Glauque

Le sens originel de glauque est celui de vert tirant sur la couleur de l’eau de mer. C’est récemment qu’il a pris une acception plus... trouble.

Questions & débats (octobre 1999)

Jomak (02.10.1999). — Comme je n’ai pas trouvé la réponse dans la FAQ, je souhaite quelques explications sur la dérive de sens que prend l’adjectif glauque. Exemples :

  • dans les ruelles glauques des alentours (dans le journal de ma région) ;
  • vu la situation glauque où se trouve l’Algérie... (France-Inter) ;
    pendant notre stage, nous déjeunerons chaque jour au « X... » ; le « Y... », à côté, me paraît trop glauque (information professionnelle orale).
    De plus, j’ai vu ce mot utilisé à contresens dans le Figaro. Stupéfait de voir la signature en bas de l’article. D’où vient ce mal ?

François Campan (02.10.1999). — Glauque veut dire vert ou bleu verdâtre. Cet adjectif qualifie très souvent l’eau qui dort, l’eau des étangs. Le glissement de sens a dû se faire à partir de là. D’aucuns ont associé l’eau glauque à une eau trouble, voire inquiétante. Dans le jargon de nos ville, ce qui est glauque est louche, pas net, parfois même sinistre.

    • Philippe Bertran (03.10.1999). — Plus que la dérive de sens, c’est l’emploi très fréquent de ce mot, par les jeunes notamment, qui est frappant. Je pense que c’est un phénomène de mode et que cet emploi retombera.
    • « Gmoreau » (06.10.1999). — Je ne pense pas. Je l’employais déjà dans ce sens au lycée, ce qui fait presque dix ans déjà ! Autant dire 3 ou 4 générations de jargon de jeunes. Je crois au contraire que le sens va rester, et que l’atmosphère glauque des marais a dorénavant autant de sens que l’atmosphère glauque du Marais.
    • Alain D. (06.10.1999). —Multipliez ce chiffre par cinq et vous arrivez à ma propre expérience. Rien de nouveau sous le soleil...

Dominique Didier (02.10.1999). — Il était encore possible de parler de dérive de sens il y a vingt ans lorsque le mot a été employé ainsi. Aujourd’hui, c’est un peu tard. Au début, on ne parlait que d’une « ambiance glauque ». Le sens s’est étendu aux personnes.

(D’où vient le mal ?, demandait Jomak.) Il est né dans le monde de la nuit, et non dans la nuit des temps, par rapprochement avec la lumière de certains établissements pas forcément rassurants, du moins est-ce mon hypothèse. Je l’entendais souvent lorsque je menais une vie de patachon avec de prétendus chébrans.

Une autre version pourrait attribuer cet emploi à des admirateurs de Quentin Tarentino. L’atmosphère glauque de Reservoir Dogs permettant d’imaginer qu’un Mister Blue shoot a Mister Green. Mais ce serait une [étymologie] bien controuvée [controuvé : apocryphe, mensonger]. Le problème ou le blème, c’est qu’il n’est pas considéré comme familier par des journalistes assez jeunets.

J’avais indiqué ce mot dans le fil sur les couleurs auquel vous participâtes aussi. Familiarités acceptables dans un cas, condamnables dans un autre ?

    • Jomaka (03.10.1999). — Je n’ai pas hiberné pendant ces vingt dernières années mais, comme on dit, je ne l’ai pas vu venir. Ce n’est que depuis environ deux ans que je perçois cette dérive. Serait-ce dû à son emploi de plus en plus fréquent, en particulier par les jeunes ? Philippe Bertran semble le confirmer.
    • Dominique Didier (03.10.1999). — Je ne vous reprochais pas cette ignorance car cela ne faisait partie que d’un ensemble de tics propres à un groupe restreint, comme le « plan » ou « l’incruste » et ce n’était pas le français familier ordinaire.
      — Tu veux qu’on se tape l’incruste ? Il est vachtement glauque, ton plan galère ! (Tu veux que l’on s’impose de force dans une soirée ? Ton projet est inquiétant ou ennuyeux.)
      Le mot est sorti du milieu d’origine, les jeunes en particulier, peut-être parce que les locuteurs ont vieilli. J’ai l’impression qu’il ne disparaitra pas aussi facilement que les autres expressions liées à une tranche d’âge précise.
      À l’explication de François Campan sur la mauvaise compréhension de l’adjectif, j’ajouterais que la sonorité du mot a dû jouer : on a pu l’associer à « gluant » ou à « gland » et ses dérivés argotiques. Vous voyez qu’il y a là un bel ensemble de mots commençant de la même manière et tous revoyant à des aspects négatifs.

Clotilde Chaland (03.10.1999). — Il est assez étonnant que de son origine latine glaucus (=> d’un vert pâle), ce mot soit devenu synonyme de couleur indéfinie avec un sens péjoratif (verdâtre) ou d’événements/lieux évoquant la tristesse, la misère, voire, si je vous en crois, quelque turpitude nocturne... Dit par Apollinaire, la mer nous regardait de son oeil tendre et glauque, ça vous a une autre gueule !

    • Jomaka (03.10.1999). — ...mais peut-on avoir un oeil tendre et glauque (sens 1999) en même temps ? Apollinaire l’a utilisé vraisemblablement dans le sens originel, non ? Et c’est vrai, c’est plus mieux.

Dominique Didier (03.10.1999). — Glaucus, un pauvre pêcheur de Béotie, posa un jour ses poissons sur le rivage, il les vit frétiller et retourner par bonds vers la mer où ils disparurent. Il les avait posés sur une herbe magique semée par Cronos. Il en avala quelques brins et il se sentit attiré vers l’eau. Téthys et les Néréides le rendirent immortel et il prit l’apparence d’un vieillard dont la barbe et les cheveux avaient la couleur de la mer, ses bras étaient azurés, son torse était recouvert d’algues et il possédait une queue de poisson.

Il rendait des oracles pour les marins. Il les protégeait durant leurs voyages. Il est assez étonnant de voir un dieu aussi bienveillant servir à former un mot évoquant plutôt le danger ou le malheur (Ovide, Métamorphoses, XIII). Il était aussi représenté sous la forme d’un éternel jeune homme. Il existe trois autres Glaucus ou Glaucos, mais leurs noms ne sont pas liés à la mer.

Bernard Foncez (06.10.1999). — Pour ma part je ne connaissais le mot glauque que dans la deuxième acception que vous décrivez et bien avant de savoir qu’il désignait une couleur. En fait, et j’ai un peu honte de l’avouer, c’est ici-même dans cette enfilade que je l’ai appris ! (une journée où l’on n’apprend rien est une journée perdue).

Compléments

LITTRÉ (1872)

Glauque (glô-k’), adj. 1° Terme didactique. Qui est de couleur vert de mer. Feuilles glauques. 2° S[ubstantif] m[asc]. Petit mollusque gastéropode. Poisson du genre des squales. 3° S[ubstantif] m[asc]. pl. Les glauques, famille de l’ordre des hypsoptères, comprenant les chouettes. 4° S[ubstantif] f[ém]. Petite plante à tiges étalées sur la terre, qui forme un genre dans la famille des primulacées. ÉTYMOLOGIE : Lat. glaucus, tiré du grec.

LE PETIT ROBERT (1996)

Glauque adj. — 1503 ; lat[in] glaucus, gr[ec] glaukos « vert pâle ». 1. D’un vert qui rappelle l’eau de mer => verdâtre. Mer glauque. « La mer nous regardait de son oeil tendre et glauque » (Apoll[inaire]). 2. FIG[URÉ] Qui donne une impresion de tristesse et de misère => lugubre, sordide. Une atmosphère glauque. FAM[ILIER] Pénible, sinistre.

BIBLIOROM LAROUSSE, éd. 1996
(version électronique du Petit Larousse)

Glauque adjectif (latin glaucus, du grec) — 1. D’un vert tirant sur le bleu. Eau glauque. — 2. a. Lugubre, sinistre. b. Louche et sordide. Une ambiance glauque.

ROBERT HISTORIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE
(sous la direction d’Alain Rey, 1998)

Glauque adj., réfection (1503) de glauke (après 1250), est un emprunt au latin glaucus « d’un vert (ou d’un bleu) pâle ou gris » (l’ancien provençal glauc est antérieur, déb. XIIe s.). Glaucus est emprunté au grec glaukos qui n’a pas une valeur péjorative et se dit de ce qui est à la fois clair et brillant (de la mer, de la lune ou d’yeux bleu clair)

Glauque se dit d’un vert qui rappelle l’eau de mer et, au figuré (récemment) de ce qui inspire un sentiment désagréable, un malaise, à cause d’un aspect trouble. Un autre adjectif descriptif, blême, a pris vers 1990 la même valeur. — Un sens figuré récent (v. 1985), usuel chez les jeunes, correspond à « lugubre, sinistre » (une ambiance glauque), parfois « sordide »

P.-S.

En complément de ce fil sur « glauque », Frédéric Wronecki est revenu sur un autre adjectif de couleur dont l’emploi est devenu rare : pers.

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