Pauvres ou pauvre... de nous ?

Dans cette construction particulière (pauvre+pronom), l’invariabilité de l’adjectif est — sérieusement — évoquée. En réponse à une question posée au site, cherchons à en savoir plus... à défaut de pouvoir faire état d’une certitude.

Question

Pauvre de moi, ignorante que je suis ! Faut-il mettre un S à pauvres de nous ?
En 1949, l’académicien Georges Duhamel écrit dans la Revue de Paris :
pauvre de nous tous sans S.

Joseph Hanse mettrait un S ... me dit-on. (source citée : Nouveau
Dictionnaire des difficultés français moderne
, deuxième édition 1987, Duculot).

Alors, quelqu’un peut-il trancher ?

Réponse

Pauvre de moi, pauvres de nous ! Comment répondre à cette question ?

Rappelons d’abord que, dans les autres cas (Ils sont pauvres d’esprit. Ce territoire est pauvre en terres arables. « Nous sommes si pauvres de mots » [1], le mot pauvre est synonyme de « dénué de ». Pauvre de moi a plus à voir avec le sens figuré « malheureux » (comparer : une femme pauvre/cette pauvre femme).

Ces précisions apportées, revenons à la question posée. Le Bon Usage de Grevisse et Goosse (15e édition) se contente de mentionner les deux avis, cite Hanse, mais mentionne Rézeau (sans doute dans le Dictionnaire des régionalismes de France) qui a recensé des usages avec pauvre (sans S) de nous.

Voici ce qu’écrivent précisément Hanse et Blampain dans la troisième édition — cette fois — de leur Dictionnaire des difficultés du français moderne :

« On écrit : pauvre de moi (=que je suis à plaindre), pauvres de nous.

Le Trésor de la langue française, à l’article « pauvre » de sa version en ligne, recense plusieurs usages de pauvre/pauvres de, ne mentionne, dans un même ensemble que la graphie pauvre de moi, de nous mais ne cite qu’un exemple au singulier chez Giono.

Le Dictionnaire des pièges et difficultés de Girodet est muet, à l’article « pauvre », sur le sujet qui nous intéresse, tout comme Jean-Paul Colin, Péchoin et Dauphin ou encore Jouette.

La IXe édition (1994) du Dictionnaire de l’Académie française précise, en mettant le S avec le pronom pluriel [2] :

« Avec un de explétif. Pauvre de moi ! Pauvres de nous ! »

Si le Petit Larousse (éd. 2003) n’évoque pas la question qui nous intéresse, le Petit Robert (éd. 2009) l’évoque ainsi :

« Loc[ution]. rég[ionalisme] Pauvre de moi ! disait-il. Maintenant je n’ai plus qu’à mourir. Daudet. Pauvre de nous. »

Deux approches sont ainsi mises en évidence... et en concurrence :

  1. le régionalisme méridional, avec une expression inanalysable et un pauvre figé dans son malheur en somme ;
  2. la cohérence syntaxique entre l’adjectif et le nom postposé que séparent un de explétif, difficile analysable grammaticalement mais nécessaire ici à cette construction particulière. Cela implique une cohérence entre le nombre de l’adjectif et celui du pronom (singulier ou pluriel).

On ne peut malheureusement faire jouer la variation en genre puisque pauvre est la forme épicène, à la fois masculine et féminine, de l’adjectif. De même, la source de l’expression n’est pas relevée dans le Robert historique

Que conclure ?

Peut-être quelque source encore inconnue de l’éditeur du site permettrait, avec suffisamment d’autorité pour s’imposer aux sources déjà citées, de trancher. Peut-être n’existe-t-elle pas ou ne peut-elle même exister.

Il faut en attendant considérer que les deux approches, les deux usages comme l’indique implicitement Grevisse — qui mentionne le point de vue de Hanse, mais cite Pierre Rézeau — peuvent être regardés comme coexistants.

Cela implique de ne porter aucune condamnation, mais... l’auteur de ces lignes affichera une préférence pour l’accord, tant il lui semble que l’origine « régionale » est devenue impalpable, en suivant Hanse et l’Académie sauf dans un cas particulier, évidemment : celui où nous est employé comme pronom de majesté (Nous, roi de...) ou de « modestie » (le nous des auteurs, chercheurs, universitaires...). Dans cette dernière situation en effet, la syllepse (l’accord selon le sens) est obligatoire et le singulier s’impose.

Notes

[1Du même Georges Duhamel, cité par le TLFi à l’article « pauvre ».

[2La précédente édition du Dictionnaire de l’Académie (8e, 1932) était muette sur le sujet comme l’était Littré.

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