Poids, pois, poix ou l’étymologie en forme de... pensum

Petit retour sur l’étymologie de « pois, poix, poids » qui, jusqu’à la fin du Moyen Âge partageaient la graphie « pois ». (Eh non ! le D de « poids » ne vient pas du latin « pondus », ce qui n’est pas une raison pour l’oublier.)

Nina Catach, dans son Dictionnaire historique de l’orthographe française rappelle qu’une même graphie pois servait, au Moyen Âge (XIIe siècle), aux trois termes à présent écrits poids, pois, poix.

Le pois désigne aujourd’hui une légumineuse et, le plus souvent, le petit pois plus chiche pourtant qu’un pois chiche. Ce pois-là vient du latin pisum et, si l’on suit le Dictionnaire historique de la langue française (Robert historique, pisum lui-même vient, directement ou indirectement, du grec.

La poix — le bitume, ici — s’écrivait (pois vers 1200, rappelle le Robert historique), mais originellement peiz (1080) par évolution de l’accusatif latin picem (de pix, génitif picis). De la graphie d’origine, nous avons d’ailleurs gardé le verbe poisser et, surtout, l’adjectif poisseux (« collant désagréablement », à l’instar de la poix)... et la poisse, déveine constante collant au malheureux qui en est affligé.

Pour l’évolution vers poids et poix, il faut revenir à Robert Estienne (1503-1559), auteur premier grand dictionnaire français — le Dictionnaire francoislatin de 1549. Robert Estienne était imprimeur comme son père Henri, mais plus encore.

« Faisant appel aux général aux ressources de l’étymologie pour distinguer les homonymes, Estienne donne volontiers son avis sur les graphies à utiliser, ce qu’il fait explicitement ici » (Dictionnaire historique de l’orthographe française, p. 806).

C’est là qu’Estienne rattache notre poids au latin pondus (à tort, nous verrons pourquoi tout à l’heure), mais l’écrit encore poix dans tous les exemples de son dictionnaire, ce que fera encore en 1606 Nicot [1] dans le Thresor de la langue françoyse.

Ce que propose Estienne est entériné par la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694. La graphie « poids » est donc irrévocablement inscrite dans la langue écrite et est ainsi fixée depuis plus de trois siècles.

Le seul problème est qu’elle repose sur une étymologie erronée.

Nina Catach l’explique, mais aussi le Robert historique sous la direction d’Alain Rey, cité ci-après :

« Poids » est la réfection graphique tardive (v[ers] 1450), par suite d’un faux rapprochement étymologique avec le latin pondus “poids”), de l’ancien français peis (v[ers] 1165), poids (v[ers] 1170). On devrait donc l’écrire pois.
Celui-ci est issu du latin pensum [2]), substantivation du neutre de l’adjectif pensus « qui a du poids, de la valeur », participe passé adjectivé de pendere « suspendre » d’où « peser » [...]. En latin, pensum désigne proprement ce qui pèse[...].

On voit encore régulièrement expllquer comme « truc » mnémotechnique et orthographique à la fois que le D de poids vient du latin pondus. Eh non ! Ce D nous vient par étymologie réinventée de Robert Estienne (il est arrivé aussi à Littré de pécher ainsi contre la réalité de l’histoire de la langue).

Au reste, il suffit de le vérifier dans ce conservatoire du vieux français qu’est... l’anglais. Le système traditionnel de mesure des masses, fondé sur la livre subdivisée en seize onces, s’appelle...
avoirdupois
(Voir ici en français chez Larousse).

Donc tenons-nous en à cette simple explication : le D de poids est juste là pour rappeler qu’une tonne ou même un kilo, c’est quand même autre chose qu’un petit pois !

Notes

[1Considéré comme l’introducteur du tabac en France, c’est à lui qu’on doit la nicotine.

[2Du poids de laine que l’esclave devait filer en un jour, on est passé aussi à la notion de tâche, devoir et, dans l’argot scolaire de l’ancien régime, pétri de latin, aux travaux supplémentaires exigés comme punition et, par extension, à une tâche pénible.

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