Adjectifs et noms de couleur : accord... ou pas ?

Quel casse-tête ! Adjectifs de couleur qui s’accordent seuls (des voitures rouges), mais ne s’accordent pas quand on les combine : des vêtements bleu foncé, des rideaux jaune orange ou encore des yeux vert d’eau... Noms de couleur employés comme adjectifs en principe invariables (des murs brique), mais qui connaissent inversement des exceptions : des fleurs écarlates, des nuages roses...
Essayons d’éclaircir (non sans nuances)... le nuancier.

 La règle de base (le cas le plus simple)

  • L’adjectif de couleur employé seul s’accorde :
    une pomme rouge, des pommes rouges.
  • Le nom employé comme adjectif ne s’accorde pas :
    des chevaux isabelle, des murs brique, des tentures abricot,
    comme si l’on sous-entendait « couleur de » (couleur d’isabelle [1], couleur de brique...).

Cette règle (trop) basique connaît naturellement de multiples exceptions (assorties parfois, pour ajouter à la simplicité, de cas particuliers.

 Le mélange nuit à l’accord des adjectifs de couleurs

Le problème se complexifie si l’on considère que les adjectifs de couleur, normalement accordés, changent de statut en étant composés : des maisons bleues, mais des maisons bleu ciel, vert pomme ou jaune-orangé...

Les adjectifs de couleur sont invariables lorsque ce sont des groupes dont l’élément principal est l’adjectif et comprenant un autre adjectif ou un nom complément, avec ou sans préposition.

Adjectif + adjectif :

  • des carreaux vert jaune ;
  • une jument bai brun ;
  • des rideaux vieux rose.

Adjectif + nom :

  • une soie gris perle ;
  • des yeux vert d’eau ;
  • des regards bleu acier

Traits d’union ?
Dans les cas de couleurs composées, Grevisse (et même le puriste Jouette) notent qu’il n’y a pas de règle sur l’usage des traits d’union. Hanse (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne) recommande de les proscrire. C’est le plus simple en effet.

Adjectifs coordonnés

Lorsque deux adjectifs sont coordonnés, il faut savoir :

  1. s’il s’agit d’une même nuance, d’un même mélange de couleurs. Dans ce cas, il y a invariabilité : des nappes pourpre et or, chaque nappe ayant les deux teintes ;
  2. s’il y a des objets de couleurs distinctes : des costumes bleus et gris (sous-entendu : des costumes bleus et des costumes gris... mais pas de costume gris bleu).

On voit bien la différence entre des voitures bleues et rouges (il y a des voitures totalement bleues ou totalement rouges) et des voitures bleu et rouge (chaque voiture contient du bleu et du rouge). Toutefois, notamment lorsqu’il n’y a pas d’ambiguïté, note Hanse, « on trouve souvent l’accord de l’adjectif ou des adjectifs : une écharpe rouge et blanche » (chez André Thérive). « Ce qui est illogique et indéfendable, dit-il, c’est de traiter différemment deux adjectifs coordonnés. » Et de donner l’exemple trouvé dans un roman : une marinière rayée blanc et bleue (coquille typographique ?).
Enfin, Hanse, avec Brunot, estime qu’il vaut mieux dire des drapeaux bleus et des blancs ou des drapeaux bleu et blanc selon le cas pour éviter toute confusion.

 Certains noms, qui se sont fait oublier, s’accordent

La langue évoluant sans se soucier des canons de la grammaire, certains noms ont petit à petit acquis leur statut d’adjectif variable : Grevisse mentionne écarlate, mauve, pourpre (Bon Usage., 10e éd., § 381bis ; 13e éd., § 541, b). C’est aussi le cas de rose, alors que rosé existe.

Châtain (dérivé de chataîgne) un statut un peu particulier. Avec un nom ou un pronom masculin, il varie en nombre (pluriel). Avec un nom ou un pronom féminin, il peut prendre la forme féminine (généralement au singulier seulement).

Le masculin pluriel se trouve pour marron. Le cas de kaki est discuté. Nous revenons plus bas sur le cas d’orange.

 L’invariabilité discutable d’« orange »

Orange est réputé invariable contrairement à son adjectif dérivé orangé. Tous les ouvrages normatifs le répèteront mécaniquement. Mais l’adjectif de couleur orange est devenu lui aussi « autonome » par rapport au fruit : il est loin le temps où l’orange, produit de luxe, servait de cadeau de noël ! Quant à orangé, on l’emploiera plus aujourd’hui pour désigner un objet de teinte ou de nuance « orange » que pour désigner un objet « de couleur orange » (comme « rosé »).

Au reste, Grevisse notait déjà dans le Bon Usage [2] : « On constate une tendance à traiter comme adjectifs tous les noms employés pour désigner la couleur et à faire l’accord du mot selon sa fonction. » Et de citer ainsi cet exemple emprunté à Pierre Loti (de l’Académie française tout de même !) : vêtus de robes rouges, vertes ou oranges (Azyadé).

Suivons l’académicien, et considérons qu’orange n’est pas déshonoré en devenant — logiquement — un adjectif régulier. L’usage y conduit : orange (malgré orangé), comme rose (malgré rosé). Logique, non ?

N. B. — Sur la formulation erronée « le orange », voir cet article.

 Quelques références

Il y a maintes références excellentes. Nous nous limitons par commodifté à celles qui suivent.

Bibliographie

Sitographie

Signalons cette page très complète sur le site de Dominique Didier : http://monsu.desiderio.free.fr/atelier/adjcoul.html.

Enfin, pour qui s’intéresse à la couleur, aux couleurs, à leurs teintes et à leurs noms, le site pourpre.com/chroma reste un incontournable !

P.-S.

Post-Scriptum. — Cet article, ici remanié, était initialement une réponse à la question d’un correspondant qui, en 1999, demandait : « Je voudrais en savoir plus a propos de l’accord des adjectifs de couleur. » Comme on le voit, la réponse est plus complexe.

Cette complexité explique que les dictionnaires peuvent connaître, même si c’est « à la marge », quelques nuances d’expression. Elle amène surtout les grammaires scolaires, ouvrages pratiques sur la langue et autres informations accessibles en ligne à se limiter aux grandes lignes en négligeant quelques nuances et quelques interrogations nécessaires. Ne leur en faisons pas grief : le but didactique contraint à de nécessaires et pragmatiques simplifications. Il faut savoir qu’elles existent.

Nous n’y échappons pas nous-même aux nécessités qu’impose la présentation d’un tel sujet, même en essayant d’en élargir... le spectre. C’est pourquoi nous recommandons, en premier complément, de consulter la page mentionnée du site de Dominique Didier. Et ceux qui ne trouveraient plus Zinzolin dans de récentes éditions du Petit Robert (on communique sur les mots qui entrent dans les dictionnaires, jamais sur ceux qui en sortent discrètement pour laisser la place aux nouveaux), on le trouvera sur [pourpre.com-http://pourpre.com/chroma/dico.php?...].

Notes

[1Mot désignant un jaune clair et venant du prénom espagnol Isabel. Voir ici.

[2La même note se trouve depuis la 4e édition (1949), la plus ancienne que nous ayons consultée (note 2, p. 298) à la 11e édition (1980), la dernière publiée de son vivant sous sa seule responsabilité (note 34, p. 414).

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