Numérique et digital

L’anglais employant digit pour chiffre a, très naturellement et très logiquement, formé digital. Mais, en français, numérique est préférable : il s’agit bien de coder des documents (des images par exemples) avec des nombres. Quand on connaît le poids d’un fichier graphique, mieux vaut ne pas compter sur ses doigts !

Le chiffre (digit en anglais) est au nombre ce que la lettre est au mot (même s’il existe des mots à une lettre, comme le a de il a, les deux notions sont distinctes).
Digital, en français, reste lié au doigt (digitus en latin) : la reprise de l’anglais à l’identique est empreinte (digitale, bien sûr) de contresens.).

L’échange qui suit revient sur l’opposition numérique/digital. Il était à l’origine une dérivation d’un fil de discussion consacré à la recherche d’équivalents francophones pour e-commerce et autres constructions similaires.

Débats en janvier 1999

Michel Conan (15.01.1999) (Luc Bentz avait écrit : « À défaut d’électronique, pourquoi pas simplement numérique ?). — De toute façon, numérique n’a pas pris. On dit digital. On ne numérise pas, on digitalise.

Bernard Lombart] (15.01.1999). — Où prenez-vous cela ? Je crois que c’est de la provoc. J’entends partout autour de moi numériser. Sauf dans la bouche des franglophones.

Michel Conan (16.01.1999). — Non, ce n’est pas de la provoque. Je l’entends constamment dans les milieux professionnels, et je passe mon temps a expliquer aux gens qu’ils veulent sans doute dire numériser.

Pierre Hallet (16.01.1999). — Ne vous découragez pas. Numérique est supérieur à digital et mérite un effort. Si ordinateur a eu la peau de computer, numérique peut l’emporter (et numériser est plus court que digitaliser, ce qui lui donne ses chances).

Bernard Lombart (17.01.1999). — Je comprends. Je suis tombé récemment sur un document belge intitulé Du numérique au multimédia et qui parle constamment de digitalisation des oeuvres... Le document est même issu de la « Direction générale de la Technologie, de la Recherche et de l’Énergie, du ministère de la Région wallonne » (sic)... Enfin, il y aura toujours des gens qui aimeront leur langue, et d’autres qui auront toujours un style à la jean-foutre (prononciation de « jean » ad libitum).
Amusant : « DIGITALISATION n. f. Méd. Traitement d’un malade cardiaque par les dérivés de digitale. » (Le Robert.)

François Campan (16 Jan 1999). — Je ne pense pas être le seul à dire numérique... et je numérise. Mais essayez de faire préciser leur pensée à ceux qui parlent de digital. C’est souvent très fumeux car l’anglicisme remplit ici sa fonction première qui est de remplacer la rigueur conceptuelle par une emphase inutile. Je suis musicien et pour moi le son digital, c’est un claquement de doigts ; un clavier digital, c’est un pléonasme. Je numérise cependant pas mal de sons et presque tous mes claviers sont numériques. Mes ancêtres latins comptaient avec des cailloux (calculi) mais les Angles continuent à compter avec leurs doigts (digiti).

Michel Conan (16 Jan 1999). — Les petites gens disent digitaliser, parce que c’est leur chef qui le leur a appris, et que ce dernier l’a à son tour appris de quelqu’un de plus savant que lui, etc. Il y a bien quelqu’un dans la chaîne qui connaît le terme propre, mais, le prestige de la langue anglaise aidant, mais aussi, malgre la loi Toubon, l’absence de documentation en français, et puis l’habitude de l’entourage, tout cela fait le lit du mot anglais.

Je me suis battu des années pour empêcher qu’autour de moi on dise technologie à la place de technique, parce que celui-ci se dit technology, et que celui-la n’a pas vraiment d’équivalent en anglais. Mais ca été peine perdue. Technologie, c’est plusse cool, comme dirait un autre, et c’est tellement plus Silicon valley !

P.-S.

Numérique et numériser sont entrés dans l’usage. Peut-être (ou sans doute) à cause de l’ambiguïté de digital en français. Comme quoi, notre langue a sans doute plus de ressorts qu’on ne pourrait l’imaginer...

Partager

Imprimer cette page (impression du contenu de la page)