Embaumer la langue ?

À trop vouloir préserver la langue d’une prétendue corruption... on risque de la tuer en l’embaumant. Voici quelques réflexions sur le sujet : elles m’ont été inspirées après avoir suivi la finale 2000 des dicos d’or... et quelques citations complémentaires, ajoutées en 2002. L. B.

Le paradoxe de l’embaumement

Paradoxe : embaumer signifie à la fois dégager ou répandre une odeur agréable, mais aussi préserver un cadavre de la corruption en le fixant (en principe) pour l’éternité. L’origine est la même : la baume est une plante de la famille des menthes et, par extension, la résine odoriférante de plantes telles que le sapin ou le benjoin ou le liquidambar. Les propriétés balsamiques de ces produits expliquent que baume ait pris le sens d’application médicamenteuse et même, métaphoriquement, celui de soulagement ou de consolation. La même substance était utilisée pour soigner ou parfumer, mais aussi — en conjonction avec des plantes dessicatives et antiseptiques — à assurer la conservation d’un corps mort.

Pourquoi ai-je pensé à ce verbe-là, embaumer, au soir de la finale des « dicos d’or » du sympathique Bernard Pivot Après tout, c’est avec plaisir que je me suis livré, devant la télévision, à cet exercice amusant qui consiste à tenter se jouer des pièges accumulés, dans lequel la faute n’est pas perçue comme infamante (sans accent, contrairement à infâme), tout fier même d’un sans faute... sur les accords de participes passés et peu complexé par ces ornements ithyphalliques dont j’ignorais tout ou ces impostes auxquelles que j’avais à tort estimées masculines. Après tout, c’est la loi et même le plaisir du genre...

Mais voilà, tout dans la correction et les commentaires laissait transpirer une certaine conception de la langue dont la complexité même semblait être une fin en soi, comme si le trop célèbre « génie de la langue », s’était résolu à se réfugier, au moins pour un temps, dans sa lampe depuis longtemps désertée, après en avoir fait voler la poussière, brillante mais ô combien dangereuse pour la respiration. Hélas ! en effet, Mme Carrière d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie français, si elle récita parfaitement — de manière très académique, pourrait-on dire —son couplet contre la féminisation des fonctions, resta muette face à l’accumulation d’« e-mails » dont nous fûmes abreuvés par la co-animatrice des Dicos d’or pour laquelle, sans doute, le jargon franglais permettait une mise en valeur du caractère planétaire de l’évènement : on pouvait faire la dictée grâce au Web !

Dans une émission tout spécialement consacrée à la langue française, à une heure de grande écoute, on n’avait pas pris la peine de mettre à jour son vocabulaire, comme s’il était plus important de s’attacher aux racines grecques — dont nous ne méconnaissons pas l’intérêt — qu’à résister au franglais en utilisant adresse électronique ou courriel, ce qui aurait d’ailleurs permis de donner un coup de chapeau à nos amis Québécois. À quoi sert-il alors que Mme Carrère d’Encausse veuille nous convaincre — sans du reste y parvenir — de l’appeler Madame le Secrétaire perpétuel, si elle considère benoîtement (ou benoitement) qu’on puisse émailler un discours autrement qu’en y insérant des citations ?

Le danger vient de là. De beaux esprits s’ingénient à embaumer la langue française. Elle fleurera bon, peut-être, cette odeur d’encre violette qui, pour ma génération encore, reste associée au crissement de la plume Sergent-Major sur les cahiers d’écolier, mais ce ne sera plus le parfum parfois plus âcre, moins subtil sans doute, mais plus accroché au réel d’une langue vivante. Le latin est aussi une langue de culture, mais c’est une langue morte.

Il ne s’agit pas ici de prétendre qu’il faille bannir toute contrainte, tant s’en faut. La langue — et singulièrement la langue écrite —, est porteuse de sens parce qu’elle est porteuse de signes, et d’abord les signes de sa propre histoire. Mais il est assurément dommage que l’utilisation d’Internet n’ait pas permis de valoriser les efforts des usagers, dont nous sommes, qui sont attachés à la défense quotidienne du français sur la toile, parce qu’ils ne se résignent pas à l’embaumement du français... dans l’acception funèbre de ce terme. Il ne nous reste plus qu’à nous consoler en trouvant un baume adéquat... Un beaumes-de-venise ?

Luc Bentz
(16.01.2000)

Compléments

Ajouts de janvier 2002

Raymond Queneau — qui tenait pour le passage du français au néo-français (comme il considérait mutatis mutandis que la langue des Carolingiens était un néo-latin) — l’avait déjà expliqué dans Bâtons chiffres et lettres (« Écrit en 1955 »). Pour diverses raisons tenant à l’histoire de la langue, je ne partage pas son point de vue sur la nécessité d’un passage à l’orthographe phonétique (et d’autant moins, entre autres arguments, qu’il y a des variations, régionales ou sociales, de prononciation). Mais, fût-ce à titre de contre-exemple (ce qui ne lui aurait pas nécessairement déplu, au fond), il montre bien à quoi aboutirait le fixisme en matière de langue. Et il parle bien, lui aussi, d’embaumement.

« Les partisans du français correct et académique ne pourront l’empêcher de se corrompre s’ils persistent à le vouloir unique. Au contraire, si on laisse tout le dynamisme, tout le foisonnement de nouveautés au français nouveau, au néo-français — les impuretés de l’un devenant la correction de l’autre — alors le français proprement dit, indemne des attaques du temps, conservera sa pureté éternelle. Pour qu’il survive, il faut l’embaumer. [...]

« Le français est une langue morte — qui peut très bien être utilisée encore des centaines d’années comme l’a été le latin, et comme le latin l’est encore grâce à ce coup de pot d’avoir été adopté par le pape comme idiome personnel. »

Du reste, la prétendue « corruption » du français n’est pas chose nouvelle. Allez ! aujourd’hui, « pour faire court », on dénoncera les effets néfastes du laxisme hérité de mai 68. Et pourtant, dans les Délires de l’orthographe (p. 91), Nina Catach cite cette déclaration de l’académicien Abel Hermant, prononcée le 13 décembre 1928 :

« Le français n’évolue pas : il se corrompt, avec une effrayante rapidité. Le premier venu fait bon marché des règles les plus indispensables : c’est l’anarchie, et même quelque chose de pire que l’anarchie, car les ignorants qui gâtent notre langue sont en même temps pédants à leur manière ; ils éprouvent l’étrange besoin de légitimer, de consacrer leurs solécismes et leurs barbarismes ; ils se sont, à cet effet, déjà par deux fois adressés aux pouvoirs publics qui n’ont pas toujours eu la sagesse de se récuser. »

Et elle commentait :

« Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le français a pris soixante ans de plus, et pas une ride. Les solécismes et les barbarismes glissent sur son visage lisse et se transforment aussitôt en fleurs et en fruits odorants. Mais il a un talon d’Achille : c’est que certains veulent l’empêcher de rajeunir. On ne peut que lui souhaiter mille et mille fois soixante ans d’une corruption et d’une anarchie qui lui réussissent si bien.

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