Académie française : quel est son rôle exact ?

Hormis en matière de terminologie et néologie, l’Académie française n’exerce aucune compétence légale ou règlementaire particulière.

Le Dictionnaire de l’Académie française [...] donne une certaine image de la langue soignée, et la caution de ce juge sévère suffit à rendre légitimes des tours que l’on avait critiqués. En revanche, ses mises en garde sont plus d’une fois discutables, parfois même oubliées par les académiciens, aussitôt quitté le quai de Conti. GREVISSE et GOOSSE, le Bon Usage, 14e éd., § 14.

Pierre Loti en académicien (Wikisource)En France, l’Académie française — quoiqu’on en pense — n’a de compétences légales et règlementaires que pour ce qui concerne la publication au Journal officiel de la République française d’équivalents francophones correspondant à des termes techniques étrangers. Son approbation est alors nécessaire. Cette disposition découle du dispositif d’enrichissement de la langue arrêté à la suite du vote de la loi Toubon d’août 1994.

Pour le reste, elle n’a d’autorité que morale et historique. Soucieux des grands corps, surtout quand ils datent de l’Ancien régime en général ’et le cardinal de Richelieu en particulier), les Français la traitent avec une révérence qui étonne parfois les autres francophones, s’agissant d’une assemblée qui ne compte plus de philologue (aujourd’hui de linguiste) ni de lexicographe depuis le XXe siècle [1], majoritairement réactionnaire, dont l’essai de grammaire française de 1932 fut une catastrophe, et dont l’élection tient parfois davantage à la notoriété (avec ses maréchaux [2] et ses cardinaux dont la littérature n’était pas toujours le premier souci), très longtemps fermée aux femmes contrairement à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.

Comme Versailles cependant, elle témoigne de ce qu’est ou fut le rayonnement culturel (et militaire) de la France : la grande tenue, avec le bicorne, la cape et l’épée si longtemps marque denoblesse, qui émeut même le républicain farouche mais volontiers nostalgique. Mais il y a longtemps que l’Académie a perdu sa suprématie face aux grands éditeurs de dictionnaires, plus encyclopédiques ou plus développés, que l’on pense aux séries de grands dictionnaires Larousse, au Grand Robert et, auparavant, « au » Littré ou aux usuels annuellement actualisés (les « petits » pas si petits que ça : Petit Larousse illustré ou Petit Robert, référence plus fréquente dans les milieux plus cultivés). Signe des temps, Alain Rey est plus connu des lettrés comme du grand public que les membres de la pourtant historique Commission du dictionnaire.

Si l’on peut assurément considérer que le Dictionnaire de l’Académie reste une référence pour qui veut s’assurer de respecter le français « normé », on peut ne pas suivre les recommandations ou observations de l’Académie française, surtout lorsqu’elle s’aventure sur des sentiers parfois bien éloignés de son champ naturel et statutaire d’intervention : son jusqu’au boutisme antiféminisateur l’aura ainsi desservie quand les usages sociaux auront, eux, évolués, comme l’indiquait déjà Maurice Grevisse en 1961.

Quoiqu’elle veuille prétendre, elle n’a d’autre autorité que celle que les usagers de la langue lui veulent bien reconnaître et l’on n’aurait garde d’oublier qu’elle fixe dans son Dictionnaire non pas l’usage, mais un bon usage suffisamment ancré dans le temps. C’est sa limite et sa force tout à la fois face (ou à côté) des dictionnaires courants. Comme l’indiquait son secrétaire perpétuel d’alors, Maurice Druon, dans la préface de la IXe édition (toujours en cours de publication depuis 1994) :

Or, l’usage demande du temps à s’établir, et du temps encore à se constater. Le langage subit des modes saisonnières. Des expressions nées de la dernière pluie s’en iront avec la sécheresse suivante. Des vocables inventés une année seront désuets l’an d’après. Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d’avoir « cours public » parce que répondant à un besoin véritable, de même qu’il faut être attentif à ce que les termes apparus soient de formation correcte, afin d’empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. C’est à quoi s’emploient ces « gens éclairés » ou supposés tels qui composent, aujourd’hui comme jadis, l’Académie.

Il est préférable au fond que l’Académie garde un rôle d’autorité morale plutôt que d’autorité normative au sens juridique du terme. Nina Catach raconte ainsi dans les Délires de l’orthographe qu’elle a vainement cherché « le » prétendu décret qui aurait imposé l’orthographe de l’Académie. Cette absence est préférable : le Dictionnaire de l’Académie est une référence utile parmi d’autres références, une trace indispensable de l’histoire des mots et de leurs graphies (plus évolutives qu’on ne l’imagine) ; l’Académie elle-même, avec son décorum suranné, est une institution ancrée dans une histoire langagière et sociétale, qu’il faut traiter avec le déférence requise vis-à-vis d’une veille dame de trois cent quatre-vingt-dix ans sans doute plus encline à se retourner sur le passé qu’à suivre un présent si complexe et si mouvant pour elle.

Une institution officielle, pas un organe de décision

L’Académie est une institution officielle qui comme l’Institut de France et les autres académies qui le composent également est définie par la loi n° 2006-450 du 18 avril 2006 de programme pour la recherche.

Titre IV : dispositions relatives à l’institut de france et aux Académies

Article 35. — L’Institut de France ainsi que l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques qui le composent sont des personnes morales de droit public à statut particulier placées sous la protection du Président de la République.
Ils ont pour mission de contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres, des sciences et des arts. [...] »

(Version en vigueur, depuis le 6 août 2014, à la date de rédaction de cet article.)

Prestigieuse, l’Académie jouit d’un respect qu’on peut mesurer par les critiques mêmes qu’on lui porte.L’institution est officielle mais ne tire néanmoins de ce fait aucune compétence légale ou règlementaire, sauf le cas particulier du dispositif d’enrichissement de la langue française (terminologie et néologie). Le décret (modifié) du 3 juillet 1996 lui donne spécifiquement un rôle particulier qu’on ne trouve pas ailleurs avant toute publication à l’Officiel de termes qui s’imposent aux administrations. Sa sanction est alors nécessaire (voir l’article 9 du décret n° 96-602 du 3 juillet 1996). Mais il n’y a rien d’autre, ce qui vaut peut-être mieux.

Grammaire de l'Académie française (1932)En effet, les premières lettres parentes de 1635 donnaient à l’Académie mission de rédiger quatre ouvrages : un dictionnaire, une grammaire, une rhétorique et une poétique. La Rhétorique et la Poétique n’ont jamais été rédigées. Quant à la tentative d’élaborer une Grammaire de l’Académie en 1934 — sévèrement taclée par le philologue Ferdinand Brunot — n’a pas été suivie d’autres essais (voir cet article). L’Académie préfère oublier cet épisode, et elle fait bien. En la matière, mieux vaut nous reposer sur le Bon Usage..

L’Académie n’a pas pour autant renoncé à la prétention de régenter la langue. Personne n’en a en fait la possibilité. Et la manière de veto que l’Académie a entendu opposer à la féminisation des noms de métiers, grades, titres et fonctions n’a pas connu le succès escompté par l’Académie, tant s’en faut.

On peut évoquer ici les rectifications orthographiques de 1990. Une instance officielle dans laquelle l’Académie est représentée, le Conseil supérieur de la langue française [3], a élaboré des propositions de rectifications que l’Académie a approuvées. Il était compréhensible qu’on l’associât au dispositif quand bien même la qualité d’académicien ne confère pas, par la magie du port du bicorne, de compétences linguistiques.

L’Académie en a tiré des conclusions pour la 9e édition de son propre dictionnaire (certaines graphies « rectifiées » y entrant en « vedette » : on pense à évènement ou à chausse-trappe, d’autres étant mentionnées comme variantes admises publiées en annexe). Mais les autres éditeurs de dictionnaires ; à des dates différentes et en proportions variables, les ont intégrées de leur côté. Les progrès en la matière, que certains jugeront trop long, se constatent édition après édition (les formes anciennes non plus que les nouvelles ne sauraient être regardées comme fautives.

En matière d’enseignement (y compris de l’orthographe de référence), l’Académie n’a pas de compétence législative ou règlementaire. Elles appartiennent aux autorités compétentes des divers pays francophones. Ce n’est pas un fait nouveau : les tolérances orthographiques aux examens figuraient dans de simples arrêtés ministériels (dits arrêtés Leygues, du nom du ministre signataire). On rappellera que dans les années soixante le ministère français de l’Éducation nationale avait constitué une commission sur la réforme de l’orthographe que présida Artistide Beslay, qui avait été directeur général de l’enseignement primaire depuis la Libération.

L’Académie ne manque pas de chercher dans l’histoire le fondement de ses prétentions. Son site rappelle, parmi les statuts et règlements qu’elle a connu, la :

"Décision royale sur les honneurs accordés à l’Académie française, 10 juillet 1816 : admission à l’honneur de haranguer le roi dans toutes les occasions où il reçoit les cours supérieures. Cette décision confirme le règlement de 1752 : admise à l’honneur de le haranguer dans toutes les occasions où il reçoit les compliments des cours supérieures.
« L’Académie est ainsi assimilée aux cours supérieures, comme instance suprême en matière de langue. »

Nous considèrerons cette assertion avec indulgence (pas plénière toutefois), dans la mesure où, d’une part, l’Académie confond des dispositions qui ont trait au protocole avec des dispositions qui déterminent les attributions d’autorité judiciaire et, d’autre part, où ces textes anciens ont disparu depuis avec l’émergence, depuis 1848, de l’ordre juridique républicain.

En droit positif, l’Académie ne jouit d’aucune autorité particulière hors de l’exception que nous avons évoquée : c’est d’ailleurs la contrepartie de sa liberté totale de recrutement. On observera que, depuis le décès de Gaston Paris en 1903, les philologues et leurs successeurs linguistes n’ont point vu un seul de leurs pairs élu à l’Académie.

En droit positif toujours, si l’on s’en tient aux termes de la loi de 2006, l’Académie française doit « contribuer à titre non lucratif au perfectionnement et au rayonnement des lettres ». On peut attacher du prix, de l’intérêt, de l’agacement ou de l’importance à cette contribution, mais sans prétendre lui donner un pouvoir ou une autorité juridique auxquels elle ne saurait (sauf le cas particulier évoqué) prétendre en aucune manière.

P.-S.

Article revu en juillet 2015 et février 2016.

Notes

[1Elle avait exclu Furetière pour cause de non-respect de son « privilège » et n’avait fini par admettre Émile Littré que tardivement, en raison d’une opposition constante et virgulente de Mgr Dupanloup.

[2De là vient une élection de maréchal.

[3Il est devenu depuis le Conseil supérieur [français] de la langue française et des langues de France. Le Premier ministre en est le président de droit

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