Quarante (s’en foutre comme de l’an )

S’en foutre comme de l’an quarantes’en moquer étant une atténuation tardive — donne lieu à des explications parfois construites à postériori. En la matière, il est important de savoir à partir de quand on peut dater les premières apparitions d’une expression. C’est plus sûr que les constructions individuelles qui, à l’instar des jolies filles dans les films noirs des années cinquante, peuvent être aussi séduisantes que... dangereuses et falsificatrices !

Questions et Débats (mars 2004

Luc Bentz (20 mars 2004)

Me voilà tout à coup questionné sur l’origine de s’en moquer comme
de l’an quarante
. Et l’on me demande une réponse « documentée ». Commençons par Maurice Rat et son Dictionnaire des expressions et
locutions traditionnelles
(Larousse, reprise de l’édition de 1957,
impression de 1999).

« S’en moquer comme de l’an quarante, c’est s’en moquer éperdument. Se dit d’une chose à laquelle on n’attache aucune idée de danger, qui ne doit causer aucune crainte. Quel est cet an quarante ? C’est une corruption populaire du mot alcoran (al-Koran, le Coran) ; les chevaliers chrétiens du Moyen Âge disaient qu’ils se moquaient d’une chose ou d’un être comme de l’Alcoran, livre sacré ou bible des musulmans.

« La locution a été reprise sous la Révolution française par les
royalistes et contre-révolutionnaires qui disaient plaisamment, quand
on eut appelé l’année 1792 l’an I de la République, qu’ils se
moquaient d’une chose comme de l’an quarante, ne croyant pas — et à juste titre d’ailleurs — que la République pût durer quarante ans. »

Dominique Didier [1] nous a appris à être circonspects avec Maurice Rat. Il importe, en de telles occasions, de consulter une deuxième fois.

Tournons-nous dès lors vers le Dictionnaire des expressions et
locutions
publiés aux éditions Le Robert par Alain Rey et Sophie Chantreau. Il est plus précis, puisqu’il mentionne une attestation.
Lisons plutôt :

« L’origine de cette expression, attestée en 1790, est incertaine. Une explication par l’altération de Comme l’Alcoran est à écarter, faute d’exemples. Restent deux hypothèses, abondamment discutées au XIXe siècle, mais qui paraissent peu fondées. Selon la première (La Mésangère, Quitard), il s’agirait de l’an mil quarante, assigné à la fin du monde (l’an mille + les quarante années de la vie de Jésus) ; d’après la seconde, il s’agit de l’an Quarante de la République et l’expression serait une moquerie royaliste à l’égard du calendrier révolutionnaire, le régime haï ne pouvant atteindre quarante ans (c’est le point de vue de Littré). Toutefois, la date d’apparition de l’expression (années 1790) et les textes où on la trouve essentiellement la presse révolutionnaire) indiqueraient qu’il s’agit plutôt d’une expression à tendance « patriotique », d’une plaisanterie des sans-culottes sur l’année 40 du règne de Louis XVI. Le choix du chiffre demeure obscur, mais celui-ci a pu être retenu en raison de son importance dans la symbolique des nombres (cf. L’An deux mille quatre cent quarante de Mercier).

La Puce à l’oreille de Duneton est muette sur cette expression.

Les attestations auxquelles le Rey-Chantreau font référence sont une
source utile : l’expression n’était pas employée avant et les sources
consultées infirment l’hypothèse d’une origine royaliste. On est
souvent tenté, en de tels sujets, de reconstituer par inférences avec
ses propres connaissances culturelles la genèse d’une expression à la
fois imagée et figée. C’est toujours risqué.

Le Rey-Chantreau mentionnait Littré. Nous n’y reviendrons pas, mais il
peut être intéressant de savoir si et quand le Dictionnaire de l’Académie a enregistré l’expression. Avec la mention « proverbialement et familièrement », s’en moquer comme de l’an quarante n’apparaît qu’à partir de la 7e édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie. L’expression est toujours notée comme
familière par la 9e édition (1992-...) avec la même définition : « il
s’en moque éperdument ».

ita (21 mars 2004

On trouve plus de précisions dans le Bouquet des expressions imagées de Duneton et Sylvie Claval.

  1. Pierre Enckell a mis au jour les deux premières attestations en 1791
    dans le Père Duchesne. « Charles Villette, ce bon citoyen qui s’est
    toujours distingué par son patriotisme et qui se fout de son marquisat
    comme de l’an 40. » (Datations et documents lexicographiques). La date
    exclut totalement l’hypothèse d’une référence au calendrier républicain.
  2. Duneton se réfère aussi au livre de science-fiction de Mercier, paru
    en 1771 et constamment réédité à l’époque (on le trouve en Slatkine). Le livre commence ainsi : « L’an 2440, c’est loin ! » Un dormeur s’éveille au
    bout de sept siècles comme chez Wells ou chez Irving qui reprennent une légende allemande. Le roman décrit une cité idéale où les mœurs sont parfaites. Cela a pu susciter les sarcasmes des révolutionnaires car
    cette utopie est dans un avenir trop éloigné. On a pu raccourcir l’an
    2440 comme cela se fait souvent dans le langage populaire, par exemple
    on dit plus souvent la Recherche ou le Voyage que les titres
    complets de Proust et Céline [2]. La citation d’un titre de livre dans le fil d’une discussion est quelque chose de parfaitement ordinaire
  3. Les premières attestations mettent toujours en balance quelque chose de prestigieux (marquisat, honneurs, noblesse) et l’an quarante. Duneton cite une autre expression de 1826 euphémisée qui contient la même comparaison.
  4. La forme originelle est bien entendu « s’en foutre » avec le verbe
    cher à Hébert. « S’en moquer » est postérieur. L’origine sans-culottarde de l’expression renforce les indices à propos du raccourci de titre, elle se trouve chez les plus radicaux des Montagnards, ceux qui voulaient la Révolution ici et maintenant, ceux qui raillaient les systèmes abstraits et intellectuels.

P.-S.

Les explications fantaisistes ou contestables fleurissent toujours sur le Net. On répète ce qu’on a vu sans le vérifier ou vérifier les sources, et sans que les sources de la source aient elles-mêmes été vérifiées par leur auteur ou ceux qui le citent. Internet est une mine d’information... Encore faut-il apprendre à faire le tri !

Notes

[1Un des éminents contributeurs du forum f.l.l.f..

[2À la recherche du temps perdu ; le Voyage au bout de la nuit.

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