Lisible

Il paraît aujourd’hui qu’une politique, un programme, un projet, des orientations, une mesure même doivent être « lisibles ».

Propos de l’éditeur (juin 2000)

Il est à propos que la critique essaye un triage,distinguant ce qui est bon, et prévoyant ce qui doit surnager et durer.
Émile LITTRÉ, Préface du Dictionnaire de la langue française

Il paraît aujourd’hui qu’une politique, un programme, un projet, des orientations, une mesure même doivent être lisibles. Cet adjectif est mis à toutes les sauces, même si à une politique lisible ne s’oppose pas une politique illisible, mais une politique « peu » lisible. Gribouille et gribouillis ne sauraient se confondre.

Au fil du temps, cette acception a été avalisée par les lexicographes. La définition du Petit Robert de 1996, qui la mentionne sans la dater, montre bien comment le sens a pu évoluer par glissement ou par métonymie. La citation de Balzac relève bien de l’usage du sens figuré (comme on dit : Je lis sur un visage.) ; la confusion entre politique lisible et politique compréhensible est inutile et contestable : nous allons à l’instant essayer de le démontrer.

La lecture, bien entendu, est compréhension. Mais ce qui est lisible est, par définition, ce qui est bien écrit, soit qu’on s’attache à la graphie, soit, au sens figuré, qu’on soit sensible à la clarté du style. Lisible est alors, dans tous les cas, opposable à illisible. Lorsqu’on évoque la lisibilité d’un projet, d’un programme ou de décisions administratives, ce n’est point la (typo)graphie qu’on met en cause, ni même le style ; c’est à la clarté, à la compréhension ou, pour mieux dire, à l’intelligibilité du message que l’on s’intéresse, c’est-à-dire à la possibilité d’être compris par le plus grand nombre.

À une lisibilité qui n’apporte rien, préférons donc l’intelligence ou la compréhension. On remplacerait avantageusement lisible par intelligible dans tous les cas où l’on veut évoquer à la fois la simplicité et la compréhension : quelques mesures évidentes pour tous plutôt qu’une usine à gaz fonctionnant sur le principe de la distillation mathématique fractionnée [1].

« Parfois, les militaires, s’exagérant l’impuissance relative de l’intelligence, négligent de s’en servir », écrivait le général de Gaulle dans le Fil de l’épée. Ceux qui s’efforcent de communiquer aussi. Il est malheureusement difficile de lutter contre un effet de mode ; on imagine assez bien, un dirigeant d’entreprise ou d’administration, à fortiori un publicitaire, se délecter ainsi, devant un auditoire rompu à (et parfois par) ce jargon :

« Nous avions initié le plan Siouperjargoon il y a un an. La task-force managée par M. Arslonga l’a finalisé tout récemment en veillant soigneusement à sa lisibilité pour nos clients [usagers, concitoyens]. »

Ça en jette manifestement plus que cette version en français moderne courant :

« Nous avions lancé le projet Parlons clair il y a un an. Le groupe de travail animé par Mme Vitabrevis vient de le boucler en veillant à ce qu’il soit parfaitement intelligible [compréhensible, clair, accessible] par [pour, à] tous nos clients [usagers, concitoyens]. »

Dans le Bon Français, Maurice Druon n’évoquait pas cet emploi fâcheux de lisible. Sans doute n’avait-il pas encore perçu la propension croissante à utiliser cet adjectif à tort et à travers. En revanche, il condamnait à juste titre l’abus d’au niveau de (p. 17)... dont l’emploi semble heureusement passé de mode après trente ans de dictature [2].

Il faut donc craindre que ce nuisible lisible ne soit notre nouvel « ennemi de trente ans ». Mais si l’usage l’écarte ensuite en le jugeant démodé, ce sera une bien courte parenthèse pour une langue vieille de douze siècles ! Rien ne permet de préjuger de ce que sera le choix, dans le long terme, de ce souverain maître qu’est l’usage. Mais rien n’étant, justement, gagné ou perdu d’avance, poussons à ce que cette évolution s’effectue avec intelligence !

Et si tel n’est pas le cas, espérons du moins que l’usage de lisible dans projet lisible, politique lisible perde dans l’avenir ce côté tarte à la crème de la communication, tic verbal en toc, qui le rend insupportable aujourd’hui !

Luc Bentz
(juin 2000)

Dans les dictionnaires

Larousse en six vol., 1980
LISIBLE, adj. Qui peut être lu : Écriture lisible.

Petit Robert, 1970
LISIBLE, adj. 1464 de lire
1° Qui est aisé à lire, à déchiffrer. Écriture, inscription lisible. Sa signature est à peine lisible. FIG. Déchiffrable, visible. « Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur » (Balzac).
2° (1798) Digne d’être lu. Cet article est à pleine lisible. ¤ ANT. illisible.

Petit Robert, 1996
LISIBLE, adj. 1464 de lire
1. Qui est aisé à lire, à déchiffrer. Écriture, inscription lisible. Signature à peine lisible.- Schéma, carte peu lisible. PAR EXT. Visible. « Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur » (Balzac).
2. FIG. Compréhensible à la lecture. Ce texte n’est lisible que par des spécialistes. Texte lisible à plusieurs niveaux, qui permet plusieurs lectures. ¤ Parfaitement clair, intelligible. Une politique peu lisible.
3. (1798) Digne d’être lu. Cet article est à pleine lisible. ¤ CONTR. illisible.

Bibliorom Larousse, 1996 (version électronique du PLI)
LISIBLE, adjectif :
1. Aisé à lire, à déchiffrer. Écriture lisible.
2. Qui peut être lu sans fatigue, sans ennui ; digne d’être lu.
3. Fig. Qui est facilement intelligible et ne recèle pas d’élément caché. Un projet, une action lisibles.

Robert historique de la langue française, 1998
Lisible et surtout lisibilité sont employés en politique à propos d’une action, d’un comportement clair et compréhensible par l’opinion (années 1980).

Notes

[1Il va de soi, en bonne logique jargonnante, que la lisibilité passe par des mesures fortes. On a échappé pour l’instant aux extra-fortes (Ce jour-là, la moutarde nous montera au nez.).

[2...Et une chanson comique interprétée par Henri Salvador (C’est pas la joie) dans laquelle on trouve des phrases construites sur le modèle Au niveau de la contestation, c’est pas la joie. Un aimable correspondant nous a fait savoir que l’auteur en était Bernard Michel (la musique étant d’Henri Salvador).

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