E-business ou commerce électronique ?

E-business ou commerce électronique ? La question avait donné lieu à débat... et à la publication d’un article de Jean-Claude Guédon dans la revue La Recherche.

La question vue par Jean-Claude Guédon

Professeur à l’université de Montréal, Jean-Claude Guédon a publié dans la revue scientifique française La Recherche (n°329, mars 2000) un article, humoristique mais pénétrant sur le français des affaires (Québec) et le franglais du business (France). Nous la publions ici après en avoir aimablement reçu l’autorisation de l’auteur et de la revue que nous remercions tous deux.

E-COMMERCE OU COMMERCE ÉLECTRONIQUE ?
par Jean-Claude Guédon, professeur à l’université de Montréal

Revenant du congrès annuel d’ISOC-France dans le cadre enchanteur d’Autrans, dans le Vercors, je ne peux résister de donner un bref compte-rendu d’un sujet chaud de l’Internet actuel, le commerce électronique. Seulement, voilà : La Recherche est distribuée au Québec, et je me suis rendu compte que la France et le Québec sont souvent divisés par une langue commune... En dépit de l’espace congru qui m’est alloué pour cette chronique, je me vois obligé de rédiger une version française et de l’accompagner d’une traduction québécoise. Veuillez m’en excuser, mais francophonie oblige...

Le E-commerce (version française)

Pour une start-up en quête de création de stock-options et qui ne veut pas faire trop de cash burning, le e-commerce offre un challenge redoutable. Il faut d’abord identifier un bon provider qui dispose d’une bondwidth adéquate, trouver ensuite le moyen de distribuer un top browser attrayant qui emprisonne bien le surfer dans le site où on entend le coincer.

En implémentant du Java, du Flash, avec un peu de soft 3D et des Frames, on arrive ainsi à retenir le surfer suffisamment longtemps pour espérer un download et un peu de cash. Tout votre business plan et votre business model en découlent. Et surtout n’oubliez pas d’utiliser le spelling checker pour créer un top portail.

Le commerce électronique (version québécoise)

Pour une société qui débute et vise à se placer en bourse sans trop taxer ses liquidités, le commerce électronique présente un défi redoutable. Il faut d’abord identifier un bon fournisseur d’accès au réseau internet, disposant d’une bande passante adéquate, trouver ensuite le moyen de distribuer un navigateur ou fureteur attrayant qui emprisonne bien l’internaute dans le site où l’on entend le coincer.

Par une application de Java, de techniques comme Flash, ou de logiciels créant des effets en trois dimensions, ainsi que des cadres dans les pages balisées en HTML, on arrive ainsi à retenir l’internaute suffisamment longtemps pour espérer le voir télécharger votre produit et ainsi alimenter vos liquidités. En découlent tout votre plan d’affaires et votre modèle financier. Et surtout, n’oubliez pas d’utiliser le correcteur orthographique pour créer un portail de haut niveau.

Débats en janvier 1999

Les échanges sur le thème sont partis d’une contributions de Pierre Hallet. Pour la commodité de lecture, nous séparons les différentes branches principales du fil par un trait horizontal.

Pierre Hallet (01.01.1999). — On voit dans les journaux anglophones se multiplier des mots comme e-trade, e-book, e-paper et autres, dans la foulée de e-mail. Et on doit s’attendre à une explosion de pareils mots au fur et à mesure que les nouvelles technologies imbiberont le quotidien (on n’en est qu’au début). Il s’agit bien sûr de formes abrégées, e-mail permettant de dire electronic mail en moins de syllabes.

Oui, mais en français ? IBM a commencé à répandre son idée de e-commerce, décalque qu’on peut trouver trop servile. La traduction plus conforme au français, commerce électronique, déborde de syllabes comme l’anglais non abrégé. Comment abréger en restant français ?

Une première idée, inspirée du courriel utilisé au Québec, serait celle d’un suffixe  el, et on peut imaginer par exemple :

  • commercel = commerce électronique (e-trade) ;
  • livrel = livre électronique (e-book) ;
  • encrel = encre électronique (e-ink) ;

(ou une variante  iel, mais ce suffixe a pris une connotation bien particulière : si on me parle d’un commerciel, je penserai à un logiciel commercial et pas à une activité).

Cependant, je ne crois pas trop à cette solution qui crée trop de mots nouveaux, avec à chaque fois les mêmes longues et pénibles discussions qui constituent l’accompagnement obligé de toute nouveauté. Je proposerais la solution de rechange suivante, que m’inspire l’institut parisien « Inalco » [1], plus connu comme « Langues-O » :

  • commerce-é = commerce électronique ;
  • livre-é = livre électronique ;
  • encre-é = encre électronique ;

avec l’argumentation suivante :

  • l’idée (avec son économie de syllabes) est la même qu’en anglais (un étranger saisit tout de suite) ;
  • ce  » est un suffixe lâche (comme anti- [2]), qui peut s’appliquer sans effort à tout nouveau mot qui se présentera (journal-é...) ;
  • comme anti-, il suffit de l’incorporer une seule fois dans les dictionnaires, sans que chaque emploi individuel doive faire l’objet d’une entrée séparée et donc de discussions et de retards ;
  • l’ordre des mots du français est respecté, le nom précédant l’adjectif ;
  • enfin, l’accent sur le « e » est bien français, comme une baguette sous le bras du mot !

Détails complémentaires sur la proposition :

  • prononciation : faire une pause avant le  ; ou, si le mot-racine se termine par un « e » muet, le faire retentir (« livreuh-hé » ou « livr’/hé », tous deux distincts de « livré » ou « livrer », tous deux pouvant être utilisés en coexistence) ;
  • pluriel : mettre un « s » seulement au mot-racine, donc livres-é, comme Langues-O (pour la prononciation, faire ou non la liaison, à son gré : « livreuh-hé », « livr’/hé » ou « livrezé ») ;
  • si un média malotru interdit les accents, y écrire livre-e : on continuera à comprendre (mais s’abstenir de prononcer « livre-euh », ambigu).

Eurocordialement,
Pierre Hallet


M-S Prin (02.01.1999). — À titre personnel, je trouve cette proposition horrible. Je ne vois pas pourquoi les francophones devraient suivre l’affreuse manie américaine de diminuer les noms (les puristes anglophones détestent aussi cela.). Commerce électronique, livre électronique sont des termes beaucoup plus agréables à entendre et à lire. Et l’encre ne peut pas être électronique (sinon cela n’est plus de l’encre.) . Pour vous rassurer, je déteste aussi l’idée d’utiliser les termes commercel et livrel.

  • Pierre Hallet (03.01.1999). — Je l’ai déjà exprimé ailleurs sur ce forum : je crois que la brièveté de pas mal d’anglicismes fait leur succès. Et j’ai commencé à essayer de quantifier ces succès en comptant les touches (hits) sur Altavista [3], ce qui peut constituer un indicateur utile (si on se limite aux valeurs relatives et à l’évolution). Ma crainte est qu’en utilisant des formes peut-être plus agréables à entendre et à lire (je ne suis pas loin de partager vos jugements ensthétiques), on finisse par se retrouver bien seul...
    (« L’encre ne peut pas être électronique, sinon ce n’est plus de l’encre. ») Métonymie. C’est un équivalent électronique de l’encre, utilisée en lieu et place de l’encre physique. Un peu comme le mot presse continue à être utilisé même quand le journal sort d’une imprimante à laser ou à jet d’encre où plus rien n’est pressé. Ne vous lancez pas dans ce combat-là, il est déjà perdu ;-)

Philippe Bertran (02.01.1999). — C’est une bonne id-é .


« POURRIEN » (02.01.1999). —- Notre accent aigu, comme tous les autres, pose problème. D’autant plus que le e anglais se prononce dans ce cas i. On pourrait donc dire aussi i. Mais à quoi bon ? Et ne serait-il pas bien préférable de soigner nos textes dans notre chère langue si inimitable et intraduisible dans ses nuances ?

  • Pierre Hallet (03.01.1999). — Certes, mais voyez ma réponse à M-S Prin : nous ne sommes pas seuls (comme disait Spielberg. Et un danger : à force d’être intraduisibles, on pourrait finir par être intraduits. Et le monde continuera sans nous. (Si, si, c’est très possible, alors autant ne pas trop dire « chiche »...).

Luc Bentz (12.01.1999) à propos de « commerce-é », etc. . — Ça pose un problème d’euphonie (ou plutôt d’hiatus), non ? On aurait évidemment la ressource de revenir à en-ligne, mais dans le cas de livre en-ligne, ça fait pléonastique. Reste à voir aussi si l’utilisation d’électronique ne suffirait pas (e-business ne risque-t-il pas d’être bloqué comme marque déposée d’IBM ?). Commerce électronique se comprend bien (peu importe que le terminal utilisé soit un minitel ou un PC connecté à un site externe par modem). À défaut d’électronique, pourquoi pas simplement numérique [4] ?

  • Pierre Hallet (14.01.1999). — Certainement, mais je pressens que la brièveté de e-quelque chose favorisera sa diffusion. Le dernier numéro du Monde informatique » contient un article intitulé « le pactole des « e-solutions » ». (Et bien sûr les guillemets prophylactiques du titre tombent bien vite dans l’article.) L’orage est encore à l’horizon, mais il arrive. Sortez les parapluies. (« À défaut d’électronique, pourquoi pas simplement numérique ? ») Peut-être. Mais je crains que ça fasse toujours deux syllabes de trop.
    • Jean-Pierre Lacroux (15.01.1999). — Vrai, mon cher, je vous le dis tout net, la soif de monosyllabisme me scie, je n’en vois ni le but ni le prix. Quelle est sa fin ? Nul ne le sait, car tout ça n’est pas très clair.... Pour qui sont ces mots nains dont vous nous dites le plus grand bien ? Love vaut mieux qu’amour car il est plus court ? Ce monde a-t-il si peu de temps à lui pour qu’il fasse de la hâte sa loi ? Rien ne sert de dire vite, il faut dire comme on pense, vieux truc bien sûr, mais pas tout à fait mort. Non au culte du bref !
      • DB (15 .01.1999). — Tout à fait d’accord. Je me permets de redire ce que j’avais écrit à Pierre Hallet il y a quelque temps : Le génie de la langue française s’accommode de mots généralement plus longs que l’anglais, et il n’est pas forcément bon de singer l’anglais sur ce point. Tous les traducteurs savent qu’un texte anglais est considérablement plus long qu’un texte français ; c’est ainsi, et peut-être la clarté y gagne-t-elle (non pas directement à cause de la longueur individuelle des mots, il est vrai, mais par la nécessité du français de mettre plus prépositions que l’anglais).
        En fait, pourquoi vouloir à tout prix faire court ? Est-ce que les locuteurs du français sont pressés à ce point qu’il leur faut des mots d’une seule syllabe ? Certes, si c’était vrai et aussi simple, cela aurait l’avantage de ramener les débats parlementaires à une plus juste longueur ; l’interminable monologue de Mme Boutin contre le PACS aurait duré quatre heures au lieu de six. Ce serait déjà trop, mais je m’écarte du sujet.
        La réalité n’est pas celle-ci. Quand les locuteurs disposent d’un mot court, oui par exemple, ne disent-ils pas plus volontiers tout à fait, assurément, etc.? Quand on peut dire de manière que, pourquoi entend-on presque toujours de manière à ce que ? Quand le passé simple permettait de dire je fus, pourquoi préfère-t-on systématiquement j’ai été ? Tous les discours ne sont-ils pas déjà parsemés de euh ou de n’est-ce pas inutiles ? Ceci prouve que le souci de faire court n’est pas le souci dominant. En fait, que le français ait des mots plus longs que l’anglais ne me paraît pas avoir gêné au cours des siècles les orateurs ou les écrivains, ni empêché les bavards de bavarder. Et si l’on voulait vraiment gagner du temps en parlant (mais qui le veut et pour quoi faire à la place ?) on ferait mieux d’organiser ses idées plutôt que raccourcir les mots.
      • Pierre Hallet (15.01.1999) (à Jean-Pierre Lacroux). — Cela dit, il s’agissait ici, non de mon goût personnel (je ne fais pas toujours court, comme vous l’aurez déjà remarqué) mais bien d’estimer empiriquement les raisons du succès d’un néologisme. Pour reprendre un exemple que j’ai déjà cité, télécopieur vs fax, j’ai fait l’exercice (peu agréable...) de lire de la première à la dernière les publicités d’une revue. J’ai trouvé des dizaines et des dizaines de fax et AUCUN télécopieur. Pour les petites annonces où on paye au nombre de signes, le succès de fax va de soi, mais pour les publicités on pourrait croire que télécopieur aurait gardé ses chances. Ben non. Et j’ai déjà vu cent fois hub et zéro fois plate-forme aéroportuaire.
        Nous pouvons certes disserter à l’infini des mérites respectifs des mots courts et longs... mais pendant que nous parlons, c’est le mot court qui s’impose dans la langue générale. (Le temps ainsi gagné permet de remplacer oui par absolument. ;-)
        • « alain d. » (16.01.1999). — - Comment expliquez-vous alors le succès de challenge a à la place de défi ?
          • Pierre Hallet (16.01.1999). — Je pense que la brièveté est un élément important, mais qui est loin d’être le seul. Allez démêler pourquoi un mot séduit ! La consonance de challenge peut sembler meilleure que celle de défi, sans que le mot soit plus long, en tout cas en nombre de syllabes (deux partout). Je n’ai certes pas d’explication définitive à la séduction. C’est dommage, d’ailleurs, cela permettrait d’être plus efficace dans la création de mots.
          • « Alain d. »(17.01.1999). — L’emploi constant de challenge (prononcé bien sûr à la française !) est, me semble-t-il, assez récent. De quand date donc Le Défi américain de Jean-Jacques Servan-Schreiber qui fut un succès de son temps ? [5].
        • Patrick Andries (17.01.1999) (« Alain d. » : Comment expliquez-vous alors le succès de « challenge » a à la place de « défi » ? .— Excellente question, à ajouter au dossier des rallongements par emprunts à l’anglais : management pour gestion ; alternative pour options ; opportunité pour chance/occasion ; etc.

Patrick Andries (14.01.1999). — Des mots comme e-commerce peuvent déjà être traduits de quatre manières :
— commerce électronique ;
— commerce virtuel ;
— commerce numérique ;
— cybercommerce.
En faut-il plus ? À mon sens, pas dans le cas où le e- signifie sur Internet. Dans le cas où e- signifie uniquement électronique ou numérique, peut-être serait-il bon de créer un autre préfixe (que je préfère au seul suffixe — malheureusement — disponible -iel). Encriel, livriel ne me plaisent guère et font penser à un logiciel d’encre et de création de livre ou de lecture. Ici, rien de bien convaincant. Bon je me mouille :
Numé-encre (je sais : hiatus).
Numé-livre.


Carsten Laekamp (15 Jan 1999) (à propos de « commerce-é = commerce électronique », etc.). — Numérique me semble personnellement mieux qu’électronique (encore que commerce numérique risque de renvoyer à des idées différentes) mais les deux solutions sont un peu longuettes. On pourrait penser à un préfixe ordi- (ordilivre, ordicommerce) ou cyber- (évoqué par P. Andries) ou à des solutions moins générales : livréseau, cybercommerce, télébanque...

Notes

[1Institut national des langues et civilisations orientations

[2Anti- est un préfixe. Préfixes et suffixes formant ensemble les affixes.

[3Moteur de recherche de référence à l’époque.

[4La discussion dériva à partir de ce point, sur le thème, également archivé, numérique et digital.

[51967, comme nous le précisa Stéphane de Becker dans un courrier du 8 novembre 2002.

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