Canceller : le retour d’un verbe oublié ?

Sous l’influence de l’anglais to cancel(= annuler), canceller a réapparu. Ce verbe a figuré dans le Dictionnaire de l’Académie jusqu’à l’édition de 1878 (il a disparu avec celle de 1935).

Le débat a également permis d’apporter quelques précisions sur le mot chancelier et nous y joignons quelques extraits sur la branche du fil de discussion concernant les anglicismes. Un condensé plus précis sur canceller est accessible dans la section « compléments ».



 Débats en septembre 1999

Luc Bentz (14.09.1999). — Si vous [1] utilisez canceler, vous pouvez faire suivre d’un astérisque et préciser en note, pour l’éducation de la jeune génération, que ce terme se traduit en français courant par annuler.

Yves Benisty (15.09.1999). — Hummm... À ce sujet, il me semble que le mot vient du vieux français. D’ailleurs, cancel est dans le PLI 1989 (« Lieux fermé d’une grille, où l’on déposait le grand sceau de l’État »).

Luc Bentz (15.09.1999). — Votre définition de cancel se retrouve ailleurs, par exemple dans le tome I (A-Enz) de la fraiche et neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie qui précise qu’il s’agissait également d’une balustrade ou d’un petit mur « clôturant le chœur d’une église (on dit aussi chancel). »

Le Robert historique renforce votre affirmation. On ne trouve pas d’article cancel, mais, en revanche, chancel, chanceau — du latin d’église cancellus=grille, treillis, balustrade — et, naturellement, chanceler (1130-1160) issu de canceler (1080) qui signifiait « disposer en treillis », puis barrer, biffer dans un sens plus figuré, même si la rature était bien réelle. Mais, dès les premières attestations en français, chanceler a pris le sens de ne pas tenir sur ses jambes.

Le Dictionnaire historique de l’orthographe française (direction de Nina Catach) mentionne canceller — mais comme un verbe disparu [2] (supprimé du dictionnaire de l’Académie de 1935 comme d’autres mots anciens, dont l’usage s’est perdu). Le sens en est « annuler, barrer une écriture ». Il a figuré dans le Dictionnaire francoislatin de Robert Estienne dès 1549, dans le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne de Jean Nicot (1606) — parfois avec un l, parfois avec deux — et dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie de 1694 à 1878 — celle qui précéda la huitième en 1935 (un seul l en 1694, deux l depuis 1718).

Ce verbe, qu’Anglois oncques nous prirent, nous revient donc finalement, comme un « faux franglicisme », alors qu’il s’agit d’une réactivation d’un vocable longtemps utilisé et qui, tel la braise encore ardente sous la cendre qui la masque, ne demandait qu’à être réchauffé. Il serait sans doute souhaitable qu’un heureux possesseur du Littré vînt nous indiquer si cancel(l)er y est mentionné — et si oui, avec quelles indications d’emploi.

On oublie trop souvent — moi le premier en la circonstance ! — que l’anglais est en fait un mélange d’anglo-normand (et même de normando-anglais). Nous avons eu bien des débats (incisifs, comme il se doit) sur la légitimité d’une réactivation d’un mot ancien quand elle n’est que francisation de l’anglais actuel... Du moins le Larousse étymologique et historique du français (Dubois, Mitterand, Dauzat) me conduit à préférer encore annuler à canceler car, précise-t-il (et pour le français, cela va de soi), canceller était « restreint au vocabulaire diplomatique ». Or, sans aller jusqu’à [fr.usenet.forums.evolution], [fr.usenet.divers] voire fllf sont des endroits (virtuels — des « mails », dirait Dominique Didier) où l’on ne s’encombre pas plus de langage que de précautions diplomatiques ! Ouf !

[Je dois confesser ici une erreur : il s’agit du langage de la diplomatique, l’étude des diplômes anciens, spécialité des archivistes-paléographes qui y sont préparés par la prestigieuse École des chartes.]

John Fisher (16.09.1999) — Shorter Oxford Dictionary : cancel verb 1440 (-(Old)French canceller = Latin cancellare make lattice-wise, cross out (a writing), from _cancellus_, pl. -li, cross-bars ; see CANCELLI, CHANCEL).

Dominique Jonker (16.09.1999) — Après tout, dans l’édit de Nantes, succéder est bien utilisé au sens, aujourd’hui anglais, de réussir...

Jean-Paul Chadourne (17.09.1999) — C’est un terme utilisé couramment en matière de diplomatique (et pas de diplomatie) par les anarchistes-pornographes [NDLÉ — jargon de chartiste pour archiviste-paléographe, je présume].

Philippe Degand (20.09.1999) — Selon Littré (1885) : « Canceller v.a. Terme de jurisprudence qui a vieilli. Annuler une écriture en la croisant par des traits de plume, ou en y donnant un coup de canif [Suivent des citations des XVe et XVIe s.] ». Selon le Dictionnaire de l’Académie (7e éd., 1879) : « Canceller v.a. T. de jurispr. Annuler une écriture en la barrant ou croisant à traits de plume, ou en passant le canif dedans. Canceller et annuler des lettres. Il est maintenant peu usité. » Canceller figure aussi au dictionnaire de Furetière.

Jean-Paul Chadourne (21.09.1999) — C’est bien ce que je disais et ce sens est resté dans le langage spécifique et scientifique de mes chers confrères. Na ! (à quoi je lui répondis que les utilisateurs des forums travaillaient pour les chartistes des temps futurs ;-))

 De canceller à chancelier

Alain D. (18.09.1999) — On a débattu, récemment, de cancel (lieu où était gardé le sceau de l’État) et ses rapports avec l’anglais to cancel. Parmi ses dérivés, outre chanceler et chancelière (où l’évolution du sens me paraît plutôt obscure), on peut noter la chancellerie (qui se situe en France au ministère de la Justice, à l’ordre de la Légion d’honneur, mais aussi dans une ambassade ou un consulat) et le chancelier, lequel désigne le ministre des finances britannique (quand il est de l’Échiquier), le chef du gouvernement allemand ou autrichien, ou encore le ministre des affaires étrangères en Amérique latine. Comme quoi on garde les sceaux de l’État en des endroits bien différents suivant les pays.

À noter, en France, que s’il y a une chancellerie place Vendôme, son chef est Garde des Sceaux et non chancelier, et que s’il y a une chancellerie dans une représentation diplomatique, son chef est chef de chancellerie et non chancelier.

Le Druide (18.09.1999) — Sans doute... la plupart des ordres ont un chancelier, voyez, par exemple, celui de l’ordre de la Libération. Dans les universités anglophones, le recteur de chez nous (réminiscence de l’époque où l’Université dépendait de l’Église ?) est un chancellor, et, au reste, nos recteurs sont chanceliers des universités placées sous leur égide. Chancelier ou chancellor, il s’agit toujours de celui qui détient les sceaux, de celui qui légalise (par délégation du pouvoir) un acte ou un diplôme. Juste un point de détail : si les souvenirs du temps où je travaillais avec le Quai sont exacts, un chef de chancellerie diplomatique français peut être, selon les cas, l’ambassadeur lui-même ou un consul général, mais dans tous les cas, il est désigné en anglais, dans cette fonction, par the [French Ambassador, ] Chief of Chancellery et non pas par the Chancellor qui est réservé à un ministre ou à un recteur d’université.

Philippe Bertran (18.09.1999) (à propos des ordres)— Un grand chancelier dans le cas de la Légion d’honneur.

Alain D. (19.09.1999) — Le seul chef de chancellerie diplomatique possible est l’ambassadeur, le consul général (ou le consul) étant de son côté le chef de la chancellerie consulaire. Chef de chancellerie (sans article !) est, en outre, un grade de la hiérarchie consulaire.

 À propos des anglicismes

Schtroumpf grognon (17.09.1999) — Mais on s’en FOUT de savoir si tel ou tel mot aujourd’hui anglais provient d’un ancien mot français ! C’est vraiment de la démission totale, une attitude totalement servile de chercher à s’accommoder d’un anglicisme parce qu’il a été présent sous une forme différente autrefois en français !

Évidemment que la moitié des mots anglais viennent du français : c’est nous qui leur avons appris à écrire. On pourrait en dire autant en large partie pour l’allemand. Mais ce n’est pas parce que Frisör vient du français que c’est encore un mot français !

Luc Bentz (17.09.1999) — Ayant suivi le fil — même si vous n’avez pas tout compris —, vous aurez sans doute remarqué que, ayant dans un premier temps émis de fortes réserves sur cancel(l)er, j’ai été amené à constater qu’il avait figuré dans le Dictionnaire de l’Académie jusqu’à l’édition de 1932-1935.

C’est donc un mot victime d’un assoupissement — somme toute, si j’ose dire — d’une durée inférieure à celui qu’avait connu la Belle au Bois dormant.

Bernard Foncez (17.09.1999) Monsieur Schtroumpf pousse une colère bleue ! Je suis un peu d’accord avec lui. La discussion sur l’origine de canceler est intéressante mais je reste convaincu que pour la très grande majorité des francophones ce mot apparaîtra de toutes façons comme un anglicisme pur et simple. Tout comme miscellanées (2) qui est traité par ailleurs.

Les gens sont ils décidés à ne pas employer d’anglicismes ? J’ai récemment, dans le cadre de mon travail, tenté d’imposer le mot pilote en lieu et place de leader et j’ai dû m’incliner car ce dernier semblait, selon l’opinion de la majorité, plus approprié. Mais peut-être que le synonyme était mal approprié. Pourtant je ne fais pas partie d’une entreprise de culture anglo-saxonne !

Xavier Hardy (18.09.1999) (répondant à Schtroumpf grognon) — Vraiment ? Qu’y a-t-il de mal a accomoder un mot etranger s’il est utile voire nécessaire ? (Ce qui n’est certes pas le cas ici.) Et si on écrivait « friseur » et que cela désignait un objet ou un concept mal représente par les mots français disponibles ? Il semble plus facile de réintégrer un ancien mot français passe par l’étranger (de mauvais exemples : budget, pedigree, toast).

Le français acquiert en continu de nouveaux mots, utiles ou non, notamment par assimilations de mots étrangers. Alors tant mieux si ces nouveaux mots ont une morphologie qui a un air de mot français (concept vague, je l’accorde), comme peuvent l’avoir cancel et canceller.

J’ai l’impression qu’avant le temps de la normalisation de la langue et de la diffusion de la connaissance des langues étrangères, il était beaucoup plus facile et naturel de franciser un mot étranger (exemple récent : packed boat devenu paquebot). D’ailleurs, les québécois ne se privent pas, eux. De mon point de vue, cancel a l’air étranger uniquement parce que nous connaissons l’anglais.

Bref, prononcés à la française, cancel et canceller ne me choquent pas du tout, mais sont tout de même inutiles.

Sh. Mandrake (19.09.1999) (répondant à Shtroumpf grognon) — Mais vos gesticulations, pour cocasses qu’elles soient, n’empêcheront pas le français d’évoluer dans le sens de l’usage, comme toutes les langues le font. On ne peut pas mettre une langue sous cloche pour la protéger des influences étrangères.

Alain D. (19.09.1999) — Si l’on met à part les gesticulations que vous mentionnez, reste la question de l’usage. Qui donc y participe, sinon, entre autres, vous, moi et aussi l’auteur desdites gesticulations ? Il n’est pas question de mettre la langue sous cloche. Il est question de s’engager, si on en a le désir, à un moment précis où l’évolution se déroule sous nos yeux, à un moment où la langue française est inondée d’anglicismes davantage qu’à toute autre période de son histoire.

Il y a des usages établis, et d’autres, ceux dont je parle présentement, qui sont en train de se former. Je ne vois pas au nom de quoi on dénierait à ceux qui récusent les anglicismes inutiles (du type challenge) le droit de le faire savoir et ainsi, peut-être, d’infléchir l’usage en formation. Et ne me dites pas que c’est un combat sans espoir, il est des exemples (oléoduc, ordinateur, etc.) qui prouvent le contraire.

Sh. Mandrake (19.09.1999) (extrait de la réponse à Alain D.) — [...] Qui donc est juge de l’utilité d’un angliscisme ? Personnellement, j’ai tendance à penser que si ces anglicismes apparaissent, c’est qu’ils ont quelque part leur utilité... Enfin, il me semble que fustiger les anglicismes sur ce groupe n’infléchit en rien l’usage en formation. Cela me fait plutôt penser à une croisade en terrain conquis. [...]

Pierre Hallet (19.09.1999) (à Alain D.) — Recommandez-vous de rebaptiser le Challenge du Manoir en Défi du Manoir ? Les anglicismes ont presque toujours une nuance et/ou une valeur ajoutée par rapport au mot français correspondant. Ils sont donc souvent bien moins superflus que vous le suggérez.

Alain D. (20.09.1999) — Trophée du Manoir.

 Compléments

Un message adressé à un forum peut être annulé, soit par l’utilisateur (par exemple quand il veut effacer une réponse trop abrupte), soit par son fournisseur d’accès (cas d’envois abusifs), soit dans le cas d’une « rétro modération » (effacement d’un message inapproprié quand le forum est modéré).

Le verbe anglais est to cancel d’où l’on tirer cancel (annulation). Le jargon propre aux dinosaures (aimable terme pour désigner des spécialistes très anciens... par la pratique de Usenet — qui est aux forums ce qu’Internet est aux sites — a francisé en canceler, un cancel.

M’étant élevé contre cet emploi auprès de Jacques Rouillard qui avait rédigé pour fr.usenet.divers un désopilant Comment ne pas faire taire Casse-bonbons, je fus remis dans le droit chemin par Yves Benisty. On peut croire que certains mots ont disparu... Finalement, ils sont assoupis. Que l’anglais les réveille choque toujours certains participants à fr.lettres.langue.francaise ; pourtant, dans ce cas d’espèce, même si annulation reste approprié, le verbe canceller (car c’était sa graphie dans le Dictionnaire de l’Académie de 1878) conserve son intérêt... alors que « cancel » en français a un sens propre tout à fait différent (a cancel n’est qu’un faux-ami).

Canceller signifiait en effet « annuler en raturant » et a été utilisé dans le langage juridique. Or l’annulation d’un message, soit qu’elle vienne de l’intéressé — qui retire son propos —, soit qu’elle vienne d’un tiers habilité (fournisseur d’accès, modérateur lorsqu’il existe), relève bien, à mon sens, d’une acception voisine.

Notes

(2) — Nous n’aborderons pas ici le débat sur miscellanées. Rappelons seulement celle du Bibliorom Larousse (que vous retrouverez dans le Petit Larousse illustré : « miscellanées [miselane] nom féminin pluriel (latin miscellanea, choses mêlées) Littér. Recueil composé d’articles, d’études variés. » [RETOUR]

Notes

[1L’intervention répondait à un autre internaute.

[2Curieuse coïncidence, le numéro 193 (juillet à septembre 1999) de la revue Défense de la langue française mentionne, dans un article consacré aux « mots perdus » (p. 20), canceller en en donnant la définition suivante : « annuler une écriture en la raturant par des croix ou en la lacérant. Du latin cancelli, « barreaux, treillis », qui a donné cancel (variante : chancel), désignant, dans une église, la balustrade qui ferme le choeur, ou encore le lieu entouré d’une grille où l’on déposait le grand sceau de l’État. »

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