Malgré, malgré que...

Contesté par maints auteurs normatifs, mais aussi par Littré, malgré que a cependant été utilisé par maints auteurs (et défendu notamment par Gide qui faisait référence à Proust et Barrès). En revanche, du point de vue des puristes (ou des non-puristes), malgré qu’il en ait, malgré qu’on en ait (=en dépit de nos réticences, de nos oppositions) est, en revanche, un tour parfaitement correct.

Débats en novembre 1998)

Frédéric Mestermann (10 novembre 1998) avait nettement posé le problème : « En fait je suis intimement persuadé qu’écrire malgré que devrait être interdit tellement c’est laid...non ? ».

Carsten Laekamp (11 novembre 1998) — Non (suffit de voir un dico). Par contre, ça semble disparaître (c’est vrai que c’est moche !), donc ça sera bientôt une faute.

Vincent Lefevre (11 novembre 1998). — Ah ! pour une fois que ça évolue dans le bon sens.

Luc Bentz (11 novembre 1998). — [...] ma réponse est la suivante :

a) malgré que était d’usage courant dans le français classique (XVIIe siècle). Grevisse (le Bon Usage, 13e éd., § 1091-1093) estime qu’il était peut-être d’usage populaire, mais que la locution a perdu ce caractère. Il cite d’ailleurs maints exemples tirés des meilleurs auteurs, appuyés parfois par l’imparfait du subjonctif (il ne s’agit donc pas de mettre seulement un « parler populaire » dans la bouche d’un personnage) : chez Maupassant, Barrès (ne fut-il pas de l’Académie ?), Anatole France (qui y fut la caution de gauche, sans doute. Mais c’est un auteur français dont la langue à la fois claire et pure a su se mettre au service de bien des causes justes, dont la dreyfusiste... et qui fut, on l’ignore trop souvent, couronné du prix Nobel de Littérature), Proust, Mauriac, Cocteau).

Hanse, pour sa part (Nouveau Dictionnaire des Difficultés du Français moderne), relève plus simplement que « malgré que, loc[ution] conj[onctive], condamné avec obstination par les puristes, est incontestablement correct au sens de bien que et est suivi du subjonctif. »

b) On ne saurait donc juger fautif, ni même incorrect, l’emploi de malgré que. Toutefois j’avoue qu’il me paraît peu euphonique. L’habitude s’est prise d’employer malgré comme préposition introduisant un complément circonstanciel. Bien que et quoique (à ne point confondre avec quoi que) méritent d’être privilégiés. En somme, sans pouvoir pénaliser l’emploi de malgré que et sans enseigner (à tort) qu’en user est fautif, j’invite à privilégier bien que ou quoique.

Mais, comme il se doit dans mon cas, c’est une appréciation individuelle et portative. Tout ceci n’est finalement qu’une question de musique des sons et des mots... et de la perception que l’on en a.

  • Jeff Smith (11 novembre 1998) à propos de : "On ne saurait donc juger fautif, ni même incorrect, l’emploi de malgré que.). — Je suis tout à fait d’accord. Tout jugement de type normatif est fumisterie et non avenu. La subjectivité d’une telle comédie, qui dure malheureusement depuis toujours, ne devrait jamais être prise au sérieux.
    (À propos de : « Sans pouvoir pénaliser l’emploi de malgré que et sans enseigner (à tort) qu’en user est fautif, j’invite à privilégier bien que ou quoi que. »] Là vous changez d’avis, on dirait.
    (À propos de : « Mais, comme il se doit dans mon cas, c’est une appréciation individuelle et portative. Tout ceci n’est finalement qu’une question de musique des sons et des mots... et de la perception que l’on en a. ») En effet, c’en est le cas pour tout le monde. Ce n’est qu’un question d’usage et d’habitude à cet usage. Malgré que n’a rien de laid ou de bâtard pour moi, je le dis tous les jours ! Le statut de malgré que est vraisemblablement tout à fait différent au Québec. Un autre trait conservateur de notre français, on dirait bien.

Stefane Dowet (12 novembre 1998). — Moi j’aime bien, malgré que d’autres détestent.

Santiago González Carriedo (18 novembre 1998). — Il y a des grammaires qui admettent la construction malgré que + subjonctif. Par exemple malgré qu’il pleuve. Mais ça, persone ne le dit. Malgré s’utilise avec un nom ou goupe nominal : malgré la pluie. Pour éviter malgré que, il suffit de dire : bien qu’il pleuve, quoiqu’il pleuve, même s’il pleut.

Laurent Nicolas (12 novembre 1998). — Et l’expression malgré qu’il en ait au sens de malgré lui, on pourrait pas la garder pour faire joli dans les salons ?.


Malgré qu’il en ait

Marion Sigaut (08 juin 1999). — Va-t-on pouvoir un jour écrire malgré qu’il en ait sans que des correcteurs vous rectifient ça en un quoi qu’il en ait qui ne veut strictement rien dire et envoie le beau malgré qu’il en ait et sa signification aux oubliettes de la belle langue ?...

(Et de préciser, le lendemain, après l’intervention d’un contradicteur...) Malgré qu’il en ait ne signifie pas qu’il a quelque chose et qu’on puisse en dire quoi qu’il en ait (De quoi parle-t-on ?) ? Malgré qu’il en ait signifie quelque mauvais (ou mal) gré qu’il en ait ou encore bien qu’il ait mauvais gré à faire cette chose.

Exemples : « Le malheureux, contraint, malgré qu’il en ait, d’avouer »... ou encore : « Il fut bien obligé de le rendre, malgré qu’il en ait. » Ce qui signifie dans les deux cas qu’il ne voulait pas avouer ni rendre, qu’il avait mauvais gré ou mal gré en vieux français, mais qu’il l’a fait quand même. On trouve ça dans tous les bons ouvrages de langue française, et il n’y a rien à me pardonner là... Ah mais !

Malgré que

Commentaire d’André Truffert (07 janvier 2000), par courriel

Ces quelques remarques pour alimenter un débat qui semble inépuisable. On trouve dans l’épilogue de Tartarin sur les Alpes est la suite, par Alphonse Daud : « ...L’air brûlait malgré qu’on fût au déclin de la saison » ; et dans les Plaisirs et les Jours : « ...jamais Noé ne put si bien voir le monde que dans l’arche, malgré qu’elle fut (!) close et qu’il fit (!) nuit sur la terre... » (cité par Gide dans son Journal sept. 1942.) Gide vitupère d’ailleurs souvent contre les malgré que de Proust qu’il semble considérer comme une faute de français... Son opinion vaut-elle celle de M. Grevisse ?

Deux attitudes inverses sont donc possibles :

  1. Il faut en vérité s’appeler Alphonse Daudet ou Marcel Proust pour s’autoriser de telles libertés. Ceci n’est pas pour nous autres, humbles vermisseaux.
  1. Puisque ces messieurs ont cautionné cet usage de leur nom, n’ayons aucun complexe pour nous engouffrer danc leur brèche.

Toute considération grammaticale mise à part et d’un simple point de vue esthétique je trouve que malgré que cela sonne fort mal, tout simplement. (Cela a déjà été dit et redit par d’autres dans un précédent débat ici même en 1998.)

Compléments

Il est intéressant de comparer les deux dernières éditions du Dictionnaire de l’Académie française que séparent soixante ans.

MALGRÉ. préposition
¤ Contre le gré de, en dépit de. Il a fait ce mariage malgré son père, malgré père et mère. Il est parti malgré la rigueur du temps. Je l’ai reconnu malgré l’obscurité. Malgré tout, Quoi qu’on fasse, quoi qu’il arrive. Malgré tout, vous réussirez.

MALGRÉ QUE, loc. conj. On ne doit l’employer qu’avec le verbe Avoir et dans les expressions : Malgré que j’en aie, malgré qu’il en ait, etc., En dépit de moi, en dépit de lui, etc. Malgré qu’il en ait, nous savons son secret.

MALGRÉ prép. XIIIe siècle. Composé de l’adjectif mal et de gré.

  1. Contre le gré de, contre la volonté de. Il a fait ce mariage malgré père et mère. Surtout avec un pronom personnel. Il a dû partir malgré lui. Je ne peux m’empêcher d’y penser malgré moi. HIST. Les malgré-nous, surnom donné aux Alsaciens et aux Lorrains enrôlés contre leur gré dans l’armée allemande, durant la Seconde Guerre mondiale.
  1. 2. En dépit de, nonobstant. Il est parti malgré la rigueur du temps. Il a succombé à ses blessures malgré les soins qu’on lui a prodigués. Malgré nos réprimandes. Loc. Malgré tout, en dépit de tous les obstacles, quoi qu’on fasse, quoi qu’il arrive. Il gardera mon appui malgré tout.
  1. Loc. conj. Malgré que. S’emploie dans la langue soutenue avec le verbe avoir conjugué au subjonctif. Malgré que j’en aie, quelque mauvais gré, si mauvais gré que j’en aie ; contre mon désir ou ma volonté. Je reconnais les mérites de mon rival, malgré que j’en aie. Elle ne put cacher son dépit, malgré qu’elle en eût.Même si de nombreux écrivains ont employé Malgré que dans le sens de Bien que, quoique, il est recommandé d’éviter cet emploi.

La rédaction de la 9e édition est plus prudente à présent.

  • Grevisse ou les procès-verbaux d’« infraction » par les académiciens

La lecture de Grevisse est toujours salutaire (Bon Usage, 14e éd., § 1148) :

"Malgré que a peut-être appartenu d’abord à l’usage populaire. La locution n’a plus ce caractère, comme le montrent les ex. suivants (où l’on remarquera les subjonctifs imparfaits ou plus-que-parfaits), qui font fi de la résistance des puristes :
Malgré que je fusse mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie (Vigny, Cinq-Mars, XXV). — Malgré qu’il n’entrât guère en ma chambre […], j’entendais souvent, la nuit, un bruit furtif qui venait jusqu’à ma porte (Maupass., C., Confessions d’une femme). — Malgré qu’on fût au déclin de la saison (A. Daudet, Tart. sur les Alpes, p. 356). — Malgré qu’une partie de moi-même […] résistât (Barrès, Homme libre, p. 223). — Malgré que je ne le puisse imaginer (France, Crime de S. Bonnard, p. 98). — Pour qui je ressentais une sympathie des plus vives, malgré qu’il eût vingt ans de plus que moi (Gide, Si le grain ne meurt, I, 3). — Jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre (Proust, Les plaisirs et les jours, p. 13). — Malgré qu’il ait obtenu tous les prix de sa classe (Mauriac, Robe prétexte, XV). — Elle vit Jacques d’un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât Lazare avec un peintre (Cocteau, Grand écart, III). — Malgré que le soir tombe (Romains, Vie unanime, p. 241). — La camionnette […], malgré qu’on eût chaîné les pneus […], ne se risque plus guère à franchir les rampes glacées (Gracq, Balcon en forêt, p. 85)."

Alfred de Vigny, Maurice Barrès, Anatole France, François Mauriac, Jean Cocteau, Jules Romains étaient membres de l’Académie française, tout comme Alexis de Tocqueville, José-Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Paul Bourget, Paul Valéry, Roger Martin du Gard, Jérôme Carcopino, Maurice Genevoix que Grevisse mentionne parmi ceux qui ont employé la construction « malgré que + subjonctif ». Et parmi les autres, Maupassant, Gide, Julien Gracq (et, dans ceux qui sont cités en complément, Colette, Mallarmé, Apollinaire) ! Les malgré-quistes pourraient se trouver en pire compagnie...

Évidemment, on pourrait penser que la pensée de Grevisse, cet observateur affûté de l’usage a évolué au fil du temps, mais la 4e édition (1949) mentionnait déjà ceci au § 978 (p. 789) :

« Malgré que, au sens de bien que, quoique, est proscrit par Littré, par Faguet, par Abel Hermant et par les puristes. — Cette locution, tgrès fréquente dans la langue familière, pénètre de plus en plus dans l’usage littéraire [1]. » [Suivent plusieurs citations et un paragraphe consacré à malgré qu’il en ait.]

Notes

[1Ici, Grevisse insère en note un citation d’André Gide : »J’ai écrit, avec Proust et Barrès, et ne rougirai pas d’écrire encore : malgré que, estimant que, si l’expression était fautive hier, elle a cessé de l’être. Elle ne se confond pas avec bien que, qui n’indique qu’une résistance passive ; elle indique une opposition.« 

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