Féminisation : trois aspects

Au Québec ou dans la Communauté française de Belgique, le débat sur la féminisation a été tranché depuis longtemps dans un sens favorable à la féminisation. De façon passionnée, le sujet a fait débat... en France [1].

Le débat sur la féminisation des titres et fonctions avait pris un élan nouveau en 1997, quand les femmes appartenant au gouvernement Jospin avait décidé de se faire appeler madame la Ministre, suscitant l’ire du secrétaire perpétuel de l’Académie française de l’époque, Maurice Druon.

Encore faut-il d’ailleurs nuancer la portée de cette opposition. L’Académie française n’est pas nécessairement l’ensemble des académiciens. Au reste, elle est hostile à la féminisation des fonctions, pas à celle des métiers. Pour autant, l’opposition à l’appellation la ministre me semble peu fondée.

Il faut sans doute distinguer trois problèmes différents :

(1) Le fait de féminiser des appellations (une ambassadrice n’est plus seulement la femme de l’ambassadeur). L’Académie elle-même est ouverte sur ce point, quitte à discuter sur la meilleure manière de former les féminins.

(2) L’utilisation des formules à l’intérieur d’un texte officiel (par exemple une loi indiquant « art. N. Le ministre des Dons et Legs ou son représentant préside le conseil supérieur des successions en déshérence » ou un décret en conseil d’État fixant le statut d’un corps de fonctionnaires).

C’est la fonction qui prime, le titulaire étant amené à changer (de gauche, de droite, d’ailleurs ; femme, homme), la législation ou règlementation restant applicable en vertu du principe de continuité des pouvoirs publics. La commission de terminologie et néologie (commission officielle française au sein de laquelle l’Académie française est du reste représentée) avait souligné, dans le rapport qu’elle avait adopté en octobre 1998, le risque juridique pouvant résulter de formulations telles que « le corps des attachés et attachées ».

(3) Le fait de désigner, de s’adresser à une personne précise. En s’adressant à une personne précise (oralement, par courrier...), on peut dire la ministre. Même si c’est avec réticence, la commission de terminologie et néologie admet que, si l’on considère que le statut d’un corps de fonctionnaires doit être au « neutre » (les attachés de notre exemple précédent), en revanche, une ampliation individuelle ou une correspondance personnalisée pour mentionner Madame X, attachée d’administration. Mais la séparation de la personne et de la fonction ne recueille pas une approbation franche et massive de l’Académie française, ce qui nous paraît discutable.

Le ou la ministre qui signe un décret est une personne physique identifiable. Certes il ou elle est investi de la charge d’animer un département ministériel, mais on sait si, pour l’état-civil, c’est un monsieur ou une dame ! Dès lors, la signature peut être « sexuée » (le ou la ministre).

On a souvent fait observer que la féminisation des fonctions ne posait pas de problème lorsqu’il s’agissait d’emplois subalternes, notamment dans des professions féminisées. Quand des femmes devenaient rarement directeur d’administration centrale d’un ministère, il y avait un siècle que l’on distinguait bien entre les directrices et les directeurs d’école. Et pourtant, ce n’est pas un métier, mais une fonction (ou, pour rester précis, un emploi distinct du grade).

Parmi les hauts fonctionnaires, il y a depuis longtemps des inspectrices générales. Mais voilà, pour les fonctions les plus éminentes, directions de ministère... et ministères eux-mêmes, les femmes étaient rares. Devaient-elles se faire pardonner leur féminité en la gommant ? Seulement voilà : elles accèdent désormais en plus grand nombre, de manière plus voyante, aux postes de premier plan. L’ambassadrice n’est plus la femme de l’ambassadeur !

Le « masculin qui l’emporte » des grammaires traditionnelles n’est le genre « neutralisé » que lorsqu’il y a (ou peut y avoir) les un(e)s ou les autres. Mais quand la fonction est assumée précisément par une personne donnée, les règles de féminisation doivent s’appliquer en toute logique : l’exercice d’une fonction publique, élective ou statutaire, n’est pas une abstraction, et s’habituer à un rééquilibrage dans la répartition des postes de responsabilité passe aussi par le vocabulaire !

La question est de fait tranchée dans l’usage : la presse dans son ensemble écrit la ministre. Le Journal officiel de la République française emploie les formes féminisées [2], malgré quelques résistances individuelles [3].

P.-S.

Voir aussi la sitographie de cette rubrique.

Notes

[1Cet article a été publié initialement sur le site Langue française en 1999.

[2Y compris pour les nominations et promotions dans l’ordre de la Légion d’honneur.

[3Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense en 2002, tenait à l’appellation devenue paradoxale madame le ministre

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