Haricot : c’est meilleur sans liaison

Non, malgré une rumeur qui court encore, aucune « autorité » n’a « autorisé » la prononciation avec liaison les [zariko] — et encore moins l’Académie française.


Les haricots sont meilleurs sans fils... et sans liaison. Certes, une rumeur court depuis des années et indique que l’Académie française aurait autorisé (comprenez : considéré comme correcte), la prononciation avec liaison faisant du h de haricot un h muet. Ceux-là sont mal inspirés, pourtant, qui croient que ce h n’est plus aspiré. Et il en va de même pour handicap qu’il convient de prononcer le /handicap ; les /handicaps et non avec une liaison fautive, au singulier °l’handicap comme au pluriel les [z’]handicaps.

Si nous marquons le h aspiré par ce signe : , nous avons donc :

  • LE ’HARICOT (et non : [lariko]) comme LE ’HANDICAP ;
  • LES ’HARICOTS (et non : [lézariko]) comme LES ’HANDICAPS.

 La règle reste la règle

L’Académie française le fait savoir nettement sur son site, dans la rubrique « Questions de langue française » :

Le haricot ou l’haricot ?

Le h de haricot est « aspir », c’est-à-dire qu’il interdit la liaison, impose que ce mot soit prononcé disjoint de celui qui le précède, au singulier comme au pluriel. On écrit et dit : le haricot, non l’haricot ; un beau haricot, non un bel haricot. Tous les dictionnaires indiquent par un signe conventionnel quels h (généralement d’origine germanique) sont aspirés et quels h (généralement d’origine gréco-latine) ne le sont pas[NDLR : sont muets]. Pour certains mots, l’usage est indécis. Ce n’est pas le cas de haricot : la liaison est incontestablement une faute.

La rumeur selon laquelle il serait aujourd’hui d’usage et admis que l’on fasse cette liaison a été colportée par un journal largement diffusé dans les établissements scolaires, L’Actu (n°8 du jeudi 3 septembre 1998, p.7), qui n’a pas jugé bon de publier de rectificatif.

Consultons les dictionnaires « papier » ou en « ligne », cette indication apparaît régulièrement. Les dictionnaires en ligne ou numériques offrent même la prononciation. Quand le mot haricot est prononcé seul, cela n’aide guère, mais ce n’est pas toujours le cas. Ainsi le Larousse français-anglais, plus précis en cela que le Larousse en ligne de langue française donne la prononciation avec l’article :
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais-anglais/haricot/39019.

Avec de quoi laisser celles et ceux qui propagent une rumeur infondée... muettes ou muets de saisissement.

 La prononciation courante ne se « règle » pas

On entend pourtant — même chez des personnes ne se souciant pas d’alibi académique — la prononciation fautive. Le très docte Trésor de la langue française informatisé souligne certes que la prononciation de référence est « aspirée » :

Prononc. et Orth. : [aʀiko] init[tiale]. asp[irée]. Entorse plus ou moins délibérée dans l’ex[emple] de BRUANT 1901, [cité plus haut dans la définition en ligne] : sur l’haricot.

Mais il n’en indique pas moins qu’Aristide Bruant, co-auteur avec « Léon de Bercy » de L’Argot au XXe siècle (1901) avait transgressé la sainte norme, peut-être de manière délibérée pour mieux évoquer la parlure du petit peuple de Paris, comme Victor Hugo — qui n’ignorait rien du bon usage de son temps — avait mis dans la bouche du jeune Gavroche les célèbres « C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau » qui sont évoqués sur une autre page de ce site.

La langue se prononce comme elle se prononce. C’est un état de fait, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole. Elle vit sa vie mais reste un marqueur social et culturel dès lors qu’on veut y inclure la norme (ce qui est bien, ce qui est conforme à la règle — ou pas). Dans ce cas, le linguiste (par définition simple observateur et non juge des faits de langue) cède la place au grammairien. Et le meilleur d’entre eux, Grevisse, inclut bel et bien (mais ce n’est pas une surprise) haricot parmi les mots commençant par un h aspiré.

Il observe certes que :

La langue populaire ne respecte guère la disjonction devant h aspiré, ce que les romanciers relèvent parfois dans leurs dialogues : °Une Canadienne [...], qui sera successivement la grande passion de sa vie, l’épouse et L’HAÏE (B. LE GENDRE, dans le Monde des livres, 5 juin 2009, p. 4). — Prends tes ZARDES [= hardes] et va-t’en (HUGO, Misér., III, I, 8). — J’ai fait réchauffer L’haricot de mouton [dit une concierge] (BERNANOS, Imposture, p. 252).

Mais ces exemples sont précédés du fatal signe ° qui, dans le Bon Usage comme ici signale une tournure (au sens large) comme fautive du point de vue de la règle (la réalité courante étant une autre chose).

Nulle police linguistique n’ira poursuivre le quidam lambda qui prononcera [lézariko], mais ce même quidam ne saurait se prévaloir autrement que faussement d’un jugement de l’Académie française qui validerait sa prononciation.

La langue est un usage social en toutes ses dimensions (manger avec les doigts est admis en pique-nique, moins dans un « grand dîner en ville »). Si dans ce dîner-là, il est question de haricots, ils seront meilleurs sans fil... et sans liaison !

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