Conjugaisons relativistes (l’« ailleurs »)

Ouvreur : Gilles Esposito-Farèse (28-10-2002)

Conjugaisons relativistes

Mise en ligne : 15-2-2003

Gilles Esposito-Farèse, scientifique éminent et fervent oulipien, a publié cette contribution sur son site le 28 octobre 2002. Il nous a très amicalement autorisé à la publier. La page publiée ici a fait l’objet de très légères modifications liée aux contraintes [très oulipien, ça] de mise en forme de l’Ougrapo. En particulier, les intertitres sont de la rédaction.

Le fait que nous ayons seulement trois catégories principales de temps (présent, passé, futur) souligne que notre grammaire date d’une époque où la physique galiléenne suffisait. Cela fait maintenant presque un siècle que la relativité einsteinienne a établi l’existence d’une quatrième classe d’événements, et il est donc urgent de définir les conjugaisons correspondantes.

Rappelons que l’espace-temps est divisé en trois régions indépendantes par le « cône de lumière » (où se déplacent les photons, c’est-à-dire les ondes électromagnétiques).

Le sommet du cône est le présent, sa moitié supérieure le futur, l’inférieure le passé,— et son extérieur est appelé l’ailleurs en relativité restreinte [les régions gauche et droite sont connectées en faisant le tour de l’axe des temps via les autres dimensions spatiales].

Cette notion d’ailleurs correspond à tous les événements (positions géographiques à des instants donnés) qui ne peuvent avoir de lien causal avec le présent du narrateur. Par exemple, si une pomme tombe d’un arbre en Australie au moment précis où j’écris ces lignes, je ne peux l’avoir fait tomber moi-même, et cette chute ne peut être la cause de ce que j’écris. En revanche, rien ne m’interdit d’avoir demandé à un ami australien, il y a quelques jours, de faire tomber cette pomme pour moi. Mon être dans le passé a donc pu être la cause de la chute de cette pomme, mais elle est pourtant indépendante de mon être présent. [Tout ceci s’apprend dans les premiers cours de relativité restreinte, et devient beaucoup moins paradoxal avec l’aide de quelques schémas.]

Bref, il nous faut définir les conjugaisons de l’ailleurs aux différents modes.

Commençons par l’ailleurs de l’indicatif.

Comme il est intermédiaire entre le passé et le futur sur le diagramme d’espace-temps ci-dessus, je propose de construire l’ailleurs de l’indicatif avec le radical du futur et les terminaisons du passé simple.

  • Avoir :
    j’aureus / tu aureus / il aureut
    nous aureûmes / vous aureûtes / ils aureurent
  • Être :
    je serus / tu serus / il serut
    nous serûmes / vous serûtes / ils serurent
  • Aimer :
    j’aimerai / tu aimeras / il aimera
    nous aimerâmes / vous aimerâtes / ils aimerèrent

    (Notez que les trois premières personnes coïncident avec celles du futur de l’indicatif, ce qui est bien regrettable mais fait partie des subtiles beautés de notre langue.)
  • Finir :
    je finiris / tu finiris / il finirit
    nous finirîmes / vous finiîtes / ils finirirent
  • Tenir :
    je tiendrins / tu tiendrins / il tiendrint
    nous tiendrînmes / vous tiendrîntes / ils tiendrinrent
  • Recevoir :
    je recevrus / tu recevrus / il recevrut
    nous recevrûmess / vous recevrûtes / ils recevrurent
  • Rendre :
    je rendris / tu rendris / il rendrit
    nous rendrîmes / vous rendrîtes / ils rendrirent

Exemple : Je sais qu’à cet instant précis cherrut une pomme en Australie. À vrai dire, cette conjugaison est employée depuis belle lurette (et Dieu sait si lurette est belle), mais elle passe presque inaperçue sous la forme tombera une pomme en Australie.

Il est aussi utile de noter que les premières personnes du singulier et du pluriel ne s’utilisent pas dans les situations courantes, pour de simples raisons de cohérence logique.

L’ailleurs composé

L’ailleurs composé se conjugue évidemment avec un auxiliaire à l’ailleurs simple.

J’aureus aimé (...) ils aureurent aimé
Je serus reçu (...) ils serurent reçus

| Exemple proposé par Nicolas Graner le 5-11-2002 :

Peut-être le Soleil aureut-il disparu depuis cinq minutes
et nous n’en savons encore rien.

Le subjonctif ailleurs

Le subjonctif ailleurs se construit toujours avec le radical du futur de l’indicatif, mais avec les nobles terminaisons de l’imparfait du subjonctif.

que j’aurusse (...) que je serusse (...)
que j’aimerasse (...) que je finirasse (...)
que je tiendrinsse (...) que je recevrusse (...) que je rendrisse (...)

Exemple : Il faudrut que mon ami australien Morton ferît tomber une pomme pour la mienne.

L’impératif ailleurs

Comme les premières personnes des autres modes, les trois personnes de l’impératif ailleurs posent des problèmes logiques (comment donner un ordre à quelqu’un dont on est causalement disconnecté ?). Toutefois, rien n’interdit de l’employer de manière désespérée, mystique, poétique, ou... quantique. On utilise toujours le même radical du futur de l’indicatif, combiné, cette fois, avec les terminaisons de l’impératif présent.

auraie, aurayons (ça se soigne...), aurayez (... en restant au lit)
serois, seroyons, seroyez
aimère
(notez l’apparition d’un accent grave euphonique), aimerons, aimerez
(Les verbes du premier groupe continuent à nous jouer des tours d’ambiguïté temporelle.)
finiris, finirissons, finirissez
tiendriens, tiendrenonss, tiendrenez
recevrois, recevrons, recevrez

(Nouvelle ambiguïté, qu’évitaient les formes archaïques recevrevons, recevrevez.)
rendrend, rendrons, rendrez (ou rendredons, rendredez qui sont passés de mode).

Exemple : Dans mon rêve je crie à ce fruit : « Mouvreus-toi ! »

L’infinitif ailleurs

L’infinitif ailleurs combine le radical du futur avec la terminaison de l’infinitif.

auroir, serêtre, aimerer, finirir, tiendrir, recevroir, rendre (ou rendrède, forme archaïque)

Exemple : Morton devrut détacherer la pomme de la branche.

Le participe ailleurs

Le participe ailleurs se construit de la même façon avec la terminaison du participe présent.

aurant, serant, aimerant, finirissant, tiendrant, recevrant, rendrant

Exemple : Les Flamandes, ça ne serut pas mollirissant.

Le conditionnel ailleurs

Nous avons le regret de vous apprendre que le conditionnel ailleurs coïncide avec le conditionnel présent, pour des raisons indépendantes de notre volonté.

Exemple : Si Morton le pourrut, il ferait tomber une pomme.

Le surjonctif ailleurs

La potentialité poétique du surjonctif ailleurs est illustrée ci-dessous par quelques décasyllabes d’un ami d’Alphonse (célèbre pour ses qualités de medium & de grammairien).

Faudrut-il qu’Allais vous aimerassât,
Que vous le désespérerassassiez
Et qu’en vain il s’opiniâtrerassât
Pour que vous l’assassinerassassiez ?

Pour conclure

Terminons cet aride exposé par un exemple plus littéraire (dont Julio Cortázar s’est clairement inspiré pour l’une de ses nouvelles).

Dans ses meubles laqués, Alina Reyes pense
À son alter ego vivrant sans feu ni pain.
Lentement elle enfile un superbe escarpin
Tandis que l’autre au loin se mourrut de malchance.

Son boudoir est cossu, mais malgré la distance
Alina sent le froid de son double au tapin.
La gueuse comprendrit que son reflet rupin
Partage dans son coeur un peu de sa souffrance.

L’une garde les bleus que l’autre recevrut ;
Les plaisirs d’Alina, l’autre les percevrut :
Les deux fusionneraient-elles dans la même âme ?

L’élégante coquette un jour traverse un pont,
Et rencontrant soudain cette indigente femme,
Se retrouve en haillons. L’autre file en pompons.

Gilles Esposito-Farèse

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