Accorder (ou pas) le participe passé suivi d’un infinitif

Le participe passé suivi d’un infinitif est un cas particulier. Que le complément d’objet direct précède le participe ne suffit pas : il faut analyser le rôle réel de ce complément par rapport à l’infinitif. Quelques exemples éclaireront le propos... en n’oubliant pas que cette « sous-règle » possède évidemment ses exceptions.

L’accord d’un participe passé suivi d’un infinitif est subordonné à des contraintes complémentaires. On écrira correctement sans accord les chansons que j’ai entendu interpréter bien que le complément direct (chansons) soit placé avant entendu, mais, avec accord, les livres que j’ai vus tomber.

Répondre suppose d’abord de rappeler la règle — ou plutôt la sous-règle — de l’accord du participe passé suivi d’un infinitif... et ses exceptions pour faire et (généralement) laisser.

Le cas général : « les [...] que j’ai entendu[...] jouer »

Le cas d’un verbe à un temps composé (auxiliaire + participe passé) suivi d’un infinitif est en effet particulier pour l’application de la règle d’accord du participe.

Reprenons ici les deux cas classiques que l’on retrouve généralement dans une proposition relative où que, pronom relatif complément d’objet est mis en tête de phrase (les autres cas d’inversion sont plus rares) :

  • les musiciens que j’ai entendus jouer ;
  • les concertos que j’ai entendu jouer.

La phrase « remise en ordre » (la phrase canonique, dirait-on) serait :

  • J’ai entendu les musiciens jouer (l’inversion jouer les musiciens est stylistiquement possible mais ne modifie pas les fonctions des mots dans la phrase) ;
  • J’ai entendu jouer les concertos.

Si l’on veut considérer les choses attentivement, le sujet (je) et le verbe (ai entendu) sont suivis d’une proposition infinitive complément d’objet (les musiciens jouer/ jouer les concertos).

Quand le complément apparent (les musiciens/les concertos) du verbe conjugué (j’ai entendu) est sujet réel de l’infinitif (ce sont les musiciens qui jouent), on fait l’accord ; sinon, le participe reste invariable.

  • Les musiciens jouent > les violons que j’ai entendus jouer ;
  • [On] joue des concertos (ce ne sont pas les concertos qui jouent >
    les concertos que j’ai entendu jouer.

Dans ce dernier cas, la présence d’un complément d’agent (les concertos que j’ai entendu jouer par les musiciens) ne change rien : le pronom relatif que remplace bien les concertos.

Rappelons aussi que, quand on fait l’accord, il se fait non seulement en nombre (singulier/pluriel) mais aussi en genre :

  • Les musiciennes que j’ai entendues jouer...
Pour l’application de la méthode Wilmet, on considèrera que l’infinitif qui suit le participe est un bloqueur supplémentaire : attire-t-il pour le sens le complément derrière lui (le complément apparent est complément réel de l’infinitif), alors il emmène avec lui l’accord qu’il bloque... comme l’accord est bloqué lorsque le complément direct suit le verbe.

Les cas particulier : faire et laisser

Invariabilité du participe de faire suivi d’un infinitif

La 15e édition du Bon Usage (§951) évoque le cas du participe passé de faire (fait) suivi d’un infinitif :

« Le participe fait suivi immédiatement d’un infinitif est invariable, parce qu’il fait corps avec l’infinitif et constitue avec lui une périphrase factitive [1] : Je les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts ! (Hugo, Hern[ani], III, 4.) — La secrétaire que j’ai fait entrer dans cette société, que j’ai fait engager. Les fruits que j’ai fait macérer dans l’alcool. »

Autrement dit, le participe passé de faire suivi d’un infinitif ne peut porter le sens à lui seul et doit rester invariable. On écrira donc toujours :
Les maisons qu’ils avaient fait [et non « faites »] construire ; l’étude que Tartempion avait fait (et non « faite ») faire (par un sous-traitant, le service technique, Jules de chez Smith...).

On retrouvera cette sous-règle particulière dans toutes les bonnes grammaires... et même quelquefois les autres.

Le cas de « laisser »+ infinitif

Il est rappelé par Grevisse et Goosse dans le même paragraphe et la plupart des grammaires, comme les rectifications orthographiques de 1990, prônent de le traiter comme « fait+infinitif » (invariabilité) puisqu’il joue un rôle analogue. L’Académie elle-même admet explicitement cette possibilité dans la IXe édition de son Dictionnaire à l’article « laisser ». À la fin de celui-ci, elle note, en gras dans le texte d’origine, la remarque suivante :

« Les exemples ci-dessus respectent la règle habituelle d’accord du participe passé suivi d’un infinitif. Cependant, l’application de cette règle étant parfois malaisée, particulièrement dans les formes pronominales, et l’accord restant incertain dans l’usage, on pourra, comme pour le verbe faire, généraliser l’invariabilité du participe passé de laisser dans le cas où il est suivi d’un infinitif. Il est donc possible d’écrire : Elle s’est laissé mourir comme Elle s’est fait maigrir ; Je les ai laissé partir comme Je les ai fait partir. »

Pour plus de détails, voir l’article « laisser : accord du participe ».

Notes

[1Périphrase factivite : périphrase dans laquelle le sujet du verbe fait faire l’action exprimée par le verbe, ce qui est le cas de faire suivi d’un infinitif, y compris lui-même (faire faire quelque chose)

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