour qu'une ambassadrice ne soit pas seulement la femme de l'ambassadeur). L'Académie elle-même est ouverte sur ce point, quitte à discuter (ce qui est son rôle, quand bien même elle ne saurait prétendre à l'exclusivité) sur la meilleure manière de former les féminins.
- L'utilisation des formules à l'intérieur d'un texte officiel (par exemple une loi indiquant « art. N.- Le ministre des Dons et Legs ou son représentant préside le conseil supérieur des successions en déshérence » ou un décret en conseil d'État fixant le statut d'un corps de fonctionnaires).
C'est la fonction qui prime, le titulaire étant amené à changer (de gauche, de droite ; femme, homme), la législation ou réglementation restant applicable en vertu du principe de continuité des pouvoirs publics. La commission de terminologie et néologie (commission officielle française au sein de laquelle l'Académie française est du reste représentée) avait souligné, dans le rapport qu'elle avait adopté en octobre 1998, le risque juridique pouvant résulter de formulations telles que « le corps des attachés et attachées ».
- Le fait de désigner, de s'adresser à une personne précise. En s'adressant à une personne précise (oralement, par courrier...), on peut dire « la ministre ». Même si c'est avec réticence, la commission de terminologie et néologie admet que, si l'on considère que le statut d'un corps de fonctionnaires doit être au « neutre » (les attachés de notre exemple précédent), en revanche, une ampliation individuelle ou une correspondance personnalisée pour mentionner « Madame X, attachée d'administration ». Mais la séparation de la personne et de la fonction ne recueille pas une approbation franche et massive de l'Académie française... Cette position de l'Académie nous paraît discutable.
On peut considérer que le corps d'un décret, s'il vise un ministre ou un haut fonctionnaire (ou toute autre personne d'ailleurs) respecte le « neutre ». En revanche, le ou la ministre qui signe le dit décret est une personne physique identifiable. Certes il ou elle est investi de la charge d'animer un département ministériel, mais on sait si, pour l'état-civil, c'est un monsieur ou une dame ! Dès lors, la signature pourrait être « sexuée » (le ou la ministre).
On a souvent fait observer que la féminisation des fonctions ne posait pas de problème lorsqu'il s'agissait d'emplois subalternes, notamment dans des professions féminisées. Quand des femmes devenaient rarement directeur d'administration centrale d'un ministère, il y avait un siècle que l'on distinguait bien entre les directrices et les directeurs d'école. Et pourtant, ce n'est pas un métier, mais une fonction (ou, pour rester précis, un emploi distinct du grade).
Parmi les hauts fonctionnaires, il y a depuis longtemps des inspectrices générales. Mais voilà, pour les fonctions les plus éminentes, directions de ministère... et ministères eux-mêmes, les femmes étaient rares : encore devaient-elles se faire pardonner leur féminité en la gommant. Seulement voilà : elles accèdent désormais en plus grand nombre, de manière plus voyante aux postes de premier plan. L'ambassadrice n'est plus la femme de l'ambassadeur ! (Au demeurant, le statut de la fonction publique ne prévoit pas un co-exercice de fonction par mariage.)
Le « masculin qui l'emporte » des grammaires traditionnelles n'est le genre « neutralisé » que lorsqu'il y a (ou peut y avoir) les un(e)s ou les autres. Mais quand la fonction est assumée précisément par une personne donnée, les règles de féminisation doivent s'appliquer en toute logique : l'exercice d'une fonction publique, élective ou statutaire, n'est pas une abstraction, et s'habituer à un rééquilibrage dans la répartition des postes de responsabilité passe aussi par le vocabulaire !
Luc Bentz
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