Laisser : accord du participe passé laissé

Dans le cas du participe laissé, la règle générale s’applique... mais pose un problème tout à fait particulier lorsqu’il est suivi de l’infinitif.

 Question

Comment écrit-on laissé dans la phrase Elle nous a [laissé].
Faut-il un s ?

 Réponse

Deux cas sont possibles :

  1. Laisser est employé comme équivalent de quitter ou d’abandonner, même quand l’expression est prise au sens figuré pour signifier par euphémisme : Elle est décédée. Dans ce cas, il faut l’accord.
    Si nous représente un collectif [1] indéterminé (hommes/femmes), mixte ou explicitement masculin, il faut écrire : laissés.
    Si, en revanche, le collectif est défini explicitement comme explicitement féminin (par exemple : trois sœurs ; une mère et sa fille ; deux amies), alors il faut écrire laissées.
  2. La phrase n’est pas achevée, et laissé est suivi d’un infinitif. Dans ce cas, appliquer la même règle que pour (avoir) fait + infinitif : le participe passé reste invariable (Elle nous a laissé terminer tout le travail, le rangement, la paperasse...).

Complément

Le cas de laisser est intéressant pour plusieurs raisons :

1° Son emploi au sens passif est fréquent et dans ce cas, le participe passé laissé s’accorde avec le sujet, selon la règle habituelle dans ce cas :
Il a été laissé pour mort.
Ces enfants ont été laissés sans surveillance.
Sa maison [de campagne] a été laissée à l’abandon par ses héritiers qui n’ont pas réussi à la vendre.
Leurs deux filles furent laissées chez des voisins.

2° Son emploi à la voix active suit la règle habituelle de l’accord du participe passé employé avec avoir s’il n’est pas suivi d’un infinitif :
L’écolière a laissé ses exercices inachevés sur sa table à la fin de la classe.
Les exercices que l’écolière avait laissés sur sa table hier soir ont été finis le matin suivant.

 « Laissé+infinitif » et l’accord du participe passé.

A. — Rappel de la règle générale

En règle générale, le participe passé, précédé du complément d’objet direct, et suivi d’un infinitif :

  1. s’accorde avec le complément lorsque celui-ci est sujet réel et non complément de l’infinitif : Je les ai vus partir (ce sont eux, représenté par les qui partent) ;
  2. ne s’accorde pas dans le cas inverse : Les airs que j’ai entendu jouer (les airs ne jouent pas ; on joue les airs).
  3. ne s’accorde jamais lorsqu’il s’agit du participe passé du verbe faire suivi d’un infinitif : la maison qu’il a fait construire ; les tableaux qu’il a fait encadrer.

(Plus de détails dans cet article.)

B. — Le cas particulier de « laissé+infinitif »

Un certain nombre de grammairiens considèrent que laissé+infinitif doit rester invariable comme c’est le cas en toutes circonstances pour fait+infinitif.

Grevisse y revient dans le Bon Usage (15e éd., § 951, b, 1° et 2°). avec une tonalité nettement positive :

« Le Conseil supérieur de la langue française [...], estimant que laissé forme avec l’infinitif qui suit une périphrase analogue à fait + infinitif [...] recommande l’invariabilité de ce participe, ce quel’Ac[adémie] 2000 entérine d’une manière explicite.

« Cette proposition avait déjà été faite par certains grammairiens, et Littré (art[icle] laisser, Rem[arque] 6) ne leur donnait pas tort, tout en constatant que l’usage n’était pas déclaré. En fait, des auteurs assez nombreux pratiquent l’invariabilité de laissé, avec plus ou moins de constance. »

Citons la rédaction de l’article laisser de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’évoque Grevisse (c’est à la fin de l’article, et en gras) :

« Les exemples ci-dessus [dans l’article] respectent la règle habituelle d’accord du participe passé suivi d’un infinitif. Cependant, l’application de cette règle étant parfois malaisée, particulièrement dans les formes pronominales, et l’accord restant incertain dans l’usage, on pourra, comme pour le verbe faire, généraliser l’invariabilité du participe passé de laisser dans le cas où il est suivi d’un infinitif. Il est donc possible d’écrire : Elle s’est laissé mourir comme Elle s’est fait maigrir ; Je les ai laissé partir comme Je les ai fait partir. »

Littré, dans les cas d’invariabilité systématique, évoque Condillac, Racine, Voltaire, d’Alembert. Grevisse cite plusieurs autres auteurs (Maupassant, Anatole France, Romain Rolland, etc.).

Autrement dit, il est plus simple de s’abriter derrière le Bon Usage (« La proposition [d’invariabilité de laissé+infinitif] est d’autant plus heureuse que l’on trouve souvent laissé accordé contre la règle générale »)... et l’Académie. L’option d’invariabilité licite prévient bien des difficultés... et bien des erreurs d’accord par référence à la règle générale qui impose de déterminer la nature de la relation entre le complément d’objet (apparent) et l’infinitif qui suit avant d’en tirer les conséquences pour le participe placé, comme dans un étau, entre les deux !

Cela évitera souvent un accord erroné selon larègle générale d’accord du participe suivi d’un infinitif (« Fautif » avec un grand F selon la sainte Norme), alors que ne l’accorder jamais bénéficie d’une prescription.

Autant faire au plus simple pour l’usager de la langue en choisissant l’invariabilité de laissé suivi de l’infinitif !

Notes

[1Nous mettons de côté l’emploi du nous de majesté ou d’auteur qui impose le singulier et l’accord selon le genre de la personne représentée par ce pronom.

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