Fonder et baser

Malgré les réticences des puristes et de l’Académie, baser est entré dans l’usage comme équivalent de fonder. Grevisse atteste d’ailleurs de son emploi chez de nombreux écrivains... académiciens inclus.

Dans le sens militaire, baser n’est pas contesté : Le Georges-Leygues est basé à Brest.

Malgré les réticences des puristes et de l’Académie, baser est entré dans l’usage comme équivalent de fonder. Grevisse atteste d’ailleurs de son emploi chez de nombreux écrivains... académiciens inclus. On notera que, dans le sens militaire, baser n’est point contesté (Le Georges-Leygues fut alors basé à Brest.).

Questions & débats (septembre 1999)

Bernard Aunis (03.03.1999). — Au XIXe siècle, l’Académie française avait rejeté se baser sur au profit de se fonder sur et Royer-Collard s’était écrié à cette occasion : « S’il entre, je sors. » Je me rappelle qu’en 1974 un inspecteur général de l’Éducation nationale, lisant une instruction ministérielle, y avait trouvé l’expression fondé sur [1] qu’il avait immédiatement blâmée. J’en suis resté là : quelqu’un peut-il actualiser mes connaissances ?

Luc Bentz (03.02.1999). — Mais Louis-Napoléon Bonaparte, lorsqu’il fut traître à son serment le 2 décembre 1851, évoqua son projet de constitution en utilisant basé sur (« une constitution basée sur... »).

Le Petit Robert donne les divers sens de fonder et, pour baser, donne fonder comme équivalent ! Le Français correct de Grevisse indique :

« baser, se baser (=fonder, se fonder) sont ignorés de l’Académie ; il est hors de doute qu’ils ont reçu la sanction de l’usage. » [Suivent des exemples avec baser, se baser de Georges Duhamel, Victor Hugo, Aragon, Chamson.]

Hanse (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, 3e édition), évoquant baser synonyme de fonder indique qu’il a

« des ennemis irréductibles, dont l’Académie. Cet emploi n’est pourtant ni récent ni rare, même dans la langue cultivée ou littéraire. Il est correct. »

Compléments

L’Académie française persiste dans sa condamnation. La 9e édition de son Dictionnaire (Imprimerie nationale-Julliard, tome I, « A-Enz ») précise en effet à l’article baser :

« Ce verbe ne doit pas être employé au sens figuré. Il faut lui préférer Fonder, établir. »

On observera toutefois que si fonder est réputé avoir un sens figuré, rien n’est plus impressionnant et perceptible... qu’une fondation d’immeuble. Grevisse prend la précaution de fonder (ou baser !) ses jugements sur l’observation d’auteurs, notamment académiciens comme Victor Hugo, Georges Duhamel [2] ou André Chamson...

Girodet lui-même ne condamne pas. Plutôt puriste, il se borne à déconseiller, ce qui est un signe chez lui :

« Mieux vaut employer fonder, se fonder, fondé. »

Pour le reste, il nous paraît utile de présenter successivement les positions d’Adolphe Thomas (1971) et Jean-Paul Colin (1993). On y verra l’écart entre les positions des uns et des autres... et, sans doute aussi, l’effet du temps : la conception de la correction évolue avec le temps comme la langue elle-même évolue.

ADOLPHE V. THOMAS, Dictionnaire des difficultés de la langue française, Larousse, article BASER (p. 57)

« Baser a été créé, à la fin du XVIIIe siècle, comme certains néologismes (solutionner par exemple) pour doubler le mot fonder qui pourtant était parfaitement clair : Je basai le succès de cette escapade sur cette différence (Balzac, le Lys dans la vallée, XIII). Sur quoi basez-vous cette opinion ? (Labiche, les Vivacités du capitaine Tic, II, XIII.) Position excellente, basée sur des succès populaires (Baudelaire, Art romantique, 113).

« Admis par le Dictionnaire de l’Académie en 1798, avec cette remarque qu’il « est employé depuis quelque temps, et plus au figuré qu’au propre », baser devait être banni de l’édition de 1835, à la suite de la campagne menée par Royer-Collard pour la suppression de ce néologisme. C’est de ce mot que l’académicien disait : « S’il entre, je sors ! » Il n’a pas été réintégré dans l’édition de 1932 [3].

« Littré le donne comme « un néologisme fort employé présentement et qui n’a rien de condamnable en soi, mais qui est peu utile puisque baser ne diffère pas sensiblement de fonder ». Il ajoute : « Il vaudra donc mieux, en écrivant, se servir de fonder que de baser. »

« Le Larousse du XXe siècle remarque que se baser est d’un style peu littéraire. Il tend pourtant, de la langue parlée, à passer dans la langue écrite ; mais les bons auteurs ont toujours recours à l’inattaquable se fonder : Des lexicographes et des « grammairiens » se fondant à la fois [...] sur l’usage des honnêtes gens et sur l’autorité des bons écrivains [...] (Ch[arles] Bruneau, Petite Histoire de la langue française, I, 181).

« On peut également se servir des synonymes prendre pour base, s’appuyer sur, compter sur, tabler sur.

« NOTA. — Baser se dit très correctement, en termes militaires, de navires, d’avions, ancrés ou garés à leur base d’attache : Ce cuirassé est basé à Toulon. Escadrille basée à Marignane. |

JEAN-PAUL COLIN, Dictionnaire des difficultés du français (Le Robert)
Article BASER (p. 53)

« BASER emploi et sens C’est le type même du faux néologisme (« mot nouveau fort à la mode », disait de lui le grammairien Féraud... en 1787 !) contre lequel s’acharnent les puristes.

« Bien que ce verbe puisse être considéré comme une « doublure » peu nécessaire de fonder, il est depuis longtemps passé, en dépit de tous les interdits, dans la langue courante et même dans le lexique d’excellents écrivains qui l’emploient aujourd’hui sans hésitation : Nulle autre morale, qu’elle soit basée sur la race, ou le bonheur, ou la volonté de puissance ou tout ce que je connais à ce jour, ne peut rendre compte, ni comme je l’ai dit de la conscience populaire, ni des grands mouvements spirituels (Vercors). Une paresse de juge en robe de juge condamne dans nos entreprises de poésie ce qu’elle estime n’être pas poétique, se basant, pour son verdict, sur cette apparence de merveilleux dont je parle (Cocteau). Je n’ai pu discerner sur quoi se base la sympathie qu’il me témoigne (Gide, cité par Georgin). Notre métrique est basée sur le compte des syllabes (Gide). La renommée qu’ils lui font est basée sur un malentendu (Troyat, cité par Grevisse). Une certaine action, basée sur la conciliation et l’arbitrage des conflits (Ricœur).

« Rappelons que l’Académie l’avait admis en 1798 avant de le supprimer en 1835 et de le déclarer incorrect dans la 9e édition (1987), que Littré ne condamnait pas ce verbe et que F[erdinand] Brunot l’acceptait carrément.

« Bien entendu, l’acception « maritime » de baser ne pose pas de problème, puisqu’elle se fonde sur un sens technique et non général du substantif base : Le projet de baser des sous-marins à propulsion nucléaire dans une île bretonne a suscité une vive opposition de la part de la population locale.

Pour l’anecdote, signalons que le Petit Larousse illustré... de 1927 écrit :

« BASER - v[erbe] a[ctif]. Appuyer. Se baser v. pr[onominal] Se fonder.

Notes

[1Était-ce pas plutôt basé sur qui aurait été contesté ?

[2... qui fut même secrétaire perpétuel de l’Académie

[3Celle qui était connue au moment où Thomas écrivait. Le premier tome de la suivante a paru en 1992.

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