Par contre

Le refus de « par contre » est une vieille antienne puriste depuis Voltaire (« par contre » étant repris du langage commercial). Il est pourtant passé dans l’usage courant. Dans la langue surveillée, on écrira plutôt « en revanche » pour ne fâcher personne.

  Sommaire  

 Question

On m’a souvent dit que l’emploi de par contre n’était pas correct. Pouvez-vous me donner votre avis ?

 Réponse

Le refus de par contre est une vieille antienne puriste depuis Voltaire (par contre étant repris du langage commercial). Cette position de principe est notamment reprise par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863, 1872-1877) à l’article « contre » (« remarque ») :

« Par contre est une locution dont plusieurs se servent, pour dire en compensation, en revanche : Si les artisans sont ordinairement pauvres, par contre ils se portent bien ; Si le vin est cher cette année, par contre il est bon. Cette locution, qui a été tout particulièrement critiquée par Voltaire et qui paraît provenir du langage commercial, peut se justifier grammaticalement, puisque la langue française admet, en certains cas, de doubles prépositions, de contre, d’après, etc. mais elle ne se justifie guère logiquement, par contre signifiant bien plutôt contrairement que en compensation, et devant provenir de quelque ellipse commerciale (par contre ayant été dit pour par contre-envoi) ; en tout cas, il convient de suivre l’avis de Voltaire et de ne transporter cette locution hors du langage commercial dans aucun style. »

Et l’on en arrive au classique : Ne dites pas par contre, mais dites en revanche. D’autant plus péremptoire qu’il n’est jamais argumenté. Affirmé avec d’autant plus de force qu’il est censé résumer LA LOI réputée éternelle et immuable. En fait, c’est plutôt une affaire de sociolinguistique : employer en revanche plutôt que par contre dénote l’appartenance culturelle à un milieu maîtrisant un code social, celui de l’expression — un code dont l’emploi est un signe de reconnaissance implicite pour « ceux qui savent.

Car, pour ce qui est du code langagier tout court, c’est une tout autre affaire. Grevisse s’inscrit en faux contre la condamnation qui frappe par contre. Voici ce qu’il écrit dans cette référence absolue pour l’honnête homme du XXe siècle (et même du XXIe !) qu’est le Bon Usage [1] :

« Par contre, qui n’est pas récent (cf. Hist[orique]), est entré dans l’usage général, même le plus exigeant, au cours du XIXe siècle, malgré la résistance des puristes.

Grevisse cite des exemples empruntés à Tocqueville, Stendhal, Maupassant, Gide, Giraudoux, Saint-Exupéry, Malraux, Bernanos, de Gaulle, Georges Pompidou. Et il ajoute (ibidem) :

Nous pourrions citer plus d’une centaine d’auteurs, notamment environ quarante membres de l’Académie française : voir notre 12e édition. En particulier, nous avons relevé neuf fois chez Abel Hermant (Vérités, p. 54, etc.) la locution que, comme grammairien, il rejette avec vigueur : « Façon de parler boutiquière » (Samedis de M. Lancelot, p. 236) ; etc. — Ce jugement s’inspire du fait que l’Académie admettrait par contre en 1835 et en 1878 « dans le style commercial ». Elle l’a exclu en 1932, puis l’insère de nouveau en 1988 [2] avec un commentaire un peu surprenant : La locution [...] a été [...] utilisée par d’excellents auteurs. [...] Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible [3].

Les puristes recommandent d’user d’en compensation ou d’en revanche, lesquels ne conviennent pas toujours, comme Gide le fait remarquer : Trouveriez-vous décent qu’une femme vous dise : « Oui, mon frère et mon mari sont revenus saufs de la guerre ; en revanche, j’y ai perdu mes deux fils » ? ou « La moisson n’a pas été mauvaise, mais en compensation toutes les pommes de terre ont pourri » ?

Et de rappeler, dans la partie historique de l’article, que par contre est attesté chez Calvin et Michel de Lhospital. « Depuis la même époque, l’anglais a per contra [4] et l’italien per contro. »

Mais le jugement social — et non linguistique — continue à peser

Péchoin et Dauphin (Larousse des difficultés) écrivent ainsi :

« Naguère critiqué, par contre est désormais admis dans le registre
courant. RECOMM[andation] Dans l’expression soignée, en particulier à
l’écrit, préférer en revanche, au contraire, du moins, en fonction du
contexte. »

Girodet (Bordas des difficultés), qui penche (quoi qu’il en dise) du côté des puristes, se garde bien de condamner (ce qu’il fait dans d’autres cas). Il écrit (nuance importante chez lui) :

« À éviter dans la langue surveillée »

Voyons ce qu’écrit aujourd’hui l’Académie française :

« Par contre, en revanche, d’un autre côté, en contrepartie, en compensation, à l’inverse. Condamnée par Littré d’après une remarque de Voltaire, la locution adverbiale Par contre a été utilisée par d’excellents auteurs français, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, André Gide, Marcel Proust, Jean Giraudoux, Georges Duhamel, Georges Bernanos, Paul Morand, Antoine de Saint-Exupéry, etc. Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible. » (Dictionnaire, 9e édition, 1994-...)

 Complément

Il est des cas où la grammaire, entendue comme l’art du bien dire et du bien parler, peut estimer des tournures fautives ou du moins les classer dans un registre de langue particulier (langue familière, par exemple). Dans le cas de par contre, tel n’est pas le cas.

C’est un certain usage social qui est en cause ici. Il vise les échanges un peu formels, mais aussi la conversation orale. Derrière lui, il y a aussi une certaine conception de la langue, figée et fixée : le veto de Voltaire remonte à 1737, à une époque où l’on écrivait les enfans, la nation françoise, j’avois.

En revanche, en compensation, au contraire, à l’opposé, du moins conviendront en toute circonstance, quand l’emploi par contre pourrait être défavorablement connoté par l’interlocuteur).

Même si l’on ne souhaite pas – fût-ce à tort – donner une mauvaise image de sa maîtrise langagière (encore que, sur ce point, il ne faille point s’exagérer les choses), il est tout à fait sain de ne pas vous contenter de dire ceci au lieu de cela parce qu’on vous a dit que c’était « comme ça ». Dans un certain nombre de cas, les choses sont plus complexes, plus subtiles, plus mouvantes : l’usage [de la langue] évolue, le bon usage avec lui — et il y a lieu d’en distinguer certains jugements sociaux. Comment expliquer autrement la position de l’Académie, qui est contrainte d’admettre que l’expression litigieuse est employée par les mêmes auteurs (dont certains de ses membres) mais maintient une réserve dont le caractère prescriptif est toutefois atténué ?

Laissons l’avant-dernier dernier mot au Trésor de la langue française informatisé (TLFI), article « contre » :

« Par contre. Loc. adv. marquant l’opposition à un énoncé antérieur. Si le jardin se trouvait à l’ombre, la maison, par contre, était en plein soleil (Maupass., Contes et nouv., t. 1, Dimanches bourg. Paris, 1880, p. 297) : Les objets des dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. E. Delacroix, Journal, 1824, p. 55. C’étaient deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. Ils s’y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre, certaines idées, celles de l’âme, par exemple, de l’infini, de Dieu même, étaient comme voilées à leur entendement. Villiers de L’isle Adam, Contes cruels, Véra, 1883, p. 24. Croquebol enfonçait dans l’herbe détrempée. La Guillaumette, par contre, tombé dans un filon glaiseux, amassait sous ses pieds d’énormes mottes d’argile et n’avançait plus qu’à coups de reins, stupéfait de se voir grandir aux côtés de son camarade. Courteline, Le Train de 8 h 47, 1888, 2e part., 3, p. 121.

« Rem. 1. Grev[isse] 1969, § 980, observe que à la différence de en compensation ou en revanche qui “ajoutent à l’idée d’opposition une idée particulière d’équilibre heureusement rétablie”, par contre exprime “d’une façon toute générale l’idée d’opposition et a le sens nu de mais d’autre part, mais d’un autre côté”. 2. Sur l’offensive des puristes à propos de la loc. par contre, on verra A. Doppagne, Trois aspects du fr. contemp., Paris, Larousse, 1966, pp. 193-197 : “le succès qu’ont réservé à par contre la plupart des écrivains du XXe siècle, le fait qu’il ne soit pas toujours remplaçable par les locutions par lesquelles on propose de le remplacer, légitiment tout à fait l’utilisation de cette locution”. »

... et le tout dernier au Grand Robert [5] sous la vedette « contre » (I, B, 1) qui, en outre, reprend la citation précédemment évoquée d’André Gide. Il s’agit en fait d’une remarque particulière concernant la critique de l’expression :

« Par contre a été condamné par certains pédagogues puristes ; cependant il n’est pas toujours remplaçable. Il introduit un avantage ou un inconvénient, alors que en compensation et en revanche n’introduisent qu’un avantage. Si on peut les employer dans la phrase “S’il n’a pas de cœur, par contre il est intelligent”, il est impossible de les substituer à par contre dans celle-ci : “ S’il est intelligent, par contre il n’a pas de cœur”. Mais n’insiste pas assez sur l’opposition. Au contraire marque une opposition trop précise.

Notes

[113e éd., 1993, § 928, e, 4°, p. 1366-1367

[2Préparation de la publication du tome I de la 9e édition, publié en 1992.

[3La formulation complète de l’Académie est la suivante (mise en gras dans l’édition imprimée et l’édition en ligne) : « Condamnée par Littré d’après une remarque de Voltaire, la locution adverbiale Par contre a été utilisée par d’excellents auteurs français, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, André Gide, Marcel Proust, Jean Giraudoux, Georges Duhamel, Georges Bernanos, Paul Morand, Antoine de Saint-Exupéry, etc. Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l’usage s’est établi de la déconseiller, chaque fois que l’emploi d’un autre adverbe est possible. » L’usage s’est établi : on admirera la subtilité du pronominal de sens passif...

[4Un latinisme comme les anglophones en usent...

[53e édition, version électronique, 2013.

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