Victor Hugo : « une langue ne se fixe pas »

Les lycéens apprennent peut-être encore que la préface de « Cromwell » est un manifeste fondateur du théâtre romantique. Mais c’est aussi, de la part du père Hugo, un manifeste sur la langue que feraient bien de relire les tenants d’une langue prétendument fixée — et donc morte, à l’opposé donc des convictions de notre cher « Totor ».

[...] Au demeurant, prosateur ou versificateur, le premier, l’indispensable mérite d’un écrivain dramatique, c’est la correction. Non cette correction toute de surface, qualité ou défaut de l’école descriptive, qui fait de Lhomond et de Restaut les deux ailes de son Pégase [1] ; mais cette correction intime, profonde, raisonnée, qui s’est pénétrée du génie d’un idiome, qui en a sondé les racines, fouillé les étymologies ; toujours libre, parce qu’elle est sûre de son fait, et qu’elle va toujours d’accord avec la logique de la langue. Notre Dame la grammaire mène l’autre aux lisières ; celle-ci tient en laisse la grammaire.

Elle peut oser, hasarder, créer, inventer son style ; elle en a le droit. Car, bien qu’en aient dit certains hommes qui n’avaient pas songé à ce qu’ils disaient, la langue française n’est point fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas.

L’esprit humain est toujours en marche, ou, si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui. Les choses sont ainsi. Quand le corps change, comment l’habit ne changerait-il pas ? Le français du dix-neuvième siècle ne peut pas plus être le français du dix-huitième, que celui-ci n’est le français du dix-septième, que le français du dix-septième n’est celui du seizième. La langue de Montaigne n’est plus celle de Rabelais, la langue de Pascal n’est plus celle de Montaigne, la langue de Montesquieu n’est plus celle de Pascal. Chacune de ces quatre langues, prise en soi, est admirable, parce qu’elle est originale. Toute époque a ses idées propres, il faut qu’elle ait aussi les mots propres à ses idées.

Les langues sont comme la mer, elles oscillent sans cesse. À certains temps, elles quittent un rivage du monde de la pensée et envahissent un autre. Tout ce que leur flot déserte ainsi sèche et s’efface du sol. C’est de cette même façon que des idées s’éteignent, que des mots s’en vont.

Il en est des idiomes humains comme de tout. Chaque siècle y apporte et en emporte quelque chose. Qu’y faire ? Cela est fatal. C’est donc en vain que l’on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée. C’est en vain que nos Josué littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent. — Voilà pourquoi le français de certaine école contemporaine est une langue morte. [...]

Victor HUGO, préface de Cromwell

(Victor Hugo illustré — Théâtre, volume **, Société d’éditions littéraires et artistiques, librairie Paul Ollendorff, Paris, imprimerie P. Mouillot, sans date)

P.-S.

Un court fragment de ce texte figure dans les citations du Petit Robert sur cédérom, un autre est cité dans la Grammaire critique du français de Marc Wilmet (2e édition, Hachette-Supérieur/Duculot, 1997-1998), p. 23.

Notes

[1L’abbé Lhomond, régent de sixième au collège Cardinal-Lemoine (futur lycée Henri-IV), qui fit souffrir quelques lecteurs du De Viris illustribus, était également l’auteur des Élémens de grammaire françoise (1780). Restaut (ou Restaud) est un autre célèbre grammairien scolaire de l’époque. La Grammaire nationale de Bescherelle [aîné] (Garnier frères, Paris, 1871) écrit : Le réseau [entendez ici : filet] de Restaud et Lhomond est devenu trop lâche et trop fragile pour emprisonner l’esprit de nos écrivains. Le jugement est plus sévère encore, un siècle plus tard, dans l’Histoire de la grammaire française de Jean-Claude Chevalier (1996, p. 101-102) : La réforme de 1802, qui remplace les écoles centrales par des lycées, est un brutal retour en arrière. [...] Tout ce qui ressemble à une ouverture vers les sciences sociales et, en particulier, la grammaire générale, est éliminé. [...] Dans ces conditions, la Grammaire Lhomond de 1780 aura immédiatement un net succès ; elle suppose une tradition réduire au rudiment et un enseignement autoritaire, et offre un avantage considérable le couplage d’une grammaire latine et d’un abrégé pour le français.

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