Adjectif qualificatif (place de l’)

La place de l’adjectif qualificatif en français (avant ou après le nom ?) est la cause de douloureuses interrogations (d’interrogations douloureuses ?) pour nombre d’étudiants et parfois d’enseignants de français langue étrangère.

On peut sommairement dire que l’adjectif se place plutôt avant le nom s’il est subjectif ; mais être sommaire, en une telle question, c’est être trop simplificateur. La réponse très complète apportée par Dominique Didier vous apportera de plus complètes informations (ou des informations plus complètes).

Débats en mars 2002

« dperego » (3 mars 2002)

La question a sans doute été posée trente six fois. Dans ce cas, excusez-moi : je ne suis pas tous les jours, loin de là, sur le forum. Mais y a-t-il une autre raison que l’habitude et l’usage pour la place de l’adjectif dans la langue française ?

Pourquoi dit-on : Il y a dans la porcherie un cochon gras et un gros cochon ; pourquoi une jolie fille, mais une fille jolie et intelligente (je ne suis pas sexiste, ce serait la même chose avec un gars) ; un mur rose, mais un grand mur ? Cela finit par m’agacer, car je ne vois pas d’autre réponse que le définitif : « C’est comme ça. » Alors, je m’adresse à Ceux-Qui-Savent, et qui ont la gentillesse d’éclairer certaines lanternes donnant peu de lumière. Merci.

Dominique Didier (5 mars 2002)

Je reprends un de mes anciens textes en le complétant.

1) Seuls les adjectifs suivants ont une place fixe après le nom : les adjectifs de relation (« le Conseil régional », « la République française »), de couleur (« le chat noir »,« l’Armée rouge) » ou qui indiquent une forme (« la Maison carrée », « le Salon ovale »).

Mais certaines expressions sont restées figées du fait de l’antéposition plus fréquente en ancien français qu’en français moderne : Blanche-Neige, Blanchefleur, la blanche épine et l’aubépine, rouge-gorge, rouge-aile, rouge-queue, rue des Blancs-Manteaux, blanc-bec, un blanc-seing, blanc-étoc, rond-point, le Vert galant (avec un sens figuré), bleu-manteau, vert-monnier, vert-pré, le Vertbois, Noirmoutiers.

On peut aussi antéposer pour des raisons littéraires : « le vert paradis des amours enfantines », « une ronde exécution du Massacre du Printemps par Karajan ». Mais, dans cet exemple, l’adjectif de couleur est au sens figuré, il est souvent antéposé sans aucun effet de style : faire grise mine, un noir dessein, une verte réprimande, mais une peur bleue, une colère noire. Dans le cas des créations de nouvelles locutions, on préfère la postposition : carte grise, zone bleue. Pour les adjectifs de formes, j’ai déjà vu sphérique antéposé (dans une chanson, je crois), mais il s’agissait d’un effet de style.

2) Les adjectifs qui peuvent se rapporter à un jugement de plus de deux syllabes se placent après le verbe si leur sens est objectif : « le petit chat stupide ». On les prend comme des expressions complètes. Devant le nom, l’adjectif sera subjectif, lié au point de vue du locuteur ou au sentiment qu’il veut communiquer au lecteur : « le stupide petit chat ». Vous me direz que stupide est un mot subjectif par son propre sens, mais dans le premier cas, on sait que ce chat est toujours stupide et on le distingue par rapport à d’autres chats connus. Dans le second cas, l’expression peut traduire une exaspération momentanée ou un amusement à propos d’une seule action.

La distinction subjectif-objectif se vérifie plus précisément si l’on prend des adjectifs qui indiquent une dimension : « une colossale statue » et « une statue colossale ». À noter : les adjectifs de relation qui sont employés au sens figuré demeurent le plus souvent après le nom si le nom d’origine est toujours perçu comme un nom propre : « un travail herculéen », « une tâche titanesque », « des accents jupitériens », « une maladie vénérienne due à l’emploi de produits aphrodisiaques », « des propos hermétiques », « une attitude donquichottesque », mais « un gigantesque travail » et « un travail gigantesque » (le nom géant n’est plus reconnu), « une colossale statue » et « une statue colossale » (colosse n’est pas vraiment un nom propre).

Mais il est possible de déplacer les termes des expressions les plus anciennes par effet de style : « un bacchique repas », « un dyonisiaque gueuleton », « une cornélienne question ». On doit l’éviter si l’adjectif est récent, moderne : « un roman flaubertien, proustien, stendhalien », point.

3) Les adjectifs courts, d’une ou de deux syllabes, peuvent se placer avant ou après le nom. Ils en modifient profondément le sens s’ils expriment des notions de taille (grand, petit, gros), de beauté (sale, joli, propre), d’âge (jeune, vieux), de vérité (certain, pur, vrai) ou d’identité (même, propre, seul, autre), de qualité morale (noble, sacré, simple, chic, curieux, brave, triste). On s’amuse souvent à créer des oppositions comme un homme grand qui n’est pas un grand homme.

L’adjectif antéposé devient alors subjectif, emphatique, doté d’un sens figuré. Il peut y avoir opposition entre des domaines de référence. Un pur esprit se rapporte à des qualités intellectuelles, alors que un esprit pur concerne la morale, la religion. Certaines locutions sont figées comme un triste sire.

L’antéposition peut néanmoins correspondre à une idée objective, de taille par exemple dans le cas de gros : « une fille grosse » est enceinte, « une grosse fille » est enveloppée. On a aussi des termes qui opposent deux réalités objectives : « un jeune homme » et « un homme jeune ». La première expression est prise comme complète.

4) Il existe donc des emplois figés pour les monosyllabes ou disyllabes : « un fin limier » et « un esprit fin ». Cela peut relever à la fois de l’analyse sémantique — on se réfère au sens dans le premier exemple — et de la construction pour des raisons phonétiques ou euphoniques (l’hiatus est évité, l’articulation est meilleure entre les syllabes) dans le second même si l’apparence objective est une sorte de leurre ici. Si je veux parler d’« un homme salace », je suis contraint d’antéposer « un gros cochon » ; si je veux parler du suidé, j’ai le choix de la place. Si j’emploie l’adjectif gras, je peux opposer « un fromage gras » (définition stricte) et « un gras fromage » (emploi littéraire, sens figuré, avec une idée de népotisme, de vol et de corruption).

5) Voici une liste d’adjectifs courts qui sont le plus souvent antéposés par ordre décroissant de fréquence : petit, moindre, vieux, bon, meilleur, grand, joli, autre, mauvais, pire, jeune, gros, beau. Pourquoi ceux-là ? Ces adjectifs très fréquents ont conservé pour l’essentiel l’ordre de l’ancien français sauf dans des usages régionaux et des expressions figées : mère-grand (usage encore au XVIIe siècle), ou « rue Grande ».

On a pu opposer les régions qui plaçaient neuf avant ou après le nom de la ville ou du château, mais avec beaucoup de contradictions : « e Palais vieux » dans le Midi et « les Neuves-Maisons » ou « Les Neufs Lieux » en Lorraine, Neufchâteau en Lorraine et Châteauneuf dans le Midi, Villeneuve et Neuville. Ce qui vaut pour la place de l’adjectif neuf dans les toponymes peut se retrouver avec grand.

6) Les participes présents et passés sont le plus souvent postposés et sont rarement déplaçables. Mais soi-disant ou prétendu sont toujours antéposés. On peut citer aussi charmant qui possède un sens aussi un sens ironique ou empathique : « le prince charmant » (emploi figé) et « le charmant prince » (Harry Pétard si l’on veut). Il en ira de même pour plaisant (« un plaisant ouvrage »), riant (« un riant paysage »), inquiétant (« une inquiétante nouvelle »). Tous ces participes se rapportent à des sentiments, à un effet obtenu sur le locuteur.

Là encore, la règle doit être tempérée par des effets de style. « Une pétaradante moto » est possible, « une criante injustice », « un vibrant hommage », « une larmoyante jeune orpheline », « une effrayante histoire », « une puante rumeur », « une touchante nouvelle »... Je crois que cela concerne surtout les participes qui indiquent l’impression faite sur le locuteur, qui se rapportent aux sensations et indirectement aux sentiments. On est vraiment dans la subjectivité lorsque le participe est antéposé.

7) Certains adjectifs qui se rapportent à un ordre peuvent être antéposés ou postposés selon le mot qui précède : « le Jugement dernier » et « le Dernier Jour d’un condamné ». Ils peuvent aussi changer de sens ou être liés à un emploi précis : « la seconde main » et « la main seconde », « le premier François » et « François Ier ». Le sujet est très compliqué pour dernier car il existe beaucoup d’emplois figés (« les fins dernières », « l’heure dernière ») et des règles à l’infini.

8) Lorsque plusieurs adjectifs se rapportent à un seul objet, il faut remonter toutes les règles précédentes :

  • « le petit chat stupide » : petit est disyllabique et est l’adjectif le plus souvent antéposé ; stupide est plutôt polysyllabique.
  • « le stupide petit chat » : l’emploi de petit se rapporte à un groupe complet petit chat qui est assez objectif, la place de petit ne change pas car c’est ce qui est déjà connu ; stupide, au contraire, vient porter un jugement sur l’ensemble de ce groupe.
  • « le beau petit chat » ne peut devenir « le petit beau chat » sauf à vouloir faire un effet de style : beau contient plus le jugement que petit. Il doit exister une hiérarchie parmi les adjectifs courts, mais cette hiérarchie peut être contredite par les changements de sens selon la place.

Si je prends d’autres groupes, j’obtiens :

  • « le vieil homme rabougri » : le participe passé reste postposé, mais je peux opposer « un vieil homme » et « un homme vieux » sans pouvoir construire °« un homme vieux rabougri ». On doit déplacer l’adjectif bref et descriptif avant le nom.
  • « l’ancienne Assemblée nationale » : le groupe Assemblée nationale est un ensemble complet qui comprend sa signification propre. Je suis contraint de placer l’épithète qui précise sa nature avant ce groupe.

Il en va de même si l’adjectif est suivi d’un complément ou d’une comparaison. Cela peut déranger les règles énoncées auparavant, notamment la 1 : Grevisse cite « une jaune tapisserie persane », « une cubique maison blanche ». Mais l’adjectif de relation persane ne peut en aucun cas être antéposé et il ne faut pas entretenir d’ambiguïté sur jaune. J’observe une possibilité d’ordre dans ces exemples : on déplace l’adjectif de forme avant celui de couleur, l’adjectif de couleur à la place de l’adjectif de relation.

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