La traduisette

Le 19 avril 2000, Pierre Hallet [1] évoquait une discussion à propos d’Air France qui entendait — si l’on ose dire — faire parler ses pilotes en anglais à l’approche de Roissy. En anticipant (légèrement), il réglait le problème des traductions simultanées.

« Après tout, disait-il, j’annonçais en 1990 le livre électronique à des collègues rigolards, et en 2000 il tient la vedette du Salon du Livre, alors je ne vais pas me gêner. » Et de nous inviter à lire cet article... « piqué dans un journal de 2030 ».

La traduisette :
mode ou nouveau phénomène de société ?

« Tiens, il y a tant de gens durs d’oreille ? » s’étonnait ma brave vieille tante, qui ne quitte sa campagne profonde que les deux semaines par an où nous l’invitons à Paris. Nous avons dû lui expliquer que ces gens ne portaient pas un Sonotone, mais la X*Ear d’e-Sthesis, commercialisée en France sous le nom d’Audi-plus mais que tout le monde appelle « traduisette » ; que si elle en portait dans ses oreilles, elle entendrait en français ce que quelqu’un lui dirait en anglais, en allemand, en arabe ou en japonais, ou dans toute langue couverte par l’abonnement.

Elle était totalement incrédule. Il a fallu que je lui fourre une traduisette dans l’oreille gauche et que je lui parle en allemand, et elle a bien dû reconnaître qu’elle m’entendait en allemand à droite et en français à gauche. Elle a hoché la tête, comme elle le fait chaque fois que des nouveautés techniques la dépassent... c’est-à-dire désormais chaque année.

Mais il est vrai que l’emploi de la traduisette a explosé en quelques mois, surtout dans les centres touristiques, et à Paris en particulier. Les traduisettes sont encore chères, par exemple 599 euros de l’anglais au français ; mais c’était le double il n’y a pas six mois, et le retour sur investissement est garanti pour le commerçant avisé.

Voyez ce touriste japonais entrant dans une boutique : le vendeur règle sa traduisette sur le japonais, prête à son visiteur la traduisette inverse par laquelle il se fera comprendre par lui, et voici que commence une conversation animée, mais surréaliste pour les témoins. Le Japonais est aux anges : il y a deux ans, il devait baragouiner dans un anglais hésitant sans comprendre grand-chose aux réponses. Aujourd’hui, il peut poser des questions détaillées et le vendeur peut lui répondre.

« Et encore une vente ! » me dit le vendeur en se frottant les mains. « Cette année, je vends aux Japonais trois fois plus que d’habitude.

— Oui, mais s’il était parti en oubliant de vous rendre la traduisette que vous lui avez prêtée ?

— Cela arrive. Pas grave. C’est le modèle client-serveur. La partie chère — le traducteur — est dans cette boîte sous le comptoir. Ce qu’il a dans l’oreille n’est qu’un haut-parleur un peu compliqué, à cent euros les douze. »

Les touristes sont ravis, les guides le sont bien moins. Écoutez Sylvie :

« Les touristes ont tous leur truc dans l’oreille, et ils veulent que je parle en français ! L’accent est meilleur, paraît-il. Je finis par parler français, mais mon patron râle, il dit qu’à ce compte-là il n’a plus besoin de payer cher un guide trilingue. Mon collègue, qui arrive en fin de contrat, a dû accepter de couper son salaire d’un tiers pour ne pas se faire virer. »

Jean qui rit et Jean qui pleure... Dans les entreprises, on rit plutôt, affirme André :

« Depuis deux ans, on avait déjà la traduction automatique à l’écrit, mais maintenant c’est à l’oral aussi. La firme paye la traduisette, et chacun parle sa langue et comprend les autres sans effort. Des gens qui avaient des idées géniales, mais n’osaient pas les dire en bafouillant en anglais, n’hésitent plus. L’ambiance est bien meilleure. Un chef de service américain qui prétendait ne pas mettre de traduisette, pour contraindre les gens à lui parler en anglais, s’est fait sonner les cloches par son chef, aussi américain que lui pourtant, au nom du pragmatisme et de la productivité. »

Car pour utiliser la traduisette, il faut être deux. Le chef de service d’André n’était pas le seul à résister. Écoutez Raoul, guichetier dans un bureau de La Poste :

« Quand un type vient me bredouiller quelque chose dans Dieu sait quel sabir, je lui fais bien comprendre qu’avec moi, ça se passe pas comme ça. Pourquoi vous mettez pas une traduisette, qu’il me dit ? C’est vous qui la payez ? je dis. Et puis, je dis, vous n’avez qu’à parler français comme tout le monde ! Pan, il a compris ! »

Il a si bien compris, le client, qu’il traverse la rue et va chez EuroPost, où la traduisette est de rigueur :

« C’est un quartier à fort pourcentage de population étrangère, me dit le gérant de l’agence Europost, et avec nos traduisettes à vingt langues, nous avons capté la plus grande partie de la clientèle du bureau d’en face. Nous devons avoir une conception moins restrictive du service public ! » ajoute-t-il avec un sourire. Voilà qui n’émouvra pas Raoul, qui compte les mois qui le séparent de la retraite.

D’autres postiers plus jeunes ont une autre tactique : ils acceptent la traduisette mais exigent une prime de multilinguisme. La Direction la leur refuse, arguant que cette prime est censée compenser des efforts que la traduisette leur épargne. C’est le résultat qui compte, contrent les postiers, qui menacent d’une grève dont La Poste n’a pourtant guère besoin.

L’enseignement n’est pas épargné. Écoutez Marie-Jeanne, professeur d’histoire-géo au lycée de Carhaix :

« J’avais remarqué que Yann, un de mes bons élèves, avait cet objet dans l’oreille. Eh bien, lui dis-je, que fais-tu avec ça ?

— J’écoute votre cours en breton, Madame !

— Mais tu parles parfaitement français, pourtant, lui dis-je ahurie.

— Ben oui, Madame, mais c’est mon breton que j’améliore !

J’en suis restée pantoise. Puis, au fil des mois, j’ai vu d’autres élèves s’amener avec cet objet... et voilà qu’ils commencent à me répondre machinalement en breton. Je les reprends, mais hier l’un d’eux a grommelé : “Si vous voulez me comprendre, vous n’avez qu’à porter une traduisette.”

Que répondre à ça ? J’ai demandé au directeur d’interdire les traduisettes en classe, mais il a haussé les épaules. “Pourquoi pas revenir à la plume ballon et à l’encrier, tant que vous y êtes ?” m’a-t-il dit. Texto ! »

Certains se lancent dans une résistance plus subtile. La traduction automatique s’accommode mal des doubles sens, des phrases déstructurées et des déformations de mots ; alors ils relancent le verlan ou élaborent de savantes bouillies verbales qui laissent les traduisettes à quia :

« Les outils informatiques ont une influence néfaste sur la langue, soutient Bernard, pourtant informaticien. Ils imposent des limitations sémantiques qui ont des effets que j’appellerais presque castrateurs. Sus au flou ! est la devise, alors que le flou, c’est l’âme d’une langue. »

Ma tante a regagné son bled en hochant la tête. Moi, j’ai repensé aux polémiques linguistiques du début du siècle, qui ont pris un coup de vieux. L’anglais chassera-t-il le français ? demandait-on, comme on avait dû demander il y a cinq cents ans : Le protestantisme chassera-t-il le catholicisme ?

La guerre linguistique est bien partie pour devenir un pétard mouillé. Ainsi, dans les assemblées internationales, le francophone à traduisette peut croire, en fermant les yeux, que le monde entier parle français.

C’est seulement quand il rouvre les yeux que le mouvement des lèvres le détrompe. Mais l’anglais aussi est parlé par de moins en moins de gens. Les gens (re)parlent leur langue, tout bêtement... la traduisette faisant le reste.

Pour autant, il ne manque pas (et comme il y en a toujours eu, on peut croire qu’il ne manquera jamais) de personnes tombant amoureuses d’une langue étrangère et l’apprenant pour le plaisir. Et le français, à ce point de vue, a une séduction toute particulière. En ce qui me concerne, je trouve réconfortant de penser que le succès futur des langues ne devra plus rien à la contrainte du quotidien.

Pierre Hallet (19 avril 2000)

Notes

[1Pierre Hallet est un contributeur régulier du forum Usenet « fr.lettres.langue.francaise ».

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